- Un jour pas comme les autres

 

UN JOUR PAS COMME LES AUTRES

17 novembre 1959. Équipage Milan 111 : Soubeyrand – Hugo
Vol d'essai du Vautour II B n° 622.

Une météo de novembre, couche jusqu'à 35000', pluie, vent...

Décollage à midi, montée à 40.000 ft. Panne de téléphone de bord, secours branché...

Passage du Mach annulé cause météo...descente vers 30.000 ft.Le téléphone secours tombe en panne.

Soudain explosion qui me semble venir de la gauche...Je pense au feu tout en essayant de rétablir le contact...L’avion s'engage en virage lent à gauche en descente... et poursuit son mouvement vers le tonneau lent complet. À ce moment je réalise que mon pilote (excellent pilote !) n'aurait jamais amorcé une figure de voltige dans cette situation donc : les commandes sont bloquées, peut-être même avons nous le feu aux fesses...Je décide alors de sauter avant que le Badin grimpe...tout en continuant à manipuler mon interphone, tout à coup j’entends :

- « Ejection Ejection » 

L'avion est presque sur le dos, je relève les accoudoirs, décompression explosive, un brouillard blanc emplit la cabine m'empêchant de voir les instruments. Je déclenche le siège...Un boum retentissant, aucune sensation de douleur...Le siège bascule plusieurs fois, je le repousse...Altitude environ 35.000 ft... Température moins 45°... Panique car je sens l'évanouissement venir... Je tire la poignée du parachute à environ 33.000 ft.

Quand je reprends connaissance, je suffoque : la pression de l'oxygène secours est tellement forte que je suis obligé de desserrer mon masque...Je reprends mon souffle, ma cheville droite me fait souffrir, ma botte a été arrachée et mon casque, échappé lui aussi, m'a percuté la cheville. Je ressens, de plus, une forte brûlure le long de la colonne vertébrale...Le mouvement que je fais pour vérifier ma voilure amplifie la douleur et je pense à l'atterrissage...Ne voyant pas le sol je pense à l'estuaire ou à la Dordogne et je serai dans l'incapacité de nager, de plus, pas de Mae-west...L'avenir me paraît compromis.

La neige fait son apparition mais elle monte, au lieu de descendre...marrant...Enfin je débouche sous les nuages...Une grande forêt me tend les bras...Il pleut. Le vent est fort...Un gros chêne très grand, bruit de branches cassées, je passe au travers et reste suspendu à quelques dix centimètres du sol. Lorsque mes pieds prennent contact avec le sol je réalise que ma colonne vertébrale est endommagée, que ma cheville est peut-être cassée...Je m'allonge au sol pour récupérer. Quelques minutes plus tard un B26 qui a dû repérer mon parachute qui coiffe le chêne, me gratifie d'un passage qui me fait craindre pour les fils électriques.

Un paysan charentais va prévenir le Maire de Dirac (SE d'Angoulême) qui me fait boire un grand verre de Cognac (ce qui ne m'était jamais arrivé). Pendant qu'il m'amène à la Gendarmerie, je perds l'usage de la parole (15 min). Mon brave paysan me vole mon parachute que je n'ai pas pu descendre du chêne...Et je me retrouve sur un lit d'hôpital d'Angoulême, je sombre dans un sommeil réparateur et suis brutalement réveillé par une voix féminine qui crie :

- « Ma Sœur, venez voir, un ange nous est tombé du ciel ! »

J'ignorais que l'E B 1/92 avait des anges dans ses effectifs.

L’équipage Milan 111 se reforma quelques mois plus tard, heureux de voler de nouveau ensemble ...ce plaisir dura 2 ans. (Peut-être avons-nous battu un record de longévité). J’ai longtemps passé sous silence mes douleurs vertébrales car je savais, par expérience, que moins on en disait aux médecins, mieux cela valait. Que les médecins, pour lesquels j'ai le plus profond respect, me pardonnent.

Un toron de fils électriques non bloqué, a frotté sur une partie métallique de l'avion, s'est dénudé, a provoqué un arc électrique mettant le feu à une tuyauterie carburant haute pression, qui a provoqué l'explosion du réacteur, détruit les deux circuits hydrauliques d'où blocage des commandes de vol ...(1)

Cause de la fracture de la colonne vertébrale : l’avion étant pratiquement sur le dos, je pendais dans les bretelles du siège et j'ai pris un contrecoup à l'éjection. De plus, les cartouches du siège éjectable prévues pour une accélération de 17 G en développaient 21.

Le casque m'a quitté car le heaume modifié sur le casque de bombardier pour faciliter l'accès au Norden ne s'est pas rabattu automatiquement à l’éjection, facilitant ainsi son arrachage.

Ma botte, prévue pour les avions à petite vitesse, n'a pas supporté la vitesse du Vautour et s'est envolée.

Dans des cas identiques, une assistance psychologique ou tout au moins un encadrement amical de la hiérarchie auraient été appréciés...mais nous étions dans un autre siècle.

 

                                                                                                                 Jacques HUGO

>>>Extrait du Journal de marche du 1/92 "Bourgogne"

(1) Cela ressemble fortement à ce qui est arrivé, sur V2N, à l'équipage Sigoura - Gaudin qui s'est éjecté de nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Date de dernière mise à jour : 02/06/2013