- Le convoi de Barfleur

 

LE CONVOI DE BARFLEUR

Dehors, la lune déclinait. La terre serait bientôt noyée d'ombre jusqu'à l'aube. L'aérodrome semblait dormir. Seuls quelques indices trahissaient son activité : un clignotement discret, suspendu comme un signe divin au bord du ciel - la tour de contrôle qui parle morse - une brève clarté au bord de la forêt, porte d'une baraque vite refermée. Tout près, une petite lueur bleue familière m'attira, le reflet sur le plexiglas de la lampe de carlingue que mon mécano venait d'allumer. Debout sur l'aile, Blackborn astiquait le pare-brise avec soin. Je le constatai avec satisfaction. Car Blackborn, le matin même, avait appris la disparition de ses parents dans un bombardement de la veille sur Douvres.

- « J'espère, sir, que vous en descendrez un »
- « Je voudrais bien, mais ce n'est qu'une reconnaissance de navires. »

Pour les shipping recco, le renseignement primait tout. On ne devait accepter de combattre que forcé. Mais le ton du mécano, pour la première fois, avait exprimé un désir de vengeance ; je rectifiai :

- « Tout de même, vous savez, s'il passe un Dornier à portée ! »

Je m'élançais dans la nuit comme on va, par d'obs­curs sentiers de campagne, vers une fête. J'étais sûr qu'un feu d'artifice m'attendait. Des fleurs vénéneuses éclateraient au bout de la tige frêle des tracers et les pin­ceaux violets des projecteurs joueraient à me pourchasser. Une vraie fête, mais qu'on devait gagner par des cheminements éprouvés. Car les repères, par nuit noire, se dérobaient et la téléphonie sans fil était interdite à l’ »intrus » qui devait pour tromper l’écoute ennemis, se glisser dans l'ombre avec des précautions de voleur.

L'observation du silence radio était un des éléments de mon plaisir. D'ordinaire en effet, dix postes, dix gonios amis, suivaient les pilotes, prêts à les secourir. À la chasse de jour j'avais trouvé, dans cette sollicitude, une entrave. Au contraire, les « intrus » devaient se taire, surtout avant l'aurore, quand les avions étaient si rares que chacun devenait suspect.

Jadis, avant l'invention du télégraphe, les comandants de voiliers devaient éprouver un sentiment analogue d'indépendance quand, le rivage s'effaçant sous l'horizon, aucun signal ne pouvait plus les toucher pour des mois, parfois pour des années.

J'avais choisi une fois pour toutes de quitter la terre au cap Sainte-Catherine, à la pointe de l'île de Wight. Je rentrais par le même chemin. Une navigation sage : aussi épaisse que fût l'obscurité, on reconnaissait toujours les dentelures de la côte avant Portsmouth, puis, plus pâle, l'embouchure de la Soient. Au retour, quand ma position était incertaine, je remontais la côte ouest pour reconnaître les Aiguilles, un trio de hauts rochers déchiquetés, aussi caractéristiques que nos Tas de Pois, près de la baie des Trépassés.

Trajet ar x

De Tangmere à Wight j'auscultais à ma façon le moteur. J'enlevais un gant, appliquais la paume de ma main sur la tôle pour sentir couler le frémissement de vie du métal. Puis je décollais mon casque de cuir, afin de mieux entendre gronder les 2.000 cv et, bien que je l'eusse déjà fait avant de quitter le sol, tâtais au fond de ma poche mes médailles fétiches. Ces gestes m'importunaient comme des faiblesses. Je me deman­dais parfois si mes compagnons avaient de telles supersti­tions, mais je ne pouvais pas me décider à abandonner des rites qui me tranquillisaient.

Cette nuit, le Sussex semblait dormir sous les ailes de l'avion. Les premières alertes étaient closes. Les postes de guet, avertis, se transmettaient :

- « Un Hurricane va sortir par Sainte-Catherine. »

Les veilleurs écoutaient naître, puis passer et décroître vers la mer le son du moteur.

Dès Selsey-Bill, les falaises de l'île émergèrent des grisailles de la Soient. J'avais 10 min encore avant de quitter la terre, le temps de divaguer. Un dicton local trottinait dans ma tête :

- « L'île de Wight n'a jamais produit un bon cheval, un homme sensé, ni une jolie femme. »

Un de ces jours, j'irais voir !

Quelque part du côté d'Ibsley, un phare aérien lan­çait son message, la lettre V. Je perdis un moment à compter l'intervalle des éclipses. La deuxième fois que je penchai mon aile pour me repérer, je reconnus le cap. Alors, venant au sud, j'éteignis mes feux, en route une fois de plus vers l'aventure.

De Wight à Barfleur, il fallait 20 min de vol au Hurricane. Elles me servaient à me recueillir.

Six mois plus tôt, je parcourais ces mêmes lieux à toute heure du jour en Spitfire. Un sale métier que nos rentrées en groupe, ventres serrés, harcelés par les Messerschmidt. En fait, notre unité avait perdu tous ses pilotes d'origine en moins d'un an. Car, après avoir combattu l'ennemi au ciel de France, il y avait ce terrible retour avec juste ce qu'il fallait d'essence, avec le soleil dans le dos et, la plupart du temps, les canons vides de munitions. Alors les Boches s'en donnaient à cœur joie !

- « Don‘t straggle ! » Ne traînez pas !

L'injonction familière résonnait encore à mes oreilles.

Dans  ces  conditions   désastreuses,   en   effet,  ne   restait qu'une faible parade :   rester groupés.  Et si la vitesse d'un avion touché en combat était réduite,  on voyait l'escadrille entière l'entourer pour le protéger.

Je vérifiai l'altitude : 300 m, éteignis le tableau de bord, fis glisser d'avant en arrière le dôme de plexiglass. La fraîcheur de l'air m'était préférable à la sensation d'être emprisonné. Puis je consultai ma montre, car si l'espace et l'eau restaient sans repère visible, mon chemin, divisé en minutes précises, se jalonnait de sou­venirs. Ici, nous avions tourné avec Gleed autour du pilote dans son dinghy ; un peu plus loin, j'avais attaqué un Junker 88 ; la mi-parcours me rappelait le combat contre deux Messerschmidt, tandis que les abords du Cotentin évoquaient l'odyssée de Carver faisant voile, trois jours, pour rejoindre Portland.

Tout d'un coup, une nappe de clarté mauve submer­gea l'avion, fit luire, dans la carlingue, les vitres des cadrans et les boutons nickelés.

- « Voici Barfleur ! »

La première fois, j'avais eu un choc. Le faisceau me mettait à nu, m'offrait en holocauste à la DCA et aux chasseurs ennemis. Mais ce n'était qu'une impression. Bientôt, le projecteur oscillait, coupait de son épée de lumière de grandes tranches dans l'ombre. Les Alle­mands, qui démasquaient de trop loin, par repérage au son, ne voyaient pas l'avion. Aussi, loin de l'éviter, je cherchais maintenant ce repère : je me savais à 6 milles dans le nord de Barfleur. Cette nuit, j'infléchis ma route vers l'est, 5 min, puis revins au sud pour contour­ner Saint-Marcouf. En arrivant sur le convoi par l'ar­rière, j'avais une chance de passer pour un appareil allemand.

Le projecteur tituba dans l'ouest comme une quille que la boule n'a pas pris de plein fouet, s'éteignit. Une colonne de feu vacilla un moment devant mes yeux, tourna au vert, puis ma vue se réaccoutuma à l'obscurité. 

Approche du hurricane 2

Au zénith, les astres avaient disparu. La nuit était cotonneuse. Je ne savais de quoi elle était faite : mer d'huile ou brume légère ? Gris, gris-bleu, gris-perle, couleur de la robe de Peau-d'Ane.

Le grondement du moteur, assourdi par le casque, était si uni qu'il créait un nouveau silence. L'espace sans repère, le son égal et comme absent, appartenaient à un monde irréel où l'usage des sens devenait sans valeur. Alors, de même que le dormeur éveillé en sursaut, angoissé, cherche à allumer sa lampe pour éprouver une sensation qui le tire du néant du sommeil, je dévissai le robinet d'oxygène. Le souffle frais alliacé qui emplit le masque me rassura.

D'ailleurs, une ombre naissait, longue sur l'eau : Saint-Marcouf. Amorçant un grand cercle pour contourner l'île par le sud, je mis au point mon plan de bataille. Si, de jour, toutes les facultés étaient captivées par la surveil­lance du ciel d'où la menace pouvait jaillir en quelques secondes, l'ombre, en revanche, permettait de réfléchir. Je ne laissais rien au hasard. Nulle chose ne m'agaçait plus que les remarques stupides de ceux qui me disaient :

- « Ah ! vous êtes pilote de chasse, et de nuit ! Mon Dieu, quel imprudent, quel casse-cou vous devez faire ! »

Imbé­ciles ! Quels prodiges de prudence, de raison, d'adresse calculée, ne fallait-il pas au contraire, pour dompter nos engins et subir chaque nuit l'épreuve de l'ombre et du feu !

J'évaluai mes chances. Ma mission : reconnaître les bâtiments, éviter de tirer, ramener le plus vite possible les renseignements attendus. Ensuite, nous reviendrions en force harceler le convoi. Si l'avion restait haut, au-dessus des ballons captifs que traînent les navires, je verrais mal. Plus bas, je courrais le risque d'accrocher un câble, je subirais un feu violent. Mais au ras de l'eau, entre deux colonnes de bateaux, les câbles seraient plus faciles à éviter et le tir des uns, menaçant les autres, resterait sporadique. Quant à la surface lisse de la mer, aux mirages mortels, on était sûr de la voir : dès l'alerte, « la nuit serait changée en jour », suivant l'expression pittoresque des « Instructions sur les convois ».

Je scrutais la nuit. Dans le gris-perle, le reflet joua sur l'eau calme d'une étoile basse sur l'horizon. Puis s'ouvrirent des éventails d'ombres légères, vagues de sillages. C'était l'annonce du convoi. Une chance ! Je volais plein dessus. Presque aussitôt, le premier tracer monta au ciel. Le Hurricane était démasqué. Je me répé­tai :

- « Au ras de l'eau, au ras de l'eau, sans ça je suis foutu !»

Mais la surface de la mer était encore invisible. En une seconde, l'avion trop haut fut au centre d'un bou­quet d'artifice. Le risque d'être atteint dépassait celui de percuter l'eau. Je rendis le manche avec la sensation écœurante de frôler un péril sûr pour ne fuir que la possi­bilité d'un risque. Je comptai :

- « Quatre cargos de chaque bord, trois patrouilleurs. Zut !»

Une autre épreuve s'annonçait : deux pinceaux vio­lets, mal pointés, venaient de révéler sur l'avant la pré­sence de navires de guerre. Je pouvais enfin discerner les crêtes des sillages, j'étais au ras de l'eau. Le tir cessa.

Pour quelques secondes, ma tactique réussissait. Mais la trop vive clarté d'un nouveau projecteur, droit devant, tomba sur mes épaules avec le poids d'écume d'une chute d'eau. Vingt canons devaient me suivre qui m'asséneraient par derrière le coup de grâce dès que leur champ de tir serait dégagé.

J'eus l'impression d'être saisi à la nuque. Alors, avec une sorte de rage froide et déraisonnée, je donnai droit sur le grand projecteur. Il me fallut un moment pour m'apercevoir que j'en étais encore assez loin. La colère me poussait vers ce flot qui blessait mes yeux. J'avais oublié le convoi. La lampe se dessina, nette, au centre du miroir. Je me rapprochais. La trépidation de mes propres canons m'ap­prit que j'avais ouvert le feu. Tout s'éteignit. J'avais gagné. Mais un choc m'indiqua aussi que j'étais touché.

Nous volions, le Hurricane et moi. Pourtant l'appareil tremblait et j'avais un goût fade aux lèvres. Je fis une ineptie : j'appuyai sur le bouton de plastron, lançai un appel dérisoire :

- « Allô, Manoir ! Allô, Manoir ! Ici Pigeon ! »

Rien ne pouvait me répondre, pourtant le son de ma propre voix me donna confiance. J'eus alors un geste rai­sonnable, je modifiai le réglage de l'hélice que j'avais mise sur petit pas avant l'attaque. La vibration changea de rythme, l'avion était moins secoué.

Ayant sacrifié à ces réflexes, je commençai à réflé­chir. Le convoi était près de la côte. Ce grand projecteur que je venais d'éteindre ne pouvait être que celui de Barfleur.

Les étoiles, tantôt voilées, brillaient dans un ciel pur. Au centre du monde extérieur, immuable, l'appa­reil frémissait. Mais, diagnostic consolant, les aiguilles du tableau de bord étaient à leur poste. Rien n'avait cla­qué au cœur du Hurricane, la cellule seule souffrait. Et un liquide chaud remplissait la mentonnière de mon masque. Mes lèvres tremblaient. J'étais blessé au visage.

Je ne savais plus très bien qui commandait, de moi ou de mon appareil. Atteints chacun dans notre chair, une même fin nous guettait.

Certes, il y aurait eu d'autres gestes à faire : réduire les gaz, larguer les réservoirs supplémentaires presque vides. Je ne fis que scruter la nuit pour trouver le meilleur endroit pour mourir. La bête blessée doit chercher ainsi, sous bois, son dernier gîte. Car avec les longs frémisse­ments qui faisaient danser le manche, je n'espérais pas que le Hurricane pourrait rallier dans notre petit coin du Sussex, le talus d'herbe camouflé de filets au bord du bois. Oui, nous allions mourir. Mais j'aurais aimé garder assez de force après l'écrasement pour me glisser de la carlingue et m'étendre, de tout mon long, sur le sol sacré et achever là mon effort, content, la bouche et les ongles pleins de la terre de chez nous.

L'avion volait très bas près du rivage dont je connais­sais les traits familiers. Les murailles du fort Lévy se détachèrent sur la mer. Cap au sud, puis à l'est. De Saint-Vaast, quelques rafales montèrent en fusées hostiles. Je tournais sans autre raison que de garder la terre sous mes ailes. Dans les virages, un tremblement secouait l'appareil, mon cœur défaillait ! Et soudain, sans savoir pourquoi je l'avais oublié jusque-là, je pensai au secours du parachute.

Mais au lieu, geste instinctif, d'en vérifier la boucle à ma ceinture, je commençai d'envisager le retour. Je reconnaissais à mon appareil non seulement une âme, mais une chair blessée. Jusqu'à présent nous avions été à égalité dans le danger. Maintenant, assuré d'un secours, je me devais à mon destrier. Car, bien que parcouru de longs frissons, il volait tout de même.

Une lueur faucha l'ombre, se fixa, celle d'un projec­teur de piste. Des chasseurs décollaient de Maupertuis. Dans mon débat intérieur, je n'avais pas fait la part des hommes. Ils arrivaient pour m'achever. Alors je laissai monter l'appareil cap au nord au sein de la nuit laiteuse. Très vite les contours du Cotentin s'estompèrent dans la grisaille derrière moi. Et le souvenir de l'odyssée de Carver, sur ce même parcours qu'il avait fait dans son din­ghy, me hanta tout le temps de la traversée.

Je m'étais si bien habitué à la vibration anormale mais régulière de mon appareil, que la masse noire de l’île de Wight me surprit. Jusque-là j'avais évité de penser au moment où je reverrais le rivage, de crainte d’éveiller l'attention des génies malfaisants Et la terre était là. Du coup, mes désirs refoulés s'affirmèrent et aussi mes maux. J'allais retrouver mon aérodrome, mon mess, mon lit.

Les gencives me faisaient mal, un grelot cognait dans mon front, et il me prenait une envie déraisonnable de m'étendre. Brusquement, la peur de m'évanouir me fit souhaiter le contact des hommes. J'appuyai sur le bouton de plastron.

- « Allô ! Manoir ! Ici Pigeon noir-i. M'entendez-vous ? »

Les écouteurs restituaient ma voix dans un gargouillis. Je soulevai mon masque, laissai couler dans mon cou le sang tiède qui emplissait la mentonnière. Avaient-ils entendu mes paroles peu distinctes ?

Mais l'avion était haut, il faisait beau temps. Mon mes­sage était passé.

- « Allô ! Pigeon noir-1. Ici Manoir ! Je vous entends mal. »
- « Je passe square Corner. Terminé. »
- « Bien compris que vous passez square Corner. Ter­miné ! »

Mon intention avait été d'annoncer ma blessure. Mais les mots n'étaient pas venus. Il me suffisait de savoir que je n'étais plus seul, de sentir tous les fils invisibles qui venaient de m'attacher au rivage. De Manoir le message s'irradiait :

- « Un Hurricane passe square Corner pour Tangmere ».

L'attention machinale des veil­leurs désormais suivrait mon avion. Et aux postes de détection les lignes phosphorescentes des radars venaient de faire un crochet au moment où je mettais en fonc­tion le poste émetteur de reconnaissance.

Partout, j'étais annoncé. Mais je pensai, car ma bouche me faisait mal :

- « Le docteur sera long à trouver à cette heure. J'au­rais dû les prévenir. »

Si je ne l'avais pas fait, c'est que je redoutais d'avoir à m'expliquer avec mes lèvres douloureuses. Le sang qui avait dégouliné dans mon cou me collait la poitrine.

De très loin la tour de contrôle me donna d'un éclat vert, sans que je l'eusse demandée, la permission d'atter­rir. Chacun avait hâte de voir nos retours d' « intrus » pour s'abandonner à la fatigue avant l'aube. L'aile pen­chée révéla Thorney Island, qui accrochait son trapèze de terre sous le continent obscur. Nous arrivions.

Je me répétai mon expression mnémotechnique :

- « Route achevée, route achevée » :

- « roue » pour roues basses,
- « te » pour les flettners : le nez en l'air,
- « ache » pour hélice sur petit pas, et
- « vée » pour volets.

Depuis longtemps, je n'avais plus utilisé ce procédé d'école. Mais cette nuit j'avais peur d'oublier.

Quand l'avion passa au-dessus de la baraque, la fumée blanche qui montait droit m'apporta la promesse de ce qu'était le calme chez nous. On devait savoir grâce au radar, que le ciel dans notre voisinage était vide d'autres avions que le mien car la tour de contrôle alluma les rampes discrètes d'atterrissage.

J'achevais le tour du terrain, réduisis le moteur. La piste, devant moi, alignait comme une rue de village ses faibles lampes régulièrement espacées.

- « Allô ! Manoir, ici Pigeon noir-1, Je vais me poser. »
- « OK ».

Au tableau de bord une lampe verte s'alluma, témoi­gna que la roue gauche était à poste, bloquée à sa posi­tion basse. L'avion allait toucher le sol. Mais la deuxième lampe verte ne s'était pas allumée. Le Hurricane n'avait qu'une roue sortie.

Je remis les gaz et j'attaquai :

- « Allô ! Manoir. Ici Pigeon noir-1, ma roue tribord n'est pas venue à poste. Je recommence. »
- « Allô ! Noir-1, Je comprends que votre roue tri­bord ne va pas à poste. Est-ce exact ?
- « Allô ! Manoir ! That is correct.

Dès que j'eus repris 500 pieds d'altitude, je recommençai ma ronde autour du terrain.

Levier sur « roues hautes », la lampe verte bâbord s'éteignit, la roue s'encastra dans l'aile avec un choc caractéristique, le témoin rouge s'alluma. Mais à tribord les signes restaient obscurs.

Restait la pompe de secours. Je pompai. En vain. La radio m'attaquait derechef :

- « Allô ! Noir-1. Ici « Chalet » ! M'entendez-vous bien ?

Une joie soudaine me gonfla. « Chalet », c'était mon terrain. Mac venait à mon aide.

- « Fort et clair. »
- « Avez-vous utilisé le largage mécanique ? »
- « Pas encore. Je vais le faire. »

L'ultime ressource ! J'écrasai du talon la pédale de secours. Un choc, la lampe verte s'alluma à bâbord ; la roue gauche était à poste. À droite, toujours rien. Je rendis compte :

- « Allô ! Chalet. Tribord cassé. Rien à faire. »
- « Well ! Montez et faites un tonneau. Don't worrv old Ju » !

Le bon conseil ne pouvait venir que de Mac.

Le Hurricane s'éleva dans la nuit, toujours frémis­sant dans son aile blessée. Le clocher de Chichester, tan­tôt visible, se confondit de nouveau avec le chaos, les découpures de Thorney Island ébréchèrent l'horizon, la mer blême entoura le rivage, s'étendit.

1.000 m. Douze cents, le lait de la nuit se glissait entre la terre et l'avion. Du côté de Lee-on-Solent, un incendie faisait rage. Je cherchai un repère. Altaïr, à 30°, était à bonne hauteur. Je piquai pour prendre de la vitesse, puis, tirant le manche, le nez sur l'astre, fis basculer l'appareil une, deux, trois fois. Quand il passait sur le dos, l'avion avait un tremble­ment plus fort, comme une poussée de fièvre. Mais la lampe témoin resta éteinte.

- « Allô ! Chalet. Trois tonneaux. Sans résultat. »

J'eus pour moi-même un geste las, je grelottais. Mais la voix calme de Mac me revigora :

- « Bien, remontez la roue bâbord. »

Levier sur « haut », rien ne se produisit. Désormais le Hurricane volait avec une roue bloquée basse, sans remède, et l'autre roue cassée.

Je penchai l'aile au-dessus du terrain. Sans souci du black-out les secours s'organisaient et les phares des autos, qui balayaient l'herbe aux virages, témoignaient du sauvetage qu'on me préparait. Je connaissais le scéna­rio.

Une image récente m'apporta une espèce de dégoût. Quelques jours plus tôt, Perry, un bon moniteur, s'était posé sur le ventre. Son Spitfire avait pris feu ; le foyer était si vif que le duralumin des ailes coulait en filets argentés. Les pompiers n'avaient pu qu'accrocher de loin, avec une gaffe, le corps ratatiné du pilote, amas de chair calcinée et de sang. Deux hommes accourus vomis­saient.

- « Allô ! Noir-1. Quoi de nouveau ? »

Je m'aperçus seulement que j'avais oublié de rendre compte.

- « Allô ! Chalet. Roue bâbord bloquée basse. Roue tribord cassée. »
- « Paré à sauter » répliqua la voix de Mac, grave.

La scène suivante, je l'ai reconstituée plus tard, à travers les récits de mes compagnons.

Je n'avais pas encore donné signe de vie. La baraque somnolait. Depuis un moment, Mac montrait des signes d'impatience. L'horloge marquait 5 h. Nemours et moi n'étions pas encore rentrés. Passe encore pour Nemours. Ce n'était pas la première fois qu'il se mettrait en retard pour admirer le lever du soleil sur l'embouchure de la Tamise. Mais je n'avais pas de ces fantaisies quand je savais l'importance des renseignements qu'on attendait de moi.

Blick tisonnait le poêle pour préparer le thé. Une odeur de fumée froide et de cendres flottait. Quelques pilotes grognèrent, que le bruit du ringard contre la fonte avait tiré de leur somnolence. Seul, Bennett, très alerte, était prêt pour toute mission. Il s'était spécialisé dans les sorties de l'aurore qui permettent de surprendre les avions attardés.

Le téléphone retentit :

- « Pigeon noir-1 arrive ! »

Enfin, Old Ju ! J'étais là. L'équipe était presque au complet. Mac' parcourut du regard les visages des dormeurs qu'il aimait tous, d'une affection grave.

- « Toujours rien de Nemours ? »
- « Non. Toujours rien. »
- « Bien. Branchez la radio. Cela secouera tout le monde. Il va être temps d'aller se coucher. »

Dehors, naquit le bruit de mon Hurricane. Le poste, réchauffé, grésilla :

- « Allô ! Manoir. Ici Pigeon noir-i. Je vais me poser. »
- « OK »

Le contrôleur était laconique, lui aussi devait som­noler.

Mac s'approcha de « l'Intelligence Officer », le secoua :

- « Hello! Debout. Noir-1 arrive. Du boulot pour vous, le rapport sur le convoi. »

Le bruit du Hurricane passa à toucher le toit. Plus qu'un demi-tour et l'avion atterrirait. Soudain le poste radio attaqua :

- « Allô ! Manoir. Ici Pigeon noir-1. Ma roue tribord n'est pas venue à poste. Je recommence. »
- « Allô ! noir-1. Je comprends que votre roue tribord ne va pas à poste. Est-ce exact ? »
- « Allô ! Manoir. That is correct. »  Alors Mac hurla :
- « Sacrée saloperie ! Allons ! Tous debout. Hello boys ! »  

Vous, Bennett, portez la radio sur la piste. Et toi, Blick, dis à Manoir que je fais l'atterrissage.

Mac ramassa sur la table son bras de cuir, le raccro­cha à son épaule. Puis, à la place du crochet qui lui servait en l'air à tenir la manette des gaz, il vissa une sorte de grappin à quatre crocs.

Au moment de sortir, il se retourna, eut un bref sou­rire de contentement. Tous ses pilotes le suivaient.

- « Eh ! Blick ! N’oublie pas les pompiers et l'ambu­lance. »

Tous les pilotes étaient à l'entrée de la piste. Bennett avait posé le poste radio sur le chariot du projecteur encore masqué dont on entendait fuser les  charbons. À trente pas dans l'herbe, l'ambulance s'arrêta en grinçant à hauteur du camion des extincteurs. Les pom­piers, vêtus d'amiante, avaient l'air de fantômes égarés.

- « Sa roue bâbord ne remonte plus, » répéta Mac à Murrey qui arrivait.
- « Une roue bloquée basse, l'autre cassée. Sale his­toire ! Il n'a plus qu'à se parachuter. »
- « Je viens de l'avertir. »

Mac rapprocha le microphone de sa bouche :

- « Allô ! noir-1 ! Etes-vous prêt ? »
- « Je préfère essayer de me poser. »
- « Hello ! Old Ju !  C'est impossible, parachutez-vous ! 
»

Le ton n'avait qu'une nuance de commandement.

- « Je ne sauterai pas. Je vais me poser. »
- « Ne faites pas un fou de vous-même » fit Mac, sui­vant l'expression anglaise.

Le squadron-leader exigeait qu'on lui obéît. Mais ce soir le drame dépassait une question d'autorité. Tous les pilotes, attentifs, le comprenaient bien.

- « Hello ! Mac, je vais essayer de casser la deuxième roue. Après j'atterrirai sur le ventre. »

Mac claqua des doigts, fit deux pas pour s'éloigner. Un élan le reporta au milieu des visages anxieux. Tous savaient que j'avais déjà sauté en parachute. Ce qui me guidait  cette nuit, mes camarades le sentaient bien, c'était le désir de sauver mon appareil. Mais ils ignoraient encore qu'il s'y ajoutait, pour moi, le sentiment de rame­ner un blessé.

- « Piste ? » demanda le haut-parleur.
- « Démasquez ! »

Le pinceau se posa sur l'asphalte entre les feux de balisage qui pâlirent.

Quand le Hurricane passa à leur hauteur, les pilotes purent voir la roue tribord, oblique, repliée sous l'aile comme un membre blessé.

- « Il va se tuer » dit quelqu'un.

On n'entendit pas le choc que couvrait le bruit des explosions, mais l'avion rebondit, se perdit au-dessus du cône de lumière, tandis que son grondement s'enflait.

- « Je crois que c'est ail right. Maintenant je viens pour de bon. »
« Nous attendons, Old Ju » me dit Mac, avec une note affectueuse dans la voix. Et, se retournant :
- « Attention,  ambulance et pompiers parés ! »

Les deux moteurs démarrèrent. Dans la scène qui allait se jouer, la mort du pilote ne tenait parfois qu'à un retard infime. Mac s'assit au volant de son auto personnelle. L'avion s'approchait. Ils allaient tous s'élancer à ma poursuite quand j'eus envie de les rassurer :

- « Hello ! boys. J'arrive. Good Luck !  »

Mac remarqua dans la clarté marginale du projecteur, la deuxième roue cassée. Au premier contact, les réser­voirs supplémentaires, sous les ailes, laissèrent une traî­née d'étincelles, comme des outils aiguisés sur la meule. Le lourd Hurricane ne rebondit pas, continua de labourer le goudron de son train à moitié écrasé, tourna sur la droite, sauta dans l'herbe, s'arrêta.

Tous virent, et leur cœur chavirait, les flammèches légères qui fusaient, s'éteignaient, feux follets courant le long des ailes, et d'où jaillit maintes fois l'énorme embrasement. Le projecteur glissa dans la prairie, s'ar­rêta sur le Hurricane qui de loin paraissait intact, dévoila le reste du groupe d'hommes précédés de leurs ombres gigantesques.

Le harnais avait tenu. J'étais sauf.

Mac, le premier, sauta sur l'aile, entouré des flammes qui léchaient le duralumin. Son bras de cuir plongea dans la carlingue avec son dur crochet pour m'agripper. Murrey, qui le suivait de près, cria :

- « Doucement ! Laissez-lui défaire ses courroies ! »

Je sautai avec Mac dans l'herbe. Nous nous éloignâmes de quelques pas. Les pompiers déroulaient les serpents de caoutchouc des extincteurs, épiaient les menaces éparses. Une dernière langue de feu courut sous l'empennage, rampa sur le sol, s'éteignit. Le chef d'escadrille me tapa dans le dos :

- « Sacrée jolie exhibition, vieux copain ! »

Mais je ne répondis pas. Je n'avais pas encore retiré mon masque gluant. Mac ne savait pas que j'étais blessé.

Si le sang coagulé me faisait une vilaine blessure, elle se révéla bénigne quand le toubib m'eut lavé le visage. Il resserra de trois points de suture ma lèvre supé­rieure fendue. Tandis qu'il préparait ses instruments, je pensais à l'étrangeté du destin :

J'étais, en 1938, directeur de tir des batteries de Montebourg, près de Coutances. Les pré-mobilisations tenaient le monde en suspens. Un jour je reçus l'ordre d'établir une batterie DCA avec grand projecteur à la pointe nord-est du Cotentin, ce même projecteur sans doute que je venais de détruire, la même batterie qui m'avait atteint !

 

Tremblant de fatigue, je restais jusqu'au départ de l'attaque du convoi. Il est d'usage qu'elle soit conduite par celui qui a reconnu les navires. Ce matin, Mac me remplaça.

L'aube verte pointait dans un ciel sans nuage, au-dessus du terrain de Tangmere. 8 Hurricane étaient sur la ligne de départ. Mac tendit le poing au-dessus de sa tête. Dans la clarté naissante il pouvait distinguer les taches blêmes des visages de ses pilotes attentifs, tournés vers lui. Alors il baissa le bras.

Le susurrement des démarreurs grignota une seconde le silence, puis, avec d'énormes hoquets, le bruit de raz de marée des 9.000 cv emplit l'immense champ, déborda vers les villages encore endormis. Les flammes des échappements tournaient au rouge sombre dans les premières lueurs du jour.

Un à un, les avions s'ébranlèrent, coururent en se dandinant aux ressauts vers l'entrée de la piste. Puis, s'ébranlant par paires, dans un renflement du bruit des moteurs, ils semblèrent glisser dans l'herbe et, très vite, sautèrent le rideau des peupliers de la route de Chichester, se perdirent dans les vapeurs du matin.

L'escadrille des « intrus » partait à l'attaque du convoi. Ils avaient rendez-vous, au-dessus de Freshwater, avec 12 Hurricane bombardiers de Manston et 24 Spitfire d'Ibsley.

Blick ouvrit grande la première fenêtre. L'air frais déroula les volutes de fumée. Le sergent s'approcha du tableau noir, prit les étiquettes des huit avions qui venaient de décoller, les accrocha dans la colonne « en vol ».

La dernière ligne portait :

- « Commandant Jubelin, reconnaissance de navires »
     et, en face, dans la colonne des observations : « Pilote blessé, avion hors de service ».

 

                                                                                                               André JUBELIN

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Date de dernière mise à jour : 24/07/2015