Le Toucan sur la plage

En mars 1947, une révolte éclate à Madagascar. Trois Junkers décollent de Chartres pour y transporter des munitions. L'auteur va passer plusieurs semaines dans la grande île, où il effectuera de nombreux vols.

[…] Je dois prendre un commando à Fort-Dauphin, à l'extrême sud de l'île, pour le déposer à Tamatave. Tout se passe normalement, jusqu'à ce que, vers quatre heures, j'approche de Tamatave. Je distingue alors au loin, contre la côte, une épaisse bande noire ; je pense à un bon grain. En fait, plus je me rapproche, plus cela devient noir et méchant. Le terrain s'étend le long de la côte au nord de la ville ; en arrivant au-dessus à basse altitude, je pénètre dans une bourrasque terrible, chahuté de toutes parts comme une balle, je n'y vois plus rien tant la pluie est violente. Deux fois, j'essaye de me présenter à l'atterrissage, rien à faire, je ne maîtrise plus suffisamment l'avion pour espérer prendre contact normalement avec le sol ; de plus, la visibilité est quasiment nulle. En désespoir de cause, je sors de ce grain qui, je le saurai après, est en fait une queue de typhon ; je mets le cap au sud en suivant la côte pour sortir de la tempête.

Depuis Fort-Dauphin le vol a été long et je n'ai plus beaucoup d'essence ; le plus proche terrain est trop éloigné et la nuit tombe. Il faut prendre une décision, dans dix minutes ce sera trop tard ; l'obscurité tombe vite sous ces latitudes.

Toucan
Junkers 52 "Toucan"

Se poser sur la plage ? Nous sommes en pleine zone dissidente, je ne l'ignore pas, mais c'est notre dernière chance. Trouver un coin propice n'est pas facile, la plage est très belle mais farcie de petites dunes. Je me présente plusieurs fois à l'atterrissage et, au dernier moment, je remets les gaz, le terrain étant par trop bosselé vu de près.

Pendant ce temps, le commando de parachutistes, prévenu par l'équipage de mes intentions, a solidement attaché les ceintures et attend avec le plus grand calme l'issue de l'opération. Enfin, à la nuit tombante, je décide d'en finir et atterris. Quelques bonds, les moteurs coupés pour éviter un risque d'incendie, le tout à vitesse très réduite. Le sable me freine ; en deux cent mètres, je m'arrête.

À partir de ce moment, je ne suis plus maître de la manœuvre ; l'avion à peine immobilisé, le commando bondit hors de l'appareil à la suite de son lieutenant ; avant que j'aie le temps de descendre, tous les hommes entourent l'avion, face à l'intérieur en position de combat par petits groupes, mitrailleuses et fusils mitrailleurs en batterie.

Un scénario bien réglé ? Non, tout simplement l'extraordinaire réflexe de ces soldats qui, se sachant en zone dangereuse, font tout bonnement leur boulot. Sacrés paras, je les retrouverai bien souvent en Indochine, plus tard en Algérie. Quelle troupe merveilleuse, quels hommes, quels chefs ! Naturellement, ils ne sont pas les seuls, mais ils auront toujours été les plus forts d'entre les forts.

Notre situation sur cette plage, la nuit venue, n'est pas des plus confortables ; avec le commando, nous ne risquons heureusement pas grand-chose. Assassiner d'accord, mais s'attaquer aux paras, pas folles les guêpes ! Ce qui est plus grave, c'est qu'au terrain de Tamatave, avec la bourrasque, on ne nous a sûrement ni vus, ni entendus ; et puis, nous avons le ventre vide depuis le matin et, dans l'avion, rien à boire ni à manger. Pour maintenir l'ambiance, nous lançons des paris du genre : « Je serai à Tamatave avant minuit », ce qui manquera de peu être vrai.

Les paras ont allumé de grands feux sur la place dans l'espoir qu'on nous aperçoive de Tamatave ; mais des feux de brousse, c'est monnaie courante. Enfin, l'espoir fait vivre.

Au bout de la jetée du port de Tamatave, toutefois, se dresse un sémaphore avec un gardien. Ce brave homme a vu l'avion passer deux fois à basse altitude puis s'éloigner vers le sud. Intrigué, il nous a suivis à la jumelle et a aperçu les feux allumés sur la plage à quelque vingt kilomètres de chez lui, il rend compte aussitôt au bureau de la place. Dans ce bureau militaire, se trouve par hasard à cette heure un adjudant-chef de la coloniale, vieux blédard et dur à cuire ; il se propose tout de suite à l'officier de garde pour aller voir.

Et, là, commence l'aventure. Une ligne de chemin de fer à voie étroite relie Tamatave aux villes situées le long de la côte mais, depuis les événements de mars, se trouvant d'un bout à l'autre en pleine zone rebelle, elle n'est plus exploitée.

Prévenu vers six heures du soir, l'adjudant-chef se met immédiatement à l'ouvrage. D'abord, il réunit une poignée d'hommes bien armés et se rend à la gare. Là, avec l'aide de deux cheminots, il fait chauffer une locomotive, constitue un embryon de train avec un wagon de marchandises et un wagon plate-forme pour la section de protection ; le départ a lieu vers neuf heures.

Tout cela semble facile ; en réalité, ce que tente cet adjudant-chef est un peu une histoire de fou. Partir en pleine nuit, dans un secteur de dissidence, ne sachant même pas si la voie ferrée n'est pas coupée ou sabotée ! C'est ainsi, pourtant, que vers dix heures et demie du soir, dans le silence de la nuit, nous commençons à entendre au loin le sifflet de la locomotive que notre adjudant-chef actionne toutes les trente secondes pour se signaler ; dans cette nuit noire, il ne sait pas très bien où il est ni où nous sommes. Le chef du commando détache trois hommes sur la voie ferrée qui, heureusement, n'est distante de la plage que de deux cents mètres ; quand la loco arrive, les paras émettent des signaux avec leurs lampes électriques.

Le vieux colonial a tout prévu : de sérieux casse-croûtes qui sont les bienvenus, une bonbonne de vin et trois litres de rhum blanc. Il veut ramener tout le monde sur son train :

- « Les gars d'abord, déclare-t-il ; pour l'avion, on verra demain à monter une vraie opération afin de le démonter et de le ramener. En attendant, en route et en vitesse ! »

Ce n'est pas du tout l'avis du lieutenant para. Il estime que laisser l'avion, c'est tenter l'ennemi qui doit nous guetter pas loin ; que ces salauds, après notre départ ne manqueront pas de venir y mettre le feu, ce qui pour eux sera une victoire ; pour nous cela représenterait un échec et une gêne car il n'existe que quatre ou cinq avions de transport dans l'île.

Comme je prétends donner mon avis, ou à tout le moins rester avec le commando, « Le commandant n'abandonne pas son navire, etc. », le lieutenant me coupe la parole :

- « Mon cher petit camarade, en l'air t'es le patron, tu fais ce que tu veux, on t'obéit et on ferme nos gueules. Mais, ici, tu es au sol, ton avion n'est qu'un tas de ferraille pour l'instant inutilisable, donc le patron c'est moi, le biffin, compris ? En conséquence, je décide que toi et ton équipage vous prenez place dans le pullman de monsieur, et nous, nous restons ici garder l'avion jusqu'à nouvel ordre. »

Je n'ai plus qu'à m'incliner ; je le fais de bonne grâce, je suis fatigué et je me rends compte que notre présence n'apporte rien, on gênerait plutôt les paras en cas de coup dur.

Avec l'équipage, je monte dans le train ; je suis sur la locomotive avec l'adjudant-chef et un chauffeur noir. En marche arrière, nous reprenons le chemin de Tamatave. La voie est tantôt à découvert le long des dunes, le plus souvent à l'intérieur d'une épaisse forêt où l'on n'y voit rien ; c'est un peu lugubre et j'ai hâte de distinguer les lumières de la gare. Nous n'avons qu'une vingtaine de kilomètres à parcourir mais ce sacré tortillard avance ou, plutôt, recule comme une tortue. Peu après minuit, nous arrivons enfin à Tamatave. Mess des officiers, un bon souper, je m'inquiète de prévenir l'état-major de Tananarive.

Là, autre mésaventure : l'aérodrome de Tamatave a signalé vers cinq heures mon arrivée prévue, mes essais infructueux d'atterrissage et, enfin, ma disparition vers le sud. Mes chefs savent qu'à ce moment j'ai déjà effectué tant d'heures de vol depuis le plein d'essence du matin à Fort-Dauphin. Ils savent aussi que je n'ai pas pu me ravitailler sur les terrains intermédiaires où je me suis posé dans la journée pour la bonne raison que ces terrains ne disposent d'aucun approvisionnement. Ils en ont conclu qu'après Tamatave je n'avais plus qu'une demi-heure de vol et, la nuit étant venue, pour eux, je me suis écrasé quelque part dans la verte nature. Aussi, les ordres sont-ils déjà donnés pour entreprendre des recherches aériennes le lendemain matin au lever du jour.

Mon message d'une heure du matin cause donc une grosse impression, j'ose espérer une bonne impression. Ayant signé le message de l'indicatif de l'avion, comme c'est la coutume, nous recevons quelques minutes plus tard un nouveau message demandant confirmation du premier et signé de mon prénom. Ils n'y croient pas. J'obtempère et signale que, le lendemain de bonne heure, je compte retourner en train à l'avion et redécoller à vide pour rejoindre la piste de Tamatave. J'ajoute qu'il faut faire vite car, d'après les gens du pays, la marée sera haute vers midi ; l'avion sera alors dans l'eau et il ne sera plus possible de le récupérer. La réponse du commandant de groupe, vers trois heures du matin, est brève et sans ambiguïté :

- « Ordre impératif ! Ne faites rien. Serai chez vous le plus tôt possible. »

Il pourrait ajouter :

- « Assez de conneries et d'émotions comme ça. »

Car il le pense, il me le dira le lendemain.

Quelques heures de sommeil ; puis, vers huit heures, un Junkers arrive avec le commandant et l'officier mécanicien. Discussions, je veux à toute force sortir l'avion, le patron estime que c'est trop risqué ; enfin, j'obtiens à moitié gain de cause, il est convenu que nous irons voir sur place.

Le train et le juteux-chef sont sous pression, il fait jour, le trajet s'effectue en vingt minutes.

Arrivés sur la plage, je vois la tête du commandant s'allonger. Évidemment, l'espace pour décoller n'est pas très grand ; on décide cependant d'essayer. Aidés par tous, nous poussons l'avion jusqu'à une bosse de sable ; ainsi, je dispose devant moi d'à peu près trois cents mètres de plat. L'avion a été approché tout près de l'eau afin de bénéficier d'un sable plus compact. On enlève tout ce qui peut être décemment enlevé : les équipements, les sièges, même les postes radio et, comme il reste très peu d'essence, je suis très allégé.

L'officier mécanicien procède lui-même à la mise en route des moteurs ; il effectue le réchauffage et les points fixes avec une minutie qui m'agace tant j'ai hâte d'en finir.

Le commandant se munit d'un drapeau et se place de côté, au bout du terrain libre de bosses. Nous sommes convenus que, s'il baisse son drapeau, cela voudra dire qu'il est trop tard pour décoller ; je devrai immédiatement couper les trois moteurs et attendre un hypothétique arrêt en me cramponnant. J'ai juré une obéissance aveugle.

Quand tout est près, je monte seul à bord, fixe très solidement mon harnais de sécurité, bloque les freins, mets plein gaz sur les trois moteurs pour soulager l'arrière. Cela étant, je lâche brusquement les freins, pousse les trois manettes en surpuissance et j'attends. Quand la bosse arrive à quelques mètres de moi, je tire sec sur le manche ; l'avion s'accroche en l'air, je rends la main pour prendre un peu de vitesse, quelques secondes plus tard je suis en vol normal.

Le drapeau du commandant s'est-il baissé ou est-il resté levé ? Je suis incapable de le dire, m'étant bien promis de ne pas le regarder. Content de moi, j'effectue un passage en rase-mottes sur la plage pour faire coucher tous les rigolos qui s'y trouvent, commandant en tête avec son petit drapeau, puis je regagne Tamatave.

Pendant ce vol, qui ne dure qu'un quart d'heure, je chante, je suis heureux. Dès l'atterrissage, je vais à la gare assister à l'arrivée triomphale du petit train. Il y a de la joie dans l'air. Le commandant se croit obligé de m'engueuler pour le ridicule rase-mottes, mais son ton n'est pas très sincère.

Le soir, nous sommes à Tana.


Guillaume de FONTANGES

Extrait de "Les ailes te portent" (Éd. Maritimes et d’Outre-mer - 1981)

Date de dernière mise à jour : 06/04/2020

Commentaires

  • Randy
    Madagascar, lors de répression du soulèvement populaire contre la colonisation française en mars 1947 : une tête brûlée de l'aviation, le pilote et officier français Guillaume de Fontanges, surnommé « le Baron », jette des prisonniers vivants du haut de son avion en vol sur un village pour terroriser ses habitants. Il aura l'indécence de s'en vanter le soir même dans une boîte de nuit de la capitale...

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