- Trouille

 

UNE TROUILLE MÉMORABLE

Indochine, printemps 1954



Nous venions de percevoir les premiers Cessna L-19, en remplacement de nos Morane 500, arrivés à bout de souffle, après des années de bons et loyaux services. Nous échangions des bêtes de trait contre les pur-sang, d'où la nécessité de bien avoir en main ce nouvel appareil avant de l'utiliser en opérations.

 

L 19
Le Cessna L-19 "Birdog" (DR)

 

Un moniteur, le capitaine Tarride, du Matériel, assura notre transformation. Après avoir travaillé sur des pistes de longueur décroissante, je partis un jour m'initier aux atterrissages courts sur un petit terrain en terre battue, d'une plantation d'hévéas, à environ trente minutes de vol de Tan-Son-Nhut où nous étions basés. Exceptionnellement, j'étais en solo. Mes tours de piste terminés, je me suis octroyé quelques instants de répit, pour me dégourdir les jambes.

C'est alors qu'arriva le contremaître de l'exploitation qui, voyant un L19 pour la première fois, s'intéressa de près au mien, me posant moult questions, puis, à brûle-pourpoint, il me demanda :

- « Mon capitaine, puisque vous retournez à TAN-SON-NHUT, puis-je vous confier un colis urgent
    pour l'Institut Pasteur de Saigon. Quelqu'un viendra vous attendre à votre P.C. pour le récupérer ?
»

« OK, s'il n'est pas trop encombrant ».

- « Pas de problème, il tiendra sur le siège arrière, puisque vous êtes seul ».

Il partit vers ses bâtiments et en revint au bout d'un moment avec un panier en osier qu'il posa sur le siège observateur. Pris de curiosité, je lui ai demandé alors ce que contenait le panier :

- « Un couple de vipères », me répondit-il (je crois même qu'il l'a précisé vipères crotales).

- « Vivantes ? ».

- « Oui ».

Le ciel me tombant sur la tête ne m'aurait pas fait plus d'effet car j'ai toujours éprouvé une profonde aversion pour les serpents, à plus forte raison pour ceux réputés venimeux.

Que faire alors ? Me dégonfler et revenir sur mon accord ; pas question, il en allait de l'honneur d'un capitaine !

M'envoler avec ces deux "cracheurs de venin", avec un avion que je ne maîtrisais pas encore parfaitement ; c'était, me dis-je, prendre un bien grand risque. Et pourtant, contraint et forcé par mon amour propre et le respect de la parole donnée, je mis les gaz avec cette insolite et dangereuse cargaison sanglée sur le siège arrière.

Quelle application pour mon décollage ! Puis il fallut survoler une zone indiquée dangereuse sur nos cartes, car sanctuaire de Viets qui, de temps à autre, ne se gênaient pas pour nous saluer de quelques rafales de FM. Je me voyais alors recevant quelques bastos qui, comme par hasard, transperceraient mon fichu panier, libérant du même coup mes deux passagers certainement tout empressés à me faire un mauvais sort. Je m'imaginais en chute libre, descendu par deux vipères ; original, non ?

Je transpirais, mais cela n'avait aucun rapport avec la température ambiante.

La trouille, quoi !

Puis le moment de l'atterrissage approcha ; je me dis alors que si il y avait du vent de travers, c'était mal parti car avec le L19, ce n'était pas facile... et si j'effectuais une sortie de piste, quel serait le comportement de mes deux bestioles, etc....

Heureusement, la tour m'annonça «vent dans l'axe», ouf, un risque d'éliminé ! Je crois que je n'ai jamais autant peaufiné une approche et mon atterrissage a dû être un modèle du genre car le ciment de l'interminable piste de TSN me sembla être de velours.

Tout n'était pas encore joué, nos installations étant au diable. Roulage au sol des plus, précautionneux, pour enfin atteindre notre parking.

Hourra, j'étais sauvé ! Quel soupir de soulagement ai-je poussé en coupant le contact puis en voyant la voiture de l'Institut Pasteur s'éloigner avec ses deux vipères ! Cela valait bien une tournée au bar de la SVR  n'étais-je pas un novateur pour ce genre de mission ? Mais je me suis bien gardé, à l'époque, de dire quelle avait été l'ampleur de ma trouille durant ces trente minutes de vol de retour, en aussi mauvaise compagnie.

                                                                                                                             André BAGARD

> Extrait du site de l'UNA-ALAT (http://www.unaalat.fr/)