- J'ai déjeuné avec Mermoz

 

J'AI DÉJEUNÉ AVEC MERMOZ

En 1936, comme je ne faisais rien au collège, mon père, homme fort sévère, m'avait mis dans un collège qui était presque un bagne, le collège de Bétharram. Jamais de feu, crever de faim et à la matraque. C'était très bien ! Et alors, pas de pot pour moi, le supérieur de ce collège était un parent du côté de ma grand-mère, le Père Bordachar, un basque et, croyez-moi, il s'occupait paternellement de moi. C'était l'époque où, déjà, je voulais me faire aviateur et, en particulier, j'avais une admiration fantastique pour Jean Mermoz. Je l'ai toujours. Pour moi, il reste toujours l'une des plus belles figures de l'aviation mondiale.

La rentrée scolaire a lieu en 1936. À cette époque-là on rentrait en octobre, on partait plus tard que maintenant.
Mon père me ramène au collège, je faisais la gueule, bien sûr, et il me dit :

- « On va aller saluer le directeur ».

Le Père Bordachar me dit :

- « Devine qui, dans quinze jours, va venir nous faire une conférence ? »

Je ne sais pas pourquoi, je dis :

- « Mermoz ».

Il sursaute et me dit :

- « Comment le sais-tu ? » et je dis :
- « Mais, comme ça, une idée ! »

Jean Mermoz était à ce moment-là à l'apogée de sa gloire. Il venait d'être nommé Inspecteur général pilote de la compagnie Air France. Il est venu nous faire une conférence fabuleuse, formidable, bien sûr. Àvoir ce type, extraordinairement beau, un athlète, sympa, très intelligent... Il nous a fait une conférence sur la Ligne, ses drames, etc.

Jean mermozJean Mermoz (1901 - 1936)

Et, à la fin de la conférence il a dit :

- « Est-ce qu'il y a des jeunes gens qui, plus tard, veulent se faire pilote ? »

On a été trois courageux.

- « Venez me voir».

On est allé le voir. Il nous accueillis très gentiment et, je me souviens...

- « Monsieur Mermoz, j'ai lu tous les livres qui parlent de vous, vous croyez qu'un jour je pourrai être pilote ? ».

Alors il m'a posé la main sur l'épaule et m'a dit :

- « Mon petit, puisque tu as lu tous les livres qui parlent de moi, tu sais,  quand j'ai quitté l'armée et avant de rentrer à l'Aéropostale, j'en ai bavé ; j'étais dans la misère, j'étais devenu un clochard à Paris. Je vivais avec un café-crème et un croissant par jour. Eh   bien ! Souviens-toi d'une chose : quand on a une foi inébranlable, une volonté farouche, on arrive toujours ».

Et le supérieur a eu un geste très gentil. Quand il a vu ça il a dit :

- « Les trois gamins qui voulez être aviateurs plus tard, venez manger à la salle des professeurs ».

On n'y allait jamais .à la salle des professeurs. Parce qu'on y mangeait bien. On crevait de faim nous, les élèves, mais les professeurs, ne vous inquiétez pas, ils étaient bien rondouillards.

On est resté au repas pendant à peu près une heure et on ne sait pas ce qu'on a mangé. J'étais assis en face de Mermoz. Inutile de dire que, le pauvre homme, il n'a pas mangé beaucoup parce qu'on a pas arrêté de le soumettre à une véritable mitraillade de questions. Et, à la fin, il nous a fait cadeau à chacun d'une photo dédicacée. Je l'ai toujours. Je l'ai faite encadrer, elle est dans ma chambre sur la cheminée, ce qui fait que le matin, quand je me lève à six heures et demie, le premier gars que je vois, c'est Mermoz. Et je suis certain que, de là-haut, bien des fois - parce que je suis croyant - il m'a conseillé sur la bonne manɶuvre à faire. Ça m'a peut-être évité, au cours des 38.000 h de vol de me péter la gueule et de péter la gueule des gens qui étaient avec moi.

Trois mois plus tard, c'était le drame du 7 décembre 1936. Dernier message passé :

- « Stoppons moteur arrière droit ».

Et l'on n'a jamais retrouvé l'hydravion La Croix du Sud disparu dans l'Atlantique sud malgré toutes les recherches qui furent entreprises. C'était un quadrimoteur, moteurs tractifs, moteurs propulsifs, dont le moteur arrière droit parallèle au fuselage. On présume qu'ils ont eu des problèmes de réducteur d'hélice ; l'hélice s'est barré et a coupé l'hydravion en deux. Parce que s'il y avait eu une chance sur cent, avec la classe de pilote qu'il avait, il aurait sauvé la machine.

                                                                                                                Jean ADIAS

Late300 1Latécoère 300 "Croix du sud" (DR) 

 

Date de dernière mise à jour : 27/03/2014