- Une rencontre bien inquiétante

 

UNE RENCONTRE BIEN INQUIÉTANTE

L’auteur relate ici un épisode révélateur de la difficulté à rester neutre, face à des tentatives de manipulation,
au sein des communautés belligérantes. L’apprentissage du métier de "peacekeeping" comporte des aspects inattendus ! 

Bien que souvent isolé sur mon piton, je savais que très vite l’actualité pouvait me propulser au premier plan, au travers d’une déclaration à des reporters français mais aussi serbes. Il m’est arrivé à ce titre une expérience très intéressante et pleine d’enseignements. Ce jour-là, nous étions assez nombreux au sommet de la montagne, mon équipe, 6 en comptant le spécialiste du renseignement, un petit détachement de la Légion pour assurer notre sécurité et un détachement de parachutistes qui effectuait une mission spécifique, globalement une bonne vingtaine. 

Un nuage de poussière tout en bas de notre montagne attire mon attention. Un véhicule monte. Lorsque j’arrive à le discerner clairement, je constate qu’il s’agit d’une voiture civile non blindée et non tout-terrain, donc ce ne sont pas les journalistes habituels, reconnaissables à leur 4x4 aux vitres blindées. J’interroge immédiatement le spécialiste du renseignement de Belgrade. Qu’est-ce que cela signifie ? Le chemin est long pour arriver jusqu’à nous le long de ce chemin très caillouteux. Nous avons tout le temps de nous perdre en interrogations. Enfin, la voilà cette voiture qui débouche sur l’esplanade devant notre bâtiment. Il s’agit d’une petite auto à la silhouette carrée, bien dans la tradition des véhicules des pays de l’Est. En sortent deux journalistes, une femme et un homme à l’aspect assez miteux. Ils ne sont pas armés, donc pas considérés comme hostiles, leur hostilité résidant cependant dans leur caméra.

En effet, ne faisant pas confiance aux journalistes français, il est encore moins question de faire confiance à une équipe serbe qui vient probablement sur instruction. Je demande à chacun de ne pas communiquer avec les nouveaux arrivants. Ayant enlevé mes différents attributs de grade, de nom et surtout d’appartenance à l’Armée de l’air, je les laisse s’approcher. Une fois au contact, j’engage la conversation et je ne juge pas utile de les empêcher de filmer, dans la mesure où nous ne leur parlons pas afin d’éviter toute tentative de manipulation. Rapidement ils ne semblent plus motivés pour nous filmer, je pense les avoir découragés. Le spécialiste du renseignement attire alors mon attention sur le nouveau nuage de poussière qui vient à notre rencontre. Très vite les véhicules sont identifiés : il s’agit de l’un des généraux de l’armée serbe de Bosnie accompagné de certains de ses adjoints. Les véhicules s’arrêtent à proximité de celui des journalistes. Le général et l’un de ses subordonnés descendent du premier, ainsi que quelques officiers du second

Les journalistes se sont mis en position pour filmer. Je n’ai aucun mandat pour recevoir qui que ce soit de l’un des camps belligérants. Je me tiens donc en retrait, montrant très clairement que je n’ai pas l’intention d’accueillir cette délégation même si, à sa tête, se trouve un général. Ce dernier juge vite la situation et entreprend de faire le tour de la position. N’étant pas menaçant, ses adjoints non plus, je ne juge pas utile de leur en interdire l’accès. Cependant, je les fais suivre par un légionnaire d’origine yougoslave, lui demandant de se tenir à la distance nécessaire et suffisante pour écouter ce qui se dit. La conversation entre ces officiers serbes est édifiante.

En gros le général dit :

- « Les Français sont là mais n’en n’ont rien à foutre ».

Puis il revient se camper au milieu du terre-plein et attend que l’un d’entre nous vienne à son contact. J’interdis à quiconque de bouger. Le journaliste serbe s’approche alors et me dit que le général désirerait me parler. Ayant pris précédemment les précautions nécessaires afin que les caractéristiques de mon uniforme ne puissent être utilisées à des fins de propagande proserbe, je m’approche. Le général me tend la main, je fais de même. 

Et commence un grand serrage de mains à la mode communiste sous l’œil de la caméra. Je n’apprécie pas et me mets à tourner pour perturber la prise de vue. Mon interlocuteur me pose un certain nombre de questions que j’élude. Il me fait constater que je suis particulièrement prudent. À l’une d’entre elles je réponds que les montagnes de son pays sont très jolies et que j’apprécie d’avoir à m’y trouver. Il regarde les siens un peu interloqué et sourit. Je ne me sens pas particulièrement à l’aise, d’autant plus que le journaliste essaie de me coller le micro sous le nez. Je parle donc le moins distinctement possible tout en tournant, et la langue anglaise se prête bien à la non-articulation.

Nous sommes donc tous à tourner sur ce terre-plein au sommet d’une montagne. Même si cela n’a pas duré très longtemps, j’ai eu l’impression d’une éternité. En effet, mes interlocuteurs, rompus aux méthodes soviétiques, sont aguerris beaucoup plus que je ne le suis à l’art de la manipulation et de la désinformation, je me sens donc dans cet entretien en position de vulnérabilité. Le général, voyant toute l’hostilité passive que je manifeste à son encontre, n’insiste pas trop. Il me dit au revoir et repart avec ses adjoints. La voiture des journalistes les suit dans la foulée. Je ne pense pas qu’ils puissent exploiter les images qu’ils viennent de faire. Cette visite me semble étrange et surréaliste. 

Nous sommes vraiment dans une situation bizarre au milieu de belligérants qui peuvent investir notre position dans la mesure où ils ne sont pas hostiles, mais auxquels nous nous opposerons s’ils sont armés. Alors que je me perds depuis une heure en conjectures sur la signification réelle de cette visite, l’un des parachutistes attire mon attention sur un groupe d’hommes à pied qui monte la pente raide conduisant à notre position. Nous identifions tout de suite un groupe de combat d’une dizaine de soldats serbes, cette fois armés. Immédiatement, je réunis les légionnaires et les parachutistes et les fais se positionner face à la menace. Les intrus constatent que nous réagissons mais continuent leur progression. À ma droite les légionnaires, à ma gauche les parachutistes, échelonnés le long de la crête. Les armes sont clairement mises en position de tir. Les soldats serbes montent toujours. Par contre, ils ne lèvent pas leurs armes. J’y suis particulièrement attentif, car s’ils ont ordre d’attaquer il est fort probable que la première balle sera pour moi. La tension monte très clairement. Le Lt commandant le détachement de parachutistes positionné à quelques mètres de moi, tenant son pistolet mitrailleur prêt, m’interroge d’un regard insistant et n’attend qu’un signe de ma part pour tirer dans le tas.

Pas de panique, mais ça ne va pas tarder à urger ! Ils continuent de monter. Même s’ils ne sont pas directement menaçants, il n’est pas question de les laisser arriver avec leurs armes. Ils ne sont plus qu’à 200 m. Les deux chefs de détachements, Légion et parachutistes, guettent la moindre de mes réactions. J’ai clairement conscience de la décision, rapide et lourde de conséquences, que je vais devoir prendre à la moindre évolution de la situation. Les Serbes sentent que cela ne va pas tarder à dégénérer. Nous avons l’avantage de la hauteur, ce qui psychologiquement est confortable.

Alors, je vois le chef de groupe de combat serbe poser son arme, tous ses hommes en font de même mais ils continuent de monter. Pour moi, cela est différent, par rapport à mes directives. Je demande aux militaires français, tout en restant extrêmement vigilants, de ne plus les viser directement. Ils arrivent à notre contact, nous demandent de l’eau. Nous leur en offrons. Quelques paroles sont échangées, nous restons les uns et les autres sur nos gardes, faisant attention à tout geste mal interprété car, après ces minutes de grosse tension, il faut revenir au calme psychologique. Puis ils repartent par où ils étaient arrivés. Au passage ils récupèrent leurs armes et disparaissent au bas de la montagne. De toute évidence, leur général les a envoyés pour nous tester. Je ne sais pas à quelle réaction il s’attendait

En revanche, je sais qu’il aurait suffi d’un détail, un petit incident, par exemple un soldat serbe qui trébuche en levant malencontreusement son arme de façon menaçante, et que j’interprète comme un déclenchement d’offensive pour que je fasse tirer sur le groupe.

                                                                                                              Luc DEVORS

> Origine du texte : "Le Piège" (n°216 - Mars 2014)

 

 

Date de dernière mise à jour : 30/07/2017