- Bombardement du pont de Neuf-Brisach


LE "GASCOGNE" BOMBARDE LE PONT DE NEUF-BRISACH

ET PERD TROIS APPAREILS

 

Dans la matinée du 16 décembre 1944, les équipages de 23 Marauder des deux escadres
de bombardement françaises, maintenant stationnés à Lyon-Bron, avaient reçu l’ordre d’aller
détruire le
fameux pont de Neuf-Brisach, afin de gêner au maximum le ravitaillement de
la poche de Colmar.

Après un rapide déjeuner vers 11h30, les aviateurs rejoignirent la piste en jeep
et en GMC. Le décollage eut lieu vers 12h30. Le temps était glacial. Les bombardiers
olaient à travers de gros nuages.

Le sous-lieutenant Anon, radio à bord du B-26 n° 55 raconte :

b-26g.jpgGlenn Martin B-26G "Marauder" (DR)

Avec des difficultés de cheminement, nous arrivons au point initial de bombardement et survolons le château de Haut-Koenig bourg. Les trappes sont ouvertes. En moi-même, je pense : ça y est, la danse va commencer.

Les gros noirs nous encadrent. Nous passons dans les nuages de leurs explosions. Ca sent la poudre. Sur nos ailes et notre carlingue des éclats retombent.

Soudain, un gros plouf. Un éclat a dû percuter le blindage qui se trouve sous mes pieds. La carlingue est trouée de toutes parts. Des cris et des râles dans l’interphone. Puis plus rien. Le moteur gauche vient de prendre le coup de plein fouet. Il me semble que le capitaine Gunepin, pilote, a été tué sur le coup. Le copilote, l’adjudant Jamain essaie de maintenir l’avion en ligne de vol. J’entends ses coups de moteur. Du sang coule de la tourelle supérieure. Le caporal-chef Marquès, mitrailleur, a dû être touché gravement. J’ignore ce que sont devenus le navigateur et le bombardier. Le mitrailleur arrière, sain et sauf me regarde.

Le drame
Le copilote réussit à amorcer un dégagement vers la droite. Notre ailier droit, le capitaine Lacordaire, semble s’écarter pour nous laisser la place mais, au dernier moment, certainement touché à mort lui aussi, il redresse et vient nous percuter en nous brisant l’aile droite. Je m’attendais à un choc brutal. Tout se passa en douceur.

L’avion du capitaine Lacordaire bascule, passe sur le dos et pique immédiatement vers le sol. Il n’y aura pas de survivant.



Avec lui ont péri : - le sous-lieutenant Menou
                            - l’aspirant Chambon
                            - le sergent-chef Langlois
                            - le sergent Chitboun radio et
                            - le sergent Tauveron.


Notre appareil flotte dans l’air et tombe comme une feuille morte. Nous subissons des accélérations ainsi que diverses forces plus ou moins centrifuges. Je plonge alors par l’ouverture entre la mitrailleuse de droite et le bord de la carlingue pour évacuer. Juste avant, j’ai eu le temps de voir le regard désespéré du sergent Malard, le mitrailleur arrière, qui, plaqué par les différentes forces ne parvient pas à me rejoindre. Mais en glissant le buste hors de l’appareil je ne me suis pas rendu compte que la sangle du harnais de mon parachute s’est accrochée à la poignée de la mitrailleuse. Mon corps est à moitié sorti et l’avion continue de chuter.

Enfin, après avoir gesticulé, les jambes passent à leur tour. Je suis dans le vide et tire sur la poignée de mon parachute. Je n’ai pas dû tirer assez fort car rien ne se produit. Alors désespérément, je tire à nouveau et arrache même la poignée. Le parachute s’est ouvert. En regardant ma coupole, je vois un deuxième parachute qui s’ouvre. C’est Malard. La dérive ne suivant pas une ligne normale a dû se briser et libérer la tourelle arrière et son mitrailleur. Il était temps car je vois maintenant des pommiers tout près. L’ouverture s’est faite vers 400/500 mètres.

Suspendus à leur parachute et tirés du sol.
Durant la descente, j’entends des miaulements. On nous tire dessus au bout de notre parachute. Brutalement c’est l’atterrissage. Le choc. Je perds connaissance. Lorsque je reviens à moi, des soldats allemands me soutiennent et me poussent vers la place du village de Breisach. J’ai du sang plein le cou car une balle m’a atteint vers le cervelet. Mon épaule gauche ne fonctionne plus et j’ai les jambes pleines de petites traces de sang consécutives certainement aux chocs contre la carlingue lors de mon évacuation. Devant l’église de Breisach, un civil nous donne des coups de poings. Les soldats l’écartent puis nous font entrer dans une maison par une grande porte cochère. Nous nous couchons sur un tas de paille, car nous ne pouvons physiquement aller plus loin.

Nous nous réveillons dans une baraque de cantonnement …Nos yeux sont hagards tellement nous sommes traumatisés. Des soldats entrent et nous retirent nos blousons de vol en peau de mouton, ainsi que nos montres. Ils vident aussi nos poches mais nous remettent ce qu’elles contenaient : un rouleau de bombons et un paquet de cigarettes. Mon épaule me fait très mal. Nous sommes en combinaison de vol en tissus léger, avec en dessous, notre seule chemise. À l’extérieur, il fait moins 10° C. Des soldats reviennent pour nous attacher chacun à un bras et nous intiment l’ordre de sortir. Ils nous conduisent sur une route déserte. Nous marchons entourés par quatre gardes armés de mitraillettes, le doigt sur la détente. Je pense au coup de la tentative d’évasion. Heureusement mes craintes ne seront pas justifiées.

Rencontre avec les artilleurs de la Flak
Tout à coup, des soldats sortent de terre. Ce sont les servants des canons de Flak. Un lieutenant qui parle français dit qu’il est heureux de nous avoir abattus. (Un appareil de reconnaissance opérant sur la région signala un avion brûlant au sol à Geiswasser sur la rive française, à environ 5 km, au sud (est de Neuf-Brisach) Tous les soldats autour de lui éclatèrent de rire. Pour eux, c’est la fête ! Plus tard, nous apprendrons que le pont était défendu par plus de 150 canons de 88 et de 155.

Puis nous revenons vers notre baraque, nous servant de cellule provisoire.

… et avec les aviateurs de la base de Freiburg
Dans la nuit, nous prenons le train pour Freiburg où l’on doit nous livrer à un PC de la Luftwaffe.

Le centre de la ville est complètement détruit. Les tramways sont retournés, les bâtiments éventrés et une odeur épouvantable, malgré le froid, enveloppe les ruines.

Finalement, les gardes ne trouvant pas ceux qui devaient nous prendre en compte, nous emmènent, toujours à pied et attachés, vers le terrain d’aviation. Là nous sommes enfermés dans une cave grillagée. Mais nous avons de la paille pour nous allonger et sommes à l’abri du froid.

Tard dans la nuit, six autres prisonniers nous rejoignent. Stupéfaits, nous reconnaissons l’équipage du sous-lieutenant Molière, abattu lui aussi par la Flak, mais qui a pu de poser sur le ventre, près du village de Rouffach.

L’équipage du Maraudeur n° 57 était composé de la façon suivante : sous-lieutenant MOLIERE, copilote commandant de l’appareil, sous-lieutenant CALMELS pilote, aspirant GIRARDOT bombardier, sergent-chef GARIN radio, sergent JUILLARD mitrailleur et sergent FRANDJI mitrailleur mécanicien.

 

Des six bombardiers du groupe Gascogne qui participèrent à cette attaque du pont
de Neuf-Brisach, deux seulement regagnèrent Lyon-Bron. Un quatrième pilote,
capitaine Cazilhic, réussit à se poser dans nos lignes à Nancy, dans un état
qui nécessita d’importantes réparations.

Du bord de la piste du terrain de Freiburg, les huit prisonniers du "Gascogne"
assistent à un bombardement de leurs camarades

Le 17 décembre à midi, les huit rescapés des trois Marauder abattus la veille, sont amenés
dans un cantonnement de la Luftwaffe, à proximité de la piste, pour déjeuner.
Mais soudain, c’est l’alerte.

Le sous-lieutenant Anon nous conte la suite :

 

Nos gardes nous font sortir à l’air libre. Nous voyons alors la Flak déchaînée. Un véritable nuage de points noirs se forme en quelques secondes. Au milieu … dix huit Marauder venant dans notre direction. Nous nous approchons d’un abri, mais l’entrée nous en est refusée. Nous nous attendons alors à passer quelques instants délicats … sous les bombes de nos camarades. Mais cette fois-ci, c’est la gare de Freiburg, distante de 800 mètres environ, qui reçoit tout. Nous sommes aux premières loges parmi les tirs et les explosions.

Finalement, après quelques minutes de ce spectacle d’enfer les équipages de Marauder reprennent le chemin de Lyon, sans savoir avec quelle envie nous les regardons partir.

L’alerte terminée, les huit prisonniers iront avec leurs gardes, finir leur repas.

Dans l’après-midi, nous prenons le chemin de la gare, accompagnés par quatre soldats armés. On nous dirige sur le centre de triage et d’interrogation des aviateurs alliés prisonniers d’Oberussel, près de Frankfurt.

Nous changeons de train à Donaueschingen où nous restons plusieurs heures sur le quai en attendant une correspondance vers le nord. Par moins 10°C, nous nous asseyons à même le sol car nous sommes exténués. Certains vont même jusqu’à s’allonger. Nous avons tellement froid que nous ne grelottons plus. Par contre, ce séjour dans les gares et ces trajets en train ne nous rassurent pas du tout, car nous sommes bien placés pour savoir que le chemin de fer est un des objectifs prioritaires pour les bombardiers et les chasseurs bombardiers alliés.

Nous repartons et passons par Rottweil et Stuttgart, non sans changer plusieurs fois de trains.

Au cours de l’un de ces changements et alors que nous utilisons une passerelle qui enjambe les voies ferrées, un ‟SS‟ s’en prend à notre groupe, sort son pistolet, l’arme et cherche à nous abattre en criant et gesticulant. Il vient de reconnaître en nous des aviateurs ennemis. Sa femme et ses deux enfants ayant été tués quelques jours auparavant dans un bombardement, il veut nous tuer sur place. Nos gardes ont toutes les peines du monde à l’écarter et à le renvoyer dans la foule qui s’amasse. Nous nous dégageons au plus vite de ce mauvais passage et prenons place dans un train bondé, au grand mécontentement des civils allemands.

 

Finalement interné, comme tous les aviateurs de Forces Aériennes Françaises au camp
de transit de Wetzlar, voici ce que put vivre le lieutenant Anon vécut quotidiennement
durant près de trois mois :

 

En début de matinée, passage d’avions de reconnaissance qui étaient soit des P-38, soit des P-51. Un peu plus tard, premières attaques des chasseurs bombardiers P-47 en général. Puis bombardements à haute altitude par des B-24 Liberator et des B-17 Forteresses volantes. Vers le milieu de la journée, nouveaux passages de chasseurs bombardiers P-47, P-38, P-51 et autres. En soirée, nouvelles visites de la Reconnaissance. Dans la nuit, passages ou bombardements de Lancaster et Halifax. Mais aussi intrusions de Mosquito, tirant sur toute lumière, sans considération d’objectifs précis (foyers de locomotives - qui se voyaient de très loin – phares de véhicules, lumières d’usines, etc.) Tout cela recommençait dès le lendemain matin, sauf s’il faisait très mauvais temps.

De notre camp situé sur la colline qui dominait Wetzlar nous étions aux premières loges pour assister à toutes ces attaques.

Un jour, nous assistâmes à la destruction totale d’un train par des P-47. Un autre jour, nous vîmes un Marauder touché à mort par la Flak, percuter le sol à la verticale et exploser dans une gerbe de flammes.

Quelques temps après, nous aperçûmes une Forteresse Volante en perdition. Trois moteurs sur quatre avaient été atteints gravement et ne fonctionnaient plus. L’un d’entre eux pendait même lamentablement. Le pilote fit sauter son équipage. Puis sur le dernier moteur qui avait des ratés, il réussit à planer en perdant de l’altitude pour finalement se crasher dans la nature tout près de notre camp.

Deux heures après, il nous rejoignait sous bonne garde, tout en mâchant son chewing-gum et retrouvait son équipage qui, lui aussi, venait d’être fait prisonnier.

                                                                                                                 William ANON

> Extrait du "Recueil de l’ADRAR" Tome 4


Date de dernière mise à jour : 06/10/2013