- Tempête sur Paris

 

TEMPÊTE SUR PARIS

24 août 1983
Je fais un night-stop à Hambourg avec mon Boeing 737 et nous redécollons le matin vers Roissy avec le plein de passagers, avant d’enchaîner sur un aller-retour Paris-Dublin.

Boeing 737                                                                                 Boeing 737 (DR)

Il est prévu un vent très fort, orages et pluie et je prends donc mes précautions pour le pétrole. La croisière se termine, nous descendons en approche sur Roissy et sommes autorisés en approche sur la piste 28 face à l’ouest. Le vent s’est renforcé à 75 nœuds (140 km/h) venant du nord-ouest et sa composante en vent de travers par rapport à la piste nous met juste dans la limite des 30 kt autorisés pour le B-737.

C’est très turbulent, mais faisable, mais en courte finale le vent dévie vers le Nord et la composante de vent de travers augmente et devient hors limite réglementaire et m’oblige à une remise de gaz.

Roissy                                                                                 Roissy (Google Earth)

Le contrôleur me donne un cap pour rejoindre le circuit d’attente à 6.000 pieds et nous nous mettons dans l’hippodrome d’attente, dans les nuages et la turbulence. En fait, nous sommes dans un orage et brutalement l’avion est foudroyé.

C’est spectaculaire, mais l’effet cage de Faraday protège les avions en empêchant la foudre de pénétrer à l’intérieur de l’avion. Cependant, les impacts de la foudre peuvent aussi créer des dégâts comme l’explosion du radome du radar de bord et je ne peux envisager de me faire foudroyer à chaque tour d’attente. Le vent étant toujours hors limite, je demande un autre circuit d’attente qu’on ne peut me donner, car il y a beaucoup d’avions en attente et je décide donc un déroutement sur Orly.

Le contrôle me donne un cap radar pour une approche sur la piste 26 face à l’ouest à Orly. Nous sommes en approche finale en ciel clair, dans une turbulence féroce et avec un vent toujours à 75 kt, mais presque dans l’axe, quand le contrôleur final m’intime l’ordre :

- « Air France 1360, remettez les gaz, des conteneurs de bagages vides sont balayés par le vent sur la piste »

Et j’effectue ma deuxième remise de gaz, en ciel clair, mais toujours secoué comme un prunier. J’appelle le chef de cabine et lui demande de faire des annonces aux passagers, car le copilote et moi sommes trop occupés.

Orly                                                                             Orly (Google Earth)

Je demande à me poser sur la deuxième piste d’Orly, la 25, ce qui m’est accordé et me présente en finale, mais le vent me joue le même tour qu’à Roissy et pivote vers le nord-ouest, rendant la composante de travers hors limite. Troisième remise de gaz.

Cela devient préoccupant. Je demande :

- « Quel est le vent à Roissy » ?
- « Toujours hors limite » me répond sobrement le contrôleur.

Mon copilote me suggère :

- « Et si on essayait la piste 02 ? »

C’est une piste peu usitée et plus courte, mais pourquoi pas. La composante y est dans les limites et le contrôle nous autorise.

Nous sommes toujours en ciel clair, ballottés comme des fétus de paille. Les passagers vomissent à qui mieux mieux et un steward arrive vers les toilettes avant, portant de multiples sacs vomitoires qui le font ressembler à une pub pour les Vins Nicolas ! La porte du cockpit est ouverte et dans la turbulence, le pauvre garçon trébuche et vient s’étaler dans le cockpit, en lâchant ses sacs, dont certains viennent délicatement éclater sur le pylône entre le CDB et le copilote. Bonjour l’odeur et l’aspect appétissant des multiples boutons enfouis dans un magma innommable !

Vins nicolas a 1

Mais « Fly the aircraft first » et j’entreprends une approche sur la piste 02.

L’approche finale sur cette piste survole un centre commercial "Carrefour" et coupe la Nationale 7, juste à la sortie du tunnel d’Orly. Le vent est toujours de 70kt, dans les limites autorisées de vent de travers, mais la turbulence est telle que mon avion est quasiment incontrôlable, roulant bord sur bord malgré mes efforts pour garder les ailes horizontales. En plus du vent très fort, la gesticulation de mon avion est aggravée par les turbulences causées par les bâtiments industriels que je survole durant la finale. Si j’essaie de me poser, je risque fort de casser et sortir de la piste.

Quatrième remise de gaz et un pétrole qui devient faiblard.

Je demande au contrôle :

- « Quel vent à Roissy »
- « Toujours 75 kt, mais du 295° .»

C’est à 15° de l’axe de la piste, donc sans problème en composante de vent de travers.

- « Air France 1360, emergency fuel, je demande un cap vers le vent arrière pour la 28 à Roissy »

On me fournit ce cap et nous nous dépêchons d’aller nous poser enfin, avant que le vent facétieux fasse encore des siennes.

C’est la seule fois de ma vie où j’aurais fait cinq approches avant de pouvoir me poser. J’assiste au débarquement de nos passagers, dont les visages blêmes attestent que la turbulence et le stress n’étaient pas leur tasse de thé. Beaucoup me remercient, car ils ont deviné que ce n’était pas une partie de plaisir pour nous non plus. Parmi ces passagers qui débarquent, l’un d’entre eux m’interpelle en américain :

- « Thanks you Captain. I am member of the CIA and that’s 25 years I am flying. I never got a so bloody bumpy flight ! »

         
                                                                                                                                    Christian ROGER

> Extrait de “Piloter ses rêves” (Ed : Bookelis - 2.015)

Piloter ses re ves

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 29/07/2017