Évasan chez les Missiriés

Fin septembre - début octobre, l’activité du détachement d’hélicoptères se cantonne à des vols d’entraînement, les opérations de l’ANT étant des plus statiques car cette année le Déret (saison des pluies) se prolonge.

Un soir au boukarou la Pergola un assistant militaire français de la Garde nomade tchadienne, en attente, d’avion pour le lendemain, relate un accrochage meurtrier deux jours auparavant entre les nomades ""Missiriés" et un groupe de rebelles armés. Mais compte tenu de l’éloignement de l’affrontement, de toute infrastructure administrative et militaire et des protagonistes, aucune mission de secours n’a été organisée.

Le Cdt du détachement contacte l’État-major à Fort-Lamy et demande, pour le jour suivant, l’autorisation "d’aller voir".
 
Six  H-34 cargos, avec l’équipe médicale du camp, décollent accompagnés par un "Pirate" armé. Après 2 h de  reconnaissance à vue dans le centre du Batha en dehors de toutes routes et  pistes, les vols concentriques des charognards et autres vautours permettent aux équipages de découvrir le "Ferrik" (1) des Missiriés et leurs troupeaux de zébus.
 
Survol, avec précaution des lieux, à 600 pieds la réalité sanglante apparaît : beaucoup de blessés allongés à l’ombre des "kékés " et des terrassements récents.

Sous la protection du "Pirate", canon pointé sur le relief environnant, les cargos descendent pour trouver une aire de poser au milieu des tentes et des Zéribas (2).  Aucune assistance médicale sur le terrain, l’évacuation est décidée. 

H 34 pirate
H-34 "Pirate"

Dans une atmosphère lourde et pestilentielle, au milieu d’essaims de mouches, les corps allongés sont rapidement examinés dans le cadre du tri médical. Tous les brancards des lots de bord des hélicos sont sortis et dépliés, et chacun s’improvise brancardier, secouriste ou intervenant auprès des familles en vue de les convaincre de ne pas participer au "baptême de l’air" de leurs coreligionnaires blessés.

Vu le nombre important de victimes (nomades atteints par balles et rebelles victimes de coups de sagaie, de flèche et de poignard) à évacuer, le H-34 armé se pose également pour prendre son lot de suppliciés et ce, malgré son canon et sa soute encombrée de munitions 

Le temps presse car les trois quarts de la composante héliportée au Tchad est à terre - pales immobiles - sans protection. Le tri effectué, les blessés sont transportés vers les H-34.

Serge, le tireur canon, découvre une femme assise veillant une tombe, petit tumulus de terre. Blessée, elle se laisse porter par le tireur et le "mécano-nav" vers le "Pirate". L’accès à l’intérieur de la soute n’est pas aisé, les deux s’emploient à hisser l’évacuée au visage impassible.

Le médecin capitaine accourt :

                  - « Doucement les gars, elle a sans doute une balle dans la poitrine ! ».

Aucune plainte, aucun murmure ne sortent de la bouche de cette femme nomade "Missirié" à la peau claire et aux traits fins, quand on l’installe sur une caisse d’obus de 20 mm dans la soute où le démarrage des moteurs fait vibrer la carlingue.

Après un vol de nuit - hors normes BSV - un "fusco-tireur", de retour dans son ... ouvre son carnet de vol sur une caisse de "Gala la bière du bonheur" consacrée table de chevet. En inscrivant la mission de cette journée, l’intéressé regarde son calendrier : 4 octobre, Saint-François d’Assise.


Bernard LART
 

(1) Terme arabe tchadien désignant les campements nomades d’une trentaine de tentes ; les tribus ou Nafar des Missiriés figurent parmi les plus mobiles, les meilleurs éleveurs de zébus.
(2) Clôtures d’épineux entourant le bétail au repos.

Date de dernière mise à jour : 15/04/2020

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