- Un convoyage mouvementé

 

UN CONVOYAGE MOUVEMENTÉ


Le 11 juillet 1944, l'objectif de la 31e Escadre de Bombardement est un dépôt de munitions situé dans les environs de la plaine du Pô. Ce jour restera un très mauvais souvenir pour les Marauder du Groupe "Bretagne".

Ses six appareils sont en queue de la formation - la plus mauvaise place en cas d'attaque de la chasse ennemie - or, l'officier de renseignements a signalé au briefing, la présence de nombreuses escadrilles de Messer dans cette région de l'Italie du Nord. Les tuyaux de l'officier de renseignements étaient exacts ; ils sont bien là en embuscade derrière une couche nuageuse et attaquent bien sûr, le dernier peloton.

Notre ailier gauche, sérieusement touché, est descendu en flammes et maintenant c'est notre tour... Plusieurs rafales secouent la queue de l'appareil. Nos commandes de profondeur et de direction perforées provoquent de telles vibrations que nous sommes obligés de réduire notre vitesse et c'est avec angoisse que nous voyons s'éloigner la formation.

Mais aujourd'hui, le Dieu des Aviateurs veille sur nous sous la forme d'une patrouille de Spits.

L'explication entre chasseurs est rapide et se solde par la perte de plusieurs Messerschmitt 109 puis deux Spits se détachent du dispositif pour nous escorter jusqu'à la bomb line (1). L'atterrissage à Villacidro(2) se passe dans de bonnes conditions et sur le parking, les mécaniciens commencent à comptabiliser les impacts. L'avion est dans un piteux état.

Le diagnostic de la Mécanique estime à une dizaine de jours, l'indisponibilité du 34. À cette époque, chaque équipage avait son avion et il était très rare que nous volions sur un autre appareil. Il ne nous reste plus qu'à aller déguster des langoustes au Centre de repos de Decimomanu, petite station balnéaire située sur la côte Sud-ouest de la Sardaigne.

Le lendemain, en rodant aux OPS(3) j'apprends que le 26 - l'avion du chef - doit être convoyé à Alger pour y subir quelques modifications. Je demande une permission et le Commandant d'escadrille a la délicate attention de m'inclure dans l'équipage au poste de copilote. Les prévisions météo sur la Méditerranée sont mauvaises et un front très actif nous est signalé.

Effectivement, après une demi-heure de vol "IL" est là devant nous, tout noir. Le pilote - Delacour - commence à perdre de l'altitude pour essayer de passer en dessous. Ce n'est peut-être pas la meilleure solution car cela se termine dans les turbulences par une partie de rase-motte ou plutôt de rase-flotte ! Notre moteur droit est sans doute allergique aux trombes d'eau et à l'humidité car il commence à tousser et ses quintes qui font vibrer l'appareil sont de plus en plus fréquentes. Nous commençons à nous faire du souci car la perspective de nous retrouver sur un moteur dans de pareilles conditions atmosphériques ne nous réjouit guère.

Le navigateur-commandant d'avion décide alors d'abréger le vol en nous déroutant sur Bône. La visibilité est telle qu'on devine plutôt qu'on ne voit les hautes falaises qui bordent la côte déchiquetée située à l'Ouest de Bône. Surpris, le pilote dégage brusquement par un virage serré sur la gauche. Mieux placé que lui au poste de copilote, il me demande de prendre les commandes et je fais du vol à vue sur la ligne blanche de l'écume.

Des tuiles rouges qui défilent sous nos pieds... Ce ne peut être que Bône. Delacour reprend les commandes et met le cap sur le terrain. Le voile se déchire. Il aperçoit la piste, droit devant lui. Il est dans l'axe, réduit les moteurs, sort le train... Atterrissage de grande classe en entrée de bande. L'euphorie hélas, est de courte durée. Delacour s'est posé sur une piste en construction ! Les 600 mètres bétonnés sont avalés en quelques secondes et debout sur les freins, il ne peut empêcher l'avion de pénétrer à grande vitesse sur le chantier que les pluies diluviennes ont transformé en bourbier ! La roulette avant n'y résiste pas et est violemment arrachée.

Quelques mois auparavant, alors que j'étais à l'entraînement à Châteaudun-du-Rhumel(4), j'avais eu un accident similaire. La roulette avant s'était repliée en fin d'atterrissage, le nez de l'appareil avait ripé doucement sur la piste en dur et les dégâts avaient été peu importants. Aujourd'hui, c'est différent. Le nez ne glisse pas mais s'enfonce dans la boue et l'arrêt est extrêmement brutal. Malgré ma ceinture, je suis projeté vers l'avant et ma tête heurte le tableau de bord.

Lorsque je me retourne pour avoir des nouvelles de mes compagnons entassés dans le compartiment navigateur, je ne comprends pas leur air horrifié en me regardant. Je ne me suis pas aperçu que j'avais une profonde coupure à la main gauche et c'est avec cette main ensanglantée que je me suis tâté le visage. Ils sont très impressionnés par une boule sanguinolente mais je les rassure aussitôt. La Base aérienne de Bône est occupée par la RAF aussi est-ce une ambulance britannique qui me conduit à l'infirmerie où un toubib anglais me fait quelques points de suture. Il tient absolument à me mettre le bras en écharpe. C'est donc avec cet accoutrement que je vais saluer mes compagnons d'infortune et dans l'après-midi, je prends le car pour Constantine, terme de mon escapade.

J'arrive dans la soirée. Malgré l'heure tardive, j'ai mis des lunettes de soleil pour dissimuler un superbe cocard. Aussi, avec mon bras en écharpe, je fais forte impression à la porte de la maison de mes amis. Après un repos de 5 jours bien agréable où le "héros" est particulièrement choyé, je prends le train de nuit pour Alger. Le lendemain, je fais du "stop" à Maison Blanche et trouve sans problème un avion en partance pour Villacidro où je retrouve mon équipage saturé de langoustes. Le Chef a "touché" un nouveau 26.

Le 34 auréolé de glorieuses rustines est de nouveau opérationnel et le 14 juillet reprend sa place dans la formation pour préparer le débarquement du 15 août sur les côtes de Provence.

Début octobre, les 150 Marauder de la "French Air Force" se posaient a Istres.

Jamais la caresse du mistral ne nous sembla si douce.

                                                                                                                  Pierre HENTGES

(1) - Zone de sécurité
(2) - Sud de la Sardaigne.
(3) Bureau des Opérations.
(
4) Terrain situé à 60 km de Constantine.

> Extrait de "Pionniers" n°138 d’octobre 1998

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 06/10/2013