- Voler en habit de lumière


VOLER EN HABIT DE LUMIÈRE

II arrive aussi souvent que les dangers viennent de là où on ne les attend pas, ce qui conforte dans l'idée que, dans ce métier, il faut être sans cesse sur ses gardes.

Je partais pour un vol à très haute altitude, encore une fois équipé du scaphandre stratosphérique pressurisé.

rosay-en-scaphandre.jpgL'auteur, équipé pour un vol à très haute altitude (Coll. J. Rosay)

Quand on portait cet équipement, on respirait de l'oxygène pur directement diffusé à l'intérieur du scaphandre par un tuyau fixé au niveau de la poitrine, qui se terminait par un robinet que le pilote pouvait ouvrir ou fermer.

Le casque était hermétiquement fixé sur une collerette circulaire assurant la jointure avec le reste de la combinaison, tout en lui permettant de pivoter latéralement. Il était fermé par un heaume hermé­tique que l'on pouvait ouvrir en le faisant pivoter à la manière de la visière d'un casque intégral de moto. Pour cela, il fallait presser sur un bouton situé sur le côté gauche du casque. Pour le fermer, il fallait presser sur un bouton situé sur Je côté droit. Ces deux boutons étaient évidemment invisibles. Il fallait les trouver au toucher.

Quand le heaume était ouvert, il fallait prendre soin de garder le robinet d'oxy­gène fermé, sans quoi l'oxygène se répandait hors du scaphandre par cette ouverture, et s'épuisait alors rapidement.

Par-dessus ce lourd vêtement, nous portions un survêtement en cuir et un gilet de sauve­tage qui contribuaient à nous engoncer encore un peu plus. Le casque ne pouvait pivoter que latéralement, ce qui limitait énormément la possi­bilité de regarder vers le haut et vers le bas. Par-dessus le tout, il y avait la dizaine de sangles du siège éjectable, les câbles de connexion radio, les sous-gants et les gants. Nous étions littéralement ficelés sur le siège, confinés dans ce cockpit minuscule, et notre liberté de mouvements était réduite au strict minimum.  

Pour gérer au mieux la réserve d'oxygène, qui était très limitée, il était prescrit de laisser au sol le robinet fermé et le heaume ouvert : on respirait alors l'air de la cabine.

Juste avant le décollage, nous devions d'abord ouvrir le robinet d'oxygène situé sur la poitrine, puis alors seulement fermer le heaume par le bouton droit du casque. Cette manière de procéder conduisait à perdre un peu d'oxygène entre le moment où on ouvrait le robinet et celui où on fermait le heaume.

casque-1-copie.jpgLe casque porté par l'auteur (Doc Histavia-21) 

Ce jour-là, en arrivant en bout de piste, avant de décoller, je me suis dit que j'allais faire mieux que ce que prescrit la procédure, et que je pouvais éviter cette petite déperdition d'oxygène en commençant par fermer le heaume avant d'ouvrir le robinet. Je fermai donc le heaume en trouvant à tâtons le bouton droit du casque, ce qui me priva immédiatement d'air. Puis mes mains cherchèrent le robinet d'oxygène accroché devant ma poitrine. Avec des gants et des sous-gants, le sens du toucher est considérablement dégradé. Sur la poitrine, il y avait un enchevêtrement de sangles, de câbles, de tuyaux, les plis du vêtement pressurisé et les bourrelets du gilet de sauvetage : mes mains ne trouvaient pas le robinet pour ouvrir l'oxygène. Je n'avais toujours pas d'air pour respirer.

Je me dis alors que mon idée d'inverser l'ordre des opérations n'était pas bonne, et je décidai d'ouvrir à nouveau le heaume par le bouton gauche du casque pour pouvoir respirer et reprendre les opérations dans le bon ordre. L'air me manquait de plus en plus. Il fallait faire vite. De ma main gauche gantée, je tâtonnai sans succès pour trouver le bouton sur le casque. Je commençais à étouffer.

Je réalisai que je n'arrivais ni à ouvrir le heaume ni à ouvrir le robinet d'oxygène : si je ne trouvais pas une solution à ce problème dans les secondes qui suivaient, j'allais mourir étouffé. Dans quelques minutes, on allait me retrouver ainsi, mort dans mon avion au sol, moteur tournant, au point d'arrêt en bout de piste 36.

L'idée de cette situation m'a paru tellement stupide et ridicule que cela m'a stimulé pour trouver une solution. Je crois que c'est le besoin de réparer une stupidité et d'éviter un ridicule posthume, davantage encore que le réflexe de survie, qui m'a motivé.

J'ai alors ordonné à mes mains de cesser de chercher frénétiquement le bouton et le robinet et je me suis concentré intensément pour chercher une solution à mon problème.

Et j'ai trouvé ! Il y avait devant moi, fixé en haut du pare-brise par un support en aluminium, le rétroviseur. L'aluminium est un métal mou. J'ai saisi le rétroviseur des deux mains, et de toutes mes forces j'ai plié son support pour orienter le miroir, de telle sorte que j'ai pu voir le robinet d'oxygène sur ma poitrine. À ce moment-là, ma main n'a eu aucune difficulté à le trouver et à l'ouvrir.

Qu'est-ce que c'est bon, l'oxygène ! Je venais de passer en quelques secondes de la plus profonde angoisse à une totale tranquillité. Il ne me restait plus qu'à m'aligner et à décoller.

Le lendemain, après le briefing météo où tous les pilotes se trouvaient rassemblés chaque matin à 8 h, j'ai raconté ma mésaventure à tous mes collègues : un des secrets du métier de pilote est de savoir bénéficier des erreurs des autres.

 

                                                                                                                           Jacques ROSAY

> Extrait de "Aux commandes de l'A-380" (Ed Privat - 2010)

 

 

Date de dernière mise à jour : 18/06/2013