- Souvenirs des bombardiers lourds

                

SOUVENIRS DES BOMBARDIERS LOURDS

Ce 11 septembre 1944, à la base d'Elvington, il faisait un temps magnifique. L'anticyclone des Açores poussait ses hautes pressions loin sur l'Europe de l'ouest. La traditionnelle cérémonie, consacrée à la lecture de l'ultime citation du Cne Guynemer prenait, en ce temps de guerre, un émouvant relief : les mots célèbres  « Lutte ardente, énergie farouche, courage sublime » étincelaient comme des épées nues. Au garde-à-vous, je regardais les visages graves de mes compagnons d'armes. Parmi les assistants, 20 équipages des deux groupes Guyenne et Tunisie étaient désignés pour le prochain objectif, une usine d'essence synthétique de la firme Nordstern à Gelsenkirchen. Avec un temps pareil, il fallait s'attendre à être reçus, comme des rois de France, avec les honneurs du canon : la Ruhr en comptait 1.400, de l'excellent calibre de 88 qui, fort heureusement, ne tiraient pas tous en même temps.

halifax-a.jpgHandley-Page "Halifax" (DR)

L'escadre noire des 114 Halifax s'enfonçaient vers l'est, à 6.000 m d'altitude. Haute dans le ciel, la chasse d'accompagnement veillait. En mission de jour, la chasse allemande ne sortait plus. Terriblement étrillée, en 1943 et 1944, par les expéditions diverses de l'aviation de bombardement américaine (Fortresses volantes B-17 et Liberator B-24), elle ne se risquait plus à attaquer des meutes de bombardiers protégés par des nuées de chasseurs. Le seul fléau restait donc la DCA allemande, la Flak.

Le survol de la Hollande se fit dans le calme, mis à part, de-ci de-là, quelques flocons noirs éparpillés, témoins de coups de canon tirés peut-être sans conviction.
L'avion de tête, piloté par le Cne Verhille, guidé par le Lt Suveran, navigateur, allait atteindre le 7e méridien de longitude est, lorsque se déclencha, à quelques centaines de mètres devant le flot des avions à leur exacte hauteur, le plus terrible mur de Flak jamais entrevue. Sous l'effet trompeur de la perspective horizontale, les éclatements paraissaient si denses qu'il n'y aurait pas eu la place d'y glisser un avion d'aéro-club, sans que celui-ci ne fût criblé d'éclats.

Mais, ce que l'artillerie allemande ignorait, c'est que la route des avions piquait à cet endroit-là, par un virage à droite de 90°, vers le plein sud. Ce mur formidable n'arrêta donc aucun avion. Messieurs les Allemands avaient tirés trop tôt, mais ils rectifièrent le tir dans les secondes qui suivirent et une Flak infernale se déchaîna. 

Comme à l'accoutumée, dans les minutes qui précédaient le largage des bombes, j'écartais les rideaux noirs de ma caverne platonicienne de navigateur pour assister au spectacle. Les flocons noirs fusaient devant, dessous, dessus. Ceux de l'arrière, je ne les voyais pas et ils n'étaient déjà plus pour nous ! Soudain je vis un éclair rouge - le seul que j'aperçu jamais, Dieu soit loué - à quelques mètres devant mon Halifax. Le bombardier, le Slt Robert, s'affala sur le viseur, puis se releva. Un laconique dialogue s'engagea :

- « Robert, êtes-vous blessé ? »
- « Non, mon capitaine, mais j'ai eu l'impression de recevoir un coup de poing dans le dos »

Une rapide inspection me donna la clé de l'affaire : le nez vitré de l'avion avait un trou circulaire d'environ 3 cm de diamètre. L'invasion brutale de l'air avait donné un choc au bombardier. Les lignes de signaux de ma boîte GEE étant complètement tordue, je décelai un enfoncement du métal par un éclat d'obus que je trouvai sur ma table de navigation. Ce morceau d'acier, gros comme le pouce, nous avait donc raté de quelques dizaines de centimètres.

L'objectif approchait. Des drames se nouaient autour de nous. Les deux mitrailleurs, le Sgc Thibeau et le Sgt Faivre signalèrent qu'un avion du groupe venait d'exploser, sans doute atteint de plein fouet dans la soute à bombes. Seul l'Adj Oger, mitrailleur arrière, se sauva par miracle : ne pouvant se dégager de la tourelle, il fit, en chute libre, une vertigineuse descente de plusieurs milliers de mètres. Sans perdre son sang-froid, il réussit à commander l'ouverture de son parachute qui l'arracha littéralement à ce bloc de ferraille, quelques secondes avant le contact fatal avec le sol. Dans un autre appareil, le Slt Rotte, bombardier, mortellement touché à l'artère fémorale, expirait dans les bras de son commandant d'avion, le Lt Lac.

Les secondes se traînaient, interminables. Le bombardier annonça enfin qu'il allait nous débarrasser des 4 t de foudre que nous avions sous nos pieds. Le Sgt Daniel, pilote impavide, tenait dans ses paumes adroites les 31 t du Halifax et modifiait, selon les indications du bombardier, par d'imperceptibles coups de palonnier, le cap des ultimes secondes. La croix lumineuse du viseur, épée vengeresse, courait sur le sol à la rencontre de l'objectif. C'est avec un intense soulagement que tout l'équipage entendit les mots tant espérés :

- « Bombes larguées »

Les 16 bombes de 250 kg filaient toutes noires vers l'usine à détruire. Encore trente secondes de ligne droite pour prendre la photographie et l'on pourrait peut-être sortir de cet enfer !

Et l'on en sortit, après 10 min de Flak diabolique, le temps de traverser la Ruhr du nord au sud. Le passage du Rhin entre Dusseldorf et Cologne, fut un ravissement il n'y avait plus dans le ciel aucun flocon noir ! Le survol de la Belgique, le franchissement de la côte française en évitant les poches résiduelles encore aux mains des Allemands - un mauvais coup de Flak est vite arrivé - la traversée de la mer du Nord, tout cela se passa en douceur.

halifax-d.jpgHandley-Page "Halifax" (DR)

Orfordness, sur la côte anglaise, accueillit les 107 rescapés de ce raid. 30 min plus tard, apparurent les verts gazons de la Base d'Elvington.

Après cette très chaude affaire, qui n'était que la troisième sortie de l'équipage, nous eûmes à camionner vers l'Allemagne nazie 28 autres cargaisons de bombes, avant d'être libérés le 18 avril 1945. Mais, chose parfaitement compréhensible, cette sortie du 11 septembre 1944 servit de mission de référence et de consolation : même après une dure opération, il était volontiers admis que tout s'était assez bien passé et qu'on avait été bien moins secoués qu'à Gelsenkirchen. Il faut dire, en toute sérénité, que jamais plus les Dieux de la météo ne furent aussi favorables à l'artillerie antiaérienne allemande, qui, ce jour-là, en ciel parfaitement clair, abattit sept avions et en toucha cinquante-trois.

                                                                                                                               Henri JEAN
 

> Extrait de : "Bulletin d'information de l'Amicale des anciens des Groupes Lourds" - Juillet 2000


Date de dernière mise à jour : 02/06/2013