- Panne au décollage


PANNE AU DECOLLAGE

À la mi-octobre 1944, le Squadron 342 "Lorraine" quitte Hartfordbridge
pour s'établir à Vitry-en-Artois, près de Douai.

En décembre, les conditions atmosphériques se durcissent encore et le verglas rend aléatoire l'efficacité du dégivrage des avions au sol, difficile le roulage sur les pistes d'accès à la piste d'envol. Il faut gratter un angle de pare-brise avec les ongles pour y voir un peu. Et c'est ainsi que le 15 décembre 1944, le Boston IV «B» que je pilote est saisi, après quelques centaines de mètres de roulement, de violentes vibrations, refuse de décoller, arrache une ligne téléphonique, touche le sol de l'autre côté de la route, et roule, roule... ça n'en finit pas et je ne vois rien devant. Le train n'est pas rentré. Je bloque les freins, coupe les contacts, vérifie l'attache de ma ceinture. L'avion ralentit enfin et s'arrête en piquant du nez.

On doit s'en tirer : les bombes ne sont naturellement pas amorcées, mais "Petit-Pont" à l'avant, dans quel état est-il ?

- « Petit-Pont, ça va ? »

- «Oui, ça va »

- «Tu n'es pas blessé ? »

- « Non, je ne sais pas.»

À coup sûr, il est ému, car lui a suivi le déroulement de l'accident, assis dans le nez vitré de l'appareil, comme dans un fauteuil d'orchestre. Par radio, je passe le commandement de la mission au n° 2, préviens la station, puis saute à terre.

À terre ! non, dans une boue noirâtre et gluante, tout en recevant un roseau dans l'œil. Ça, c'est vraiment la poisse et ça fait mal. Pierre Heldé - qui a resquillé cette mission, son équipage habituel étant en permission - et Diot, viennent vers l'avant de l'appareil, inquiets comme moi sur le sort de notre observateur.

Une bécassine s'envole dans le profond silence qui suit tout accident et, d'une voix calme mais bien timbrée, Diot déclare :

- «Tiens, voilà l'âme de Petit-Pont qui monte au ciel».

" Petit-Pont" n'a pas vu l'oiseau, mais il a peut-être entendu car le plexiglas a volé en éclats. Joyeux luron, ce Diot !

En pataugeant, nous parvenons à l'avant du Boston. "Petit-Pont" est là, assis, un peu pâle, les bras en l'air, tenant un crayon dans une main et un chronomètre dans l'autre, le bas du corps enseveli dans la boue.

Anxieux, nous l'interrogeons sur ses jambes, ses pieds :

- « Peux-tu les bouger ?»

II fait effort et répond enfin :

- «Oui.»

Ouf ! nous essayons de le dégager, mais en vain. Il faudrait une pince pour couper les armatures de son habitacle. Si le feu prenait, il serait carbonisé sous nos yeux.

La station, alertée de nouveau, fait aussi vite que possible. "Petit-Pont", qui maintenant a repris tous ses esprits, laisse tomber :

- « Quand je pense que je venais juste d'écrire "Airborne" (en vol).»

Un paysan qui travaille dans les champs voisins s'approche avec précaution et, à distance respectable, les mains en porte-voix, demande :

- « Avez-vous besoin de quelque chose ?»

- « Oui, lui répond Pierre Heldé.»

- « Vous avez des bombes ?»

- « Oui» lui répond à nouveau Pierre Heldé.

- « Alors, je vais chercher du secours » et il s'éloigne en courant !

Par bonheur, "Petit-Pont" n'est pas blessé et un bon verre de rhum nous remet tous d'aplomb, tous, sauf Pierre Heldé qui ne boit jamais d'alcool, le pauvre !

                                                                                          Jacques SOUFFLET

> Extrait de "Un étrange itinéraire" (Ed : PLON)


Fils d'agriculteurs, Jacques Soufflet est né le 4 octobre 1912 à Lesboeufs dans la Somme.

Très tôt, il se destine à une carrière militaire et entre à Saint-Cyr à l'âge de 18 ans (promotion "Joffre" 1930-1932).

Il sert en AOF et, en 1939, à l'Ecole d'Application de l'Armée de l'Air, à Versailles.

De la mobilisation à juin 1940, le capitaine Soufflet est adjoint au commandant de l'Ecole de pilotage 101 sur l'aérodrome de Saint-Cyr.

Le 17 juin 1940, refusant la défaite et l'armistice annoncé par le maréchal Pétain à la radio, il s'envole de Royan, sur un Simoun, en même temps que ses camarades Ezanno, Préziosi, Gaillet et Moizan pour rejoindre l'Angleterre.


Jacques Soufflet

Nommé chef d'escadrille des Forces Aériennes Françaises Libres au camp d'Odiham, il rencontre le général de Gaulle le 23 août 1940 à Carlton Gardens en compagnie de Henri Gaillet. Tous deux se voient alors confier la mission, en raison de leur connaissance des lieux, de convaincre les aviateurs basés sur l'aérodrome de Dakar-Ouakam au Sénégal de reprendre le combat.Cette mission doit avoir lieu dans le cadre de l'opération Menace qui s'apprête à appareiller de Grande-Bretagne.

Le 6 septembre Jacques Soufflet quitte Greenock sur l'Australia et atteint Freetown le 17. Il est reçu de nouveau par le général de Gaulle le lendemain sur le Westernland.

Le 23 septembre, les capitaines Gaillet et Soufflet décollent de l'Ark Royal et posent leurs Lucioles sur l'aérodrome de Ouakam ; très vite, l'opération échoue et les deux officiers sont faits prisonniers par les forces de Vichy de même que cinq camarades parmi lesquels Jules Joire et Fred Scamaroni. Ramenés en France, ils sont graciés le 28 décembre 1940.

Nommé inspecteur du commissariat général aux Sports, Jacques Soufflet entre parallèlement dans la résistance et, fin 1942, parvient à s'évader de France, par l'Espagne, pour rejoindre les FFL en Grande-Bretagne.

Affecté d'abord au Groupe de Chasse "Alsace", il y effectue cinquante missions offensives. Il prend ensuite le commandement du Groupe de Bombardement "Lorraine" et participe à la tête de ce groupe à cinquante nouvelles missions de jour et de nuit sur le front de l'Ouest.

Jacques Soufflet termine la guerre avec le grade de lieutenant-colonel et sert ensuite au cabinet du général de Gaulle.

Parallèlement conseiller à la Compagnie Air Transport puis à Air Algérie, il est élu sénateur (UNR) de Seine-et-Oise en 1959 ; il est réélu dans les Yvelines en 1968.

Président du groupe UDR du Sénat (1965-1971) puis vice-président du Sénat en 1971, il est ministre des Armées du gouvernement Chirac (1974-1975).

Membre du Conseil de l'Ordre de la Libération à partir de 1979.

Jacques Soufflet est décédé le 9 janvier 1990 à Neuilly s/Seine. Il a été inhumé à La-Croix-en-Touraine en Indre-et-Loire.

• Commandeur de la Légion d'Honneur
• Compagnon de la Libération - décret du 28 mai 1945
• Croix de Guerre 39/45 (7 citations)
• Médaille de la Résistance
• Médaille des Evadés
• Distinguished Flying Cross (GB)
• Air Medal (USA)

• Un étrange itinéraire. Londres, Vichy, Londres 1940-1944, Plon, Paris 1984.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 13/09/2012