- Evasion d'un Alsacien de la Luftwaffe

 

ÉVASION D’UN ALSACIEN DE LA LUFTWAFFE

 

 Facteur   dans   une   station de chemin de fer voisine de l'aérodrome marchand de Strasbourg-Entzheim, Rudolphe Leibrandt   était   passionné  d'aviation. II fit  des  économies  et,  un   beau jour, passa ses brevets de tourisme à l'Aéro-club d'Alsace. Très éclectique, il pilota les différents appareils que   possédait   alors   cette   association, passant du  Potez 43 au 58, du Luciole au Caudron 59 et au Morane 149. Bien lui en prit, comme on le verra plus loin.

alsacien.jpg                                                                                     Rudolphe Leibrandt devant un "Taifun" (DR)

Comme tant d'autres de ses compatriotes, il fut contraint de revêtir un uniforme abhorré : celui couleur gris fer de la Luftwaffe. Pas comme pilote, bien sûr : les Nazis n'accordaient pas si facilement leur confiance aux fils de l'Alsace. Et sans doute n'avaient-ils pas tout à fait tort'... De Leibrandt, ils firent un "rampant", à peine un simple mécano, un soutier appelé seulement à faire le plein des réservoirs d'essence.

Lorsqu'il apprit que la libération de sa chère province avançait à grands pas, il n'eut plus qu'un désir : rentrer chez lui et le plus rapidement possible. Mais de multiples difficultés restaient à vaincre. Qu'à cela ne tienne : il procéderait à un self-rapatriement.

En bordure de l'aérodrome de Deinningen, non loin de Nuremberg en Bavière, étaient camouflés des Messerschmitt 108 et 109. Il jeta son dévolu sur un 108 dit Taifun appareil de transformation à la chasse, qui offrait l'avantage d'être triplace. (Il fallait bien songer aux deux autres Alsaciens du groupe).

Un beau matin, au lever du soleil, il fit une première tentative : elle avorta faute d'avoir pu mettre le moteur en marche. Quelques jours plus tard, le 21 mars 1945 exactement, après avoir failli s'embourber deux fois, il décollait sa machine à la barbe du chef de piste encore à moitié endormi.

Piquant plein ouest, en rase-mottes au-dessus des Alpes Souabes, il se heurtait bientôt à une mer de nuages bas d'autant plus infranchissable que son avion n'était pas équipé pour le vol sans visibilité.

Deux fois, trois fois, il chercha un trou dans l'espoir d'atteindre la vallée du Rhin. Peine perdue! De guerre lasse, il mit cap au sud afin de gagner la Suisse.

L'aile droite en bordure de la crasse qui ne se décidait pas à le lâcher, il finit par trouver, une éclaircie dans laquelle il fonça. Et bientôt une grande ville se dessina sous les ailes de son monoplan, une métropole à cheval sur un grand fleuve   dont il devina les noms : Bâle et le Rhin. Il était sauvé.

Pas tout à fait, cependant... Maintenant qu'il était en Suisse, pourquoi ne ramènerait-il pas son taxi jusque dans son pays natal ?

Piquant franchement vers le nord, il se dirigea sur le barrage de Kembs en perdant encore de la hauteur de façon à se signaler. Il connaissait tous ses classiques, en l'espèce les consignes de la BBC. Aussi sortit-il sans hésitation son train d'atterrissage et se mit-il à faire des battements d'ailes, signaux convenus pour indiquer aux Alliés la présence d'un appareil ami, même s'il portait les croix noires. Leibrandt s'était promis de poser son appareil intact sur un des aérodromes de la région strasbourgeoise.

Mais voici qu'il remarqua soudain dans le ciel la présence d'un voisin qui semblait s'intéresser de beaucoup trop près à son sort. C'était un Spitfire à cocardes tricolores. Il le gratifia tout d'abord d'un signe cordial de la main, mais l'autre, loin d'apprécier ce geste à sa juste valeur, exécuta plusieurs cabrioles autour de lui et lui lâcha une rafale de ses mitrailleuses.

- « Nous n'étions pas là pour nous entre tuer, dans une lutte fratricide » nous déclara le soutier devenu pilote de chasse par amour de la liberté.

 - « Je décidai de tenter un atterrissage en campagne. Rentrant en vitesse mes roues, je posai mon avion sur  le ventre dans des champs de la commune de Stotzheim, près de Barr.»

Comme on le félicitait peu après de son exploit peu banal, Leibrandt répondit simplement :

- « La plus belle récompense qu'on puisse m'accorder, c'est de me permettre de rentrer rapidement chez moi, car j'ai femme et enfant ».

L'ancien cheminot reprenait vite du service ; embauché par le Centre de Récupération des Sports Aériens, il faisait du convoyage de planeurs jusqu'en août 1945. Il était affecté ensuite comme Lt au Centre de vol à voile de la 5e D.B. à Unter-Baldingen (Wurtemberg). Après un stage de moniteur à la Montagne Noire, il vient de rejoindre le Centre militaire d'Innsbruck.

                                                                                                                                   Robert GREINER.

> Extrait de "L’Air" n°578 de juillet 1946

 

Date de dernière mise à jour : 08/12/2012