- Sur Spit à Meknes

 

                                                                                SUR SPIT À MEKNES

                                              La première fois que j'ai été lâché sur Spitfire, mon premier monoplace.

Spit meknes 2                                                                                                Supermarine "Spitfire" Mk-IX (O. Beernaert)

C'est à Meknès, au mois de Juin. Il fait chaud. Au sol le moteur ne refroidit pas. J'ai roulé vite pour arriver à l'entrée de piste avant que le coolant, le liquide de refroidissement n'atteigne les 110 deg. J'ai une bonne marge. Il est encore à 90.

C'est bien. La petite Chiboule est là, debout, il m'attend. La petite Chiboule, c'est son surnom. J'aimerais bien savoir pourquoi mais c'est impossible. Lorsqu'on demande aux autres moniteurs pourquoi on l'appelle comme ça, il y en toujours qui prend l'air supérieur, l'air de celui qui sait et qui laisse tomber :


                  - « Mais t'es un salaud, mon gars. Tu voudrais qu'il fasse des cubes. »

J'arrête l'avion. La petite Chiboule monte sur l'emplanture de l'aile. Son premier coup d'œil est pour le coolant. Puis il me rappelle tout ce que je dois faire. C'est long ! Ça me parait du temps perdu.

Il y dix jours que je me le répète toutes les nuits. Enfin ça y est. Il me tape sur l'épaule, il me sourit de toute sa figure de pruneau sec. Il est vraiment heureux, heureux pour moi. Il me dit :

                  - « Vas-y mon gars. Tu es le chef maintenant. J'aimerais bien être à ta place. »

Puis, prudent, Il ajoute :

                 - « Attends que je sois descendu de l'aile avant de mettre la sauce. »

Enfin seul! La piste devant moi... vaste comme un univers. Derrière moi les emmerdes, les brimades, les conneries de la vie militaire. Devant moi le ciel. Je pousse la manette, l'avion accélère d'un coup et je décolle avant d'avoir compris. Le train.. vite ! On me l'a assez répété que, passé une certaine vitesse le train ne rentrait plus. Pour rentrer le train la manette est à droite. Il faut changer de main. Ce que je fais. Je prends le manche de la main gauche et du coup ça pompe un peu. Hé! Ho! On se calme. Les roulettes sont rentrées. Je reprends le manche de la main droite et de la gauche je ferme la verrière d'un coup sec.

Une pesée sur le manche et l'avion fait un bond de cheval furieux; Quel caractère! Je me retourne et j'aperçois le terrain derrière moi à une distance qui m'apparaît considérable. Je m'aperçois par la même occasion que je suis seul, il n'y a pas de moniteur derrière moi. Je suis seul !

Fan-tas-ti-que! Je n'ai aucune appréhension. Je me sens bien dans cet avion. Mes épaules occupent exactement la largeur du cockpit. Pas question de bouger, ni même de tourner la tête. Je suis emboîté dedans. Si je veux regarder le sol je dois incliner l'avion et pour cela pas besoin de grands mouvements de manche. Il suffit d'une pression.

Je m'aperçois vite qu'il suffit presque de le penser. Je pense et ça vire. Je pense et ça cabre. Je pense et ça pique. On peut lui demander ce qu'on veut. On peut me demander ce qu'on veut. J'ai vraiment l'impression d'être un oiseau. L'avion et moi ne faisons qu'un.

Je me roule voluptueusement dans l'espace. J'arrondis des arabesques. Le ciel et la terre tournent autour de moi. Je cabre, je passe sur le dos et je pointe le nez vers le sol. Lorsque j'ai pris le maximum de vitesse, je cabre encore à la verticale en mettant toute la puissance.

L'altimètre mouline vers la droite à toute vitesse. Puis il commence à ralentir et la vitesse décroît. À la fin il s'immobilise tandis que l'avion pratiquement arrêté refuse d'aller plus loin. Mais j'ai laissé tomber une aile et le nez quitte la verticale pour tomber sur la droite. Les commandes sont molles, hésitantes, elles n'ont pratiquement plus d'effet. Nous sommes projetés dans l'espace comme un caillou. Il faut attendre que le caillou redescende, reprenne de la vitesse, pour être de nouveau maître de notre destin.

Le nez de l'avion, ce nez fabuleux, qui me précède de  4 m et qui, lorsque je roule au sol, m'empêche de voir devant, ce nez tombe lentement vers l'horizon, le dépasse, s'enfonce vers le sol. En même temps je sens le manche qui devient plus ferme, je sens mes ailes qui mordent dans l'air.

Nous revivons. Nous repartons dans nos enlacements, nos corps à corps, nos étreintes, à toi! à moi! Tout tourne, tout tourne, encore et encore.

C'est le début d'un grand amour.
                                                                                                                    Jean-Paul SALINI

> Texte extrait de "Derniers virages" (Ed : J. de Bentzinger - 2016)                                                                                                                            Couverture 1                                                                                    Médaille 2017 de l'Académie de l'Air et de l'Espace
                                                                                   (Les droits d'auteur sont reversés aux "Ailes Brisées")

 

Date de dernière mise à jour : 08/11/2017