C'est du gâteau !

En mai 1945, alors qu’il vient d’être détaché dans la Royal Air Force, l’auteur reçoit le commandement du Wing 122, équipé de Tempest V et stationné à Volkel dans les Pays-Bas.

Tant va la cruche à l’eau... Il est 1 heure du matin, après la "party" endiablée célébrant mon retour sain et sauf, et qui va coûter cher sur ma note de mess. Je suis encore sous le choc de m’être fait stupidement avoir - c’est toujours ce que l’on pense - par, je suppose (par amour-propre) un experten de la Jagdgeswader-301, soit probablement de la JG-26.

Hier, 21 donc, je me suis fait piéger et ma modestie proverbiale en a pris un vieux coup. Je passe mon temps à prévenir mes pilotes de se méfier, car dans chaque formation de la Luftwaffe il y a toujours deux ou trois chibanis qui ont survécu à l’Espagne, la Pologne, la France, Londres et souvent la Russie et qui en ont plus oublié sur le dog-fight (combat tournoyant) que tout ce que notre modeste expérience comparée à la leur nous a appris ! En général je les repère à temps d’instinct, rien qu’à leur façon de voler, avec ces battements d’aile pour bien voir, ces zigzags de précaution rapides contre les surprises. Alors il n’y a qu’une seule solution, ne pas les engager et, souvent impuissant, les voir croquer un pigeon qui n’écoute pas les conseils ! J’ai lu dans le Livre de la jungle de Kipling, une belle phrase qui s’applique comme un gant à ces "as" de la Luftwaffe qui ont souvent une centaine de victoires (et des vraies) :

« Le tigre n’a pas d’odeur, le tigre ne fait pas de bruit, mais on sait que le tigre est là. Quelque chose s’installe dans l’ombre et c’est le tigre qui vous attend ! »

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Décollage de Volkel

Un tigre ne m’a pas raté, et il fallait bien que cela m’arrive un jour ! Hier donc, je mène un fluid-six dans une patrouille de routine le long de l’autoroute Osnabrück-Hambourg. Nous volons à 6.000 ft, trop haut pour les 20 mm et trop bas en principe pour les 88. Nous slalomons entre des formations nuageuses dont certaines ont commencé à cumulifier, scrutant le sol pour tenter d’apercevoir un train ou mieux encore une paire de Dornier se faufilant au ras des arbres, quand déboule de derrière un nuage, le contournant comme un bolide, un Focke Wulf D9.

J’ai à peine le temps de tourner la tête, l’œil attiré par un éclat de soleil sur le plexiglas de son cockpit, qu’il ouvre le feu sur mon ailier gauche qui explose littéralement, se glisse sous moi et tire à ma droite sur Mac Intyre dont le Tempest vrille, une demi-aile arrachée... et le Focke Wulf continue dans son piqué vers le lac, à une vitesse qui le rend irattrapable. Tout s’est passé tellement vite que nous n’avons pas pu réagir.

Un instant, l’image de mon ami Mac Intyre et de son magnifique chien me vient à l’esprit avec une bouffée de rage... Celui-là, je l’aurai ! Je passe sur le dos et dégringole à la verticale vers la minuscule croix brillante qui file là, en bas, vers la Dummersee. Attention de ne pas le perdre des yeux. Je casse le fil de plomb de la surpuissante emergency et avec mes sept tonnes et maintenant 3.000 cv, je suis vite à la "not to exceed" de 550 miles indiqués. Je sens le nez s’alourdir et je ramène la manette en arrière.

- « Bay, yellow two and Filmstar three, give me top cow. l will eat that bastard ! » (Bay ! Couvrez-moi, je vais dévorer ce bâtard)

Je contrôle en redressant au ras du grand lac un début de dangereux marsouinage dû à ma vitesse excessive. Le Focke Wulf est toujours là et semble ne m’avoir pas vu encore. Il est un peu plus d’un kilomètre devant moi, une dizaine de mètres au-dessus de la surface, balançant ses ailes doucement. J’ai le soleil couchant dans le dos qui me rend peut-être trop visible. Je me rapproche légèrement de côté pour éviter le remou de son hélice, je ne suis plus qu’à environ 500 m. Il ne m’a toujours pas vu et je me penche pour ajuster la luminosité de mon collimateur trop forte qui m’éblouit. Je lève les yeux, le doigt sur la détente de mes quatre canons et... plus de Focke Wulf !

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Hawker "Tempest V"

Vieux malin, il m’a proprement endormi tout en me voyant venir du coin de l’œil. Je le retrouve maintenant 500 m au-dessus de moi, grimpant à la verticale comme un bolide. Me tordant le cou, je tire sur le manche comme un fou pour le suivre. On monte, on monte, je tire trop pour l’encadrer dans mon collimateur, je sens l’avion qui tremble, prélude à la perte de vitesse : la vrille est interdite sur le Tempest en dessous de 3.000 ft. Aïe! Je réenclenche la surpuissance, mon Tempest danse un instant sur une pointe d’épingle. Je me bats avec les ailerons et cherche des yeux mon Focke Wulf  qui a de nouveau disparu, et bang ! bang !

Mon cœur s’arrête quand avec un grand choc l’hélice s’arrête aussi. Un obus a touché le moteur qui vomit sur mon pare-brise, un flot d’huile. Ma plaque de blindage a encaissé les éclats de l’autre de 20 mm. Je suis trop bas pour sauter et mon avion plane comme un fer à repasser. Je pique tout de suite pour conserver de la vitesse, car je vais me poser sur le ventre. Je n’ai pas d’autre choix. Il y a, à l’embouchure d’une petite rivière qui se jette dans le lac, une grande prairie verte que je puis tout juste atteindre.

À ce moment, une ombre passe au-dessus de moi. C’est un splendide Focke Wulf D9 "long nez", sur le dos, tournant une barrique autour de mon avion. Je vois parfaitement le pilote qui me regarde et les petites flammes bleues de ses pipes d’échappement car il réduit à mort pour ne pas me dépasser. J’ai le temps de remarquer la bande noire et blanche sur son fuselage et son empennage peint en jaune... J’apprendrai plus tard que ce sont les insignes de la JG-26. 

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Focke-Wulf 190 D9 "Dora"

Il m’a bien eu! Je détache mon parachute, serre à mort mes bretelles, ma ceinture de sécurité et je largue ma verrière. Plus que quelques secondes. Miracle, mes volets descendent, je me pose roues rentrées, droit devant soulevant une cascade de boue liquide noire qui obscurcit mon cockpit et couvre l’avion. C’est une carrière de tourbe, et mon Tempest s’arrête intact après une longue glissade sur cette patinoire. Je saute complètement paniqué, retenu un instant par le tube en caoutchouc de mon masque à oxygène que j’ai oublié de détacher, qui casse et me renvoie dans la figure l’embout de cuivre. Je dérape sur l’aile boueuse, tombe assis dans la gadoue, et j’entends le bruit du moteur du Focke Wulf qui revient vers moi. Il passe en éclair quelques mètres au-dessus de ma tête, je vois sa casserole avec la spirale blanche et noire m’arriver entre les deux yeux. Je me couvre instinctivement le visage mais il ne tire pas, bat simplement des ailes en signe d’adieu, et disparaît derrière une rangée de peupliers !

Une quinzaine de FW D9 cap vers l’est me survole. Choqué, complètement abruti, j’entends au loin ma patrouille de Tempest qui doit me chercher. Tout cela s’est passé si vite que je me demande si je n’ai pas rêvé. J’allume une cigarette, mais j’ai la bouche si sèche que je la recrache. Mon cœur cogne à s’en briser dans ma poitrine et je n’arrive pas à reprendre mon souffle.

Problème : suis-je derrière les lignes allemandes ? Tout est tellement fluide. Des chars roulent sur l’autoroute qui est cachée par une colline. Le tonnerre des tirs d’artillerie est incessant. J’entends le moteur d’un véhicule s’approchant sur le petit chemin qui borde la carrière de tourbe. C’est une jeep avec trois soldats américains qui me collent aussitôt une mitraillette sur le ventre. Les ailes de la RAF sur mon battle-dress, le "France" sur mon épaule et la cocarde bien visible sur le flanc de mon avion, finissent par les convaincre, mais pas avant d’avoir été délesté de ma montre, de mon portefeuille, de mon revolver et reçu un coup de crosse dans les reins.

Finalement alerté par le QG de la 122ème Wing, apparaît, deux heures plus tard, un petit Stinson 105 américain qui se pose acrobatiquement sur une bretelle en construction de l’autoroute et m’embarque en voltige pour me ramener chez moi. Comme c’est l’heure du dîner je vais directement au mess pour être accueilli par une salve d’applaudissements, tandis que deux de mes pilotes brandissent une pancarte sur laquelle il est écrit :

"LEAVE IT TO ME, IT IS A PIECE OF CAKE" (Laissez-le moi, c’est du gâteau.)

Bay Adams prétend que c’est ce que j’ai dit à la radio après lui avoir ordonné de me couvrir ! Je ne suis pas sûr que ce furent mes mots exacts, mais cette phrase allait me poursuivre jusqu’à la fin de la guerre ! (1)


Pierre CLOSTERMANN

Extrait de "Le Grand Cirque" (Éd : Flammarion)

(1) La RAF publiait chaque mois un bulletin confidentiel qui donnait des conseils, etc., mais qui surtout épinglait nos plus grosses bêtises à titre d’exemple. Dans cet esprit, dans chaque numéro, un parmi les 10.000 pilotes de la RAF était décoré de l’Ordre du Doigt Inamovible - Order of the Irremovable Finger «Enlève le doigt de ton nez et occupe-toi un peu de ce qui se passe dans le ciel autour de toi ! »

Dans une autre rubrique étaient publiées les illustres dernières paroles du mois. J’y ai eu évidemment droit dans le dernier bulletin de juin 1945, avec ce commentaire : « Our force full frenchman», notre sacré Français a fini sa guerre en beauté en laissant pour nos archives une phrase immortelle : "Leave it to me" etc.

Et c’est ainsi que l’on écrit l’Histoire.

Date de dernière mise à jour : 17/04/2020

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