Souvenirs d’Indochine

Souvenirs d’Indochine - Valérie de La Renaudie († 25/09/1997) 

Note liminaire : de 1944 à 1954, l'Allemagne de la fin de la guerre, l'Afrique et ses escales hautes en couleurs, l'Indochine et son charme infini avec ses paysages de rêve mais aussi la guerre, les risques, les évacuations sanitaires dans des conditions inimaginables sont le cœur du livre « Sur les routes du ciel » qui raconte la vie d'une femme pionnière, Valérie de La Renaudie dite ʺValʺ, une des premières Convoyeuses de l'Air. Son style alerte et vivant nous a fait découvrir l'univers des convoyeuses avec leurs mille et une aventures en l'air et au sol et la profonde amitié fraternelle des équipages pour leur "Miss".

Quelques passages extraits de son livre

 

Le drame de la RC 4

Les combattants, rappelons-le, ont été envoyés en Indochine par des gouvernements « de gauche ».

Souvenons-nous qu’une autre guerre vient de s’engager, plus au Nord : la guerre de Corée qui absorbe un bataillon français, une partie de nos forces.

Je ne veux pas me mêler de politique, ni de stratégie mais il faut convenir que, lorsque l’on dégarnit la frontière de Chine, c’est la porte ouverte aux hommes de Mao, et le prolongement inévitable sera Dien Bien Phu, d’autant qu’à ce moment-là, les Chinois auront les mains libres.

« Il faut savoir ce que l’on veut », disait le général Valluy. Un an auparavant, nous avions eu l’occasion d’arrêter la casse. Le gouvernement français avait envoyé à Saïgon la mission Revers pour traiter avec le Vietminh. Pour une raison ou pour une autre, elle avait échoué et la guerre, inévitablement, continua. 

Mais pour l’instant ce qui nous intéresse, nous convoyeuses, c’est l’évacuation des familles civiles qui n’ont aucune envie de rester sous le joug du Vietminh, de tous les handicapés, malades, blessés, enfin de tout ce qui pourrait gêner la marche d’une troupe qui se replie à travers la jungle.

Geneviève Roure était arrivée quelque temps auparavant et j’avais dû l’envoyer illico au Tonkin pour rejoindre « Junie » (Madeleine Astor), une très jeune qui vient d’arriver chez nous et semble s’adapter admirablement.  

Je les entrevois rapidement à Hanoi, toutes les deux, lors de mes brefs allers et retours. Depuis qu’elles sont là, elles ne chôment pas. A Cao bang, c’est le grand branle-bas de départ. De là, elles évacuent sans arrêt des réfugiés – deux mille cinq cents civils – dans le cadre d’un pont aérien ininterrompu. Elles n’arrêtent pas, ne prennent aucun repos et à peine le temps de se sustenter, improvisant sans cesse pour faire héberger et se nourrir cette marée humaine, se procurant du lait pour les biberons, des médicaments pour les malades. Les services sociaux sont débordés et le service d’accueil n’est pas encore au point. Il faut faire vite, le temps est limité. Ce spectacle de l’exode ne s’arrêtera plus. Travail éreintant et sans répit, dans la chaleur et la poussière. Le soir venu, épuisées, elles se laissent tomber sur leurs lits du Métropole pour se relever à l’aube. A tour de rôle Monique Gilles, Marie-Rose Calmettes, Monique Marescot du Thilleul viennent leur donner un coup de main.

Cao bang évacué et occupé par les Viets, sera immédiatement ravitaillé par la Chine qui utilisera la route de Tra Linh et des camions Molotova.

Puis, Geneviève est rappelée en France. Je vais la remplacer au Tonkin où le travail s’intensifie, laissant deux filles dans le Sud.

 

Geneviève mon amie

Il est près de midi. Je sors du Q.G. du Transport Aérien, boulevard Charner et je m’apprête à regagner la rue 44. En bas, sous la voûte d’entrée, je croise un équipage du régulier Paris-Saïgon. Il m’apprend qu’un accident est survenu le 12 juillet à un Dakota militaire, à Gao, au retour d’un spécial Tana. L’avion de Geneviève. Je pense tout de suite qu’elle est indemne. Combien de fois y avait-il eu des fausses alertes, des accidents plus ou moins légers, sans qu’il y ait eu nécessairement mort d’hommes : et Geneviève, ce n’est pas possible… Mais cet espoir fragile est bientôt balayé : à l’exception de deux rescapés, tout le monde y est resté. J’attends avec anxiété.

  - « mais … les deux rescapés ? »

Ils échangent des regards consternés. Non, Geneviève est bien parmi les victimes. Je reste clouée sur place. Il me semble que la planète est en train de basculer. Je m’assieds sur une borne dans l’entrée. Je suis comme quelqu’un qui aurait reçu un coup de masse sur la nuque. Ils poursuivent leur récit : équipage Dubourdieu, Huguenet, Laurence, Épinat, Girardin. Mais je ne veux plus les entendre, je suis comme dans un brouillard, je voudrais me boucher les oreilles. Je les quitte brusquement et, comme une automate, j’arrête un ʺpousseʺ pour me faire conduire rue 44 où je m’enferme dans ma chambre. Je me dis : " Il y a une erreur, ils se sont peut-être trompés… ", mais ce n’est pas possible, on ne blague pas avec ces choses-là. Ou bien : "Je suis en train de faire un cauchemar, et je vais me réveiller… ". Mais peu à peu la vérité commence à se faire jour. Je réalise qu’une chose terrible est arrivée, que je n’aurais jamais pu imaginer. 

Le 12 juillet 1951 à 3 heures 10, l’avion décollait de nuit, de Gao. Une baisse de régime l’oblige immédiatement à se « crasher », train rentré, à quatre cents mètres du bout de piste. Il heurte de la roue gauche qui n’est pas totalement rentrée, puis du plan droit qui se brise, inondant tout l’avion d’essence qui gicle de partout (il fait une chaleur intense et les hublots sont béants). Geneviève fait rapidement passer tous les passagers dans la queue de l’avion pour les évacuer. Il en sort neuf, les autres sont déjà inconscients.

Déjà affreusement brûlée, elle retourne dans l’avion au milieu des flammes, pour essayer de récupérer deux autres passagers inanimés. Elle secoue la porte équipage et constate que celle-ci est bloquée. On n’entend rien et l’on peut supposer qu’ils ont dû être tués sur le coup ou intoxiqués par les vapeurs d’essence. Jusqu’à ce que l’un des passagers déjà sorti vienne l’arracher à ce brasier. Sans s’en douter, elle est déjà profondément brûlée. A Gao, où ils reçoivent les premiers soins, elle veut aider ceux qui les donnent. Elle pensait s’en être tirée à bon compte et plaisantait encore avec Margontier, l’un des passagers, me diront plus tard les gens de Gao : « On a du pot de nous en être sortis ! » Vers 17 heures, elle se rend compte de son état, et entre dans le coma une heure après, pour expirer à 20 h 30.

 

Hoa-Binh

Dans une ronde infernale, des Dakota, des JU 52 parachutent sans arrêt sur les D.Z. où des bataillons sont largués. Les chasseurs Kingcobra et Hellcat straffent, les Morane 500, les Nord 1000, les Siebel sillonnent lentement le ciel, poursuivant leurs missions photos, de reconnaissance ou d’observation. Parfois il peut régner un calme apparent mais, dès qu’un avion est posé, l’artillerie se déchaîne.

Cela devient un véritable exploit d’atterrir à Hoa-Binh. Le 8 janvier 1952, Léost dont l’appareil avait été touché en vol, réussit de justesse à poser son Junkers, moteur et plan droit en feu. Suivant des yeux un parachutage de troupes, il voit un malheureux para tomber en torche et s’enfoncer profondément dans un sol fangeux, s’ensevelissant lui-même. Il passe la nuit-là et, comme le poste est violemment attaqué, il doit, comme les autres, prendre les armes (le capitaine Pinault, chef des OPS du Franche Comté, viendra récupérer tout l’équipage le lendemain, dès que la pression Viêt se sera relâchée).

Le capitaine Cantraine a deux de ses gars, blessés à bord (Cochois le navigateur et, très sérieusement atteint, Bigand le mécano).

Deux chasseurs se font abattre ainsi qu’un Morane. Un autre pilote blessé aux commandes de son avion, c’est le mécano qui pose le Junkers. Un infirmier de l’antenne se fait tuer en chargeant un blessé (nous trouvons les infirmiers courageux certes, mais imprudents car ils ne portent jamais de casque). On peut estimer que le Transport a de la chance, si l’on considère que la cuvette est une cible rêvée pour des tireurs bien placés.

 

Dakota

Dakota sanitaire du GT 2/62 ʺFranche-Comtéʺ

Le 12 janvier 1952, je pars de Bach-Maï avec le pilote Hanssens. Il est environ midi. Nous devons déposer du matériel radio et redécoller à toute pompe avec des blessés.

" Vous entendez, Miss ? Cinq minutes, pas une seconde de plus ! Il faudra bomber !"

Mais en arrivant au-dessus de la cuvette, nous apercevons, sur la piste, un avion en flammes, surmonté d’une gigantesque colonne de fumée noire qui monte très haut et très droit, comme une cheminée d’usine. Interdiction et, du reste, impossibilité, de se poser. Nous faisons demi-tour sur Bach-Maï et, dans cet avion qui me ramène à la base, je suis dévorée d’angoisse. Dans le Junkers, de la base de Gia-Lam, celui qui est en train de brûler, il y avait un équipage, une convoyeuse. Quel sort leur a été réservé ? Ce matin, Brigitte de Kergolay et Anne Allen étaient de garde à Gia-Lam. L’une ou l’autre se trouve forcément dans cet appareil.

Sitôt le pied posé à Bach-Maï, je me rue sur le téléphone de la salle d’Ops. Le processus habituel qui n’en finit pas ! Mabillon, Torricelli, Maistre et enfin les Ops du Béarn. Des secondes qui sont des siècles. Mais j’apprends avec bonheur qu’il n’y a, Dieu merci, aucune victime.

Anne était partie de Gia-Lam avec un JU du Béarn, piloté par Dauchier. A Hoa-Binh, elle venait d’embarquer rapidement quinze blessés. Le secteur semblait paisible. Subitement les mortiers s’étaient déchaînés et ce fut un déluge de projectiles. Les Viets avaient pris le temps d’ajuster leurs tirs. L’avion avait été plusieurs fois touché et Anne pressentant le danger, aidée d’un gars de l’équipage, ressortit un à un tous les blessés pour les mettre en vitesse à l’abri dans des tranchées La situation devenant alarmante, quelqu’un lui cria :

" À plat ventre ! Couchez-vous ! "

  Pour toute réponse, un « Merde » retentissant. Quelques secondes plus tard l’avion était en flammes. Elle avait quand même eu le temps de sauver ses blessés.

 

Une figure prestigieuse de l’Aviation de Transport

Dans les groupes de Transport, beaucoup de nouvelles têtes, des types qu’on n’a encore jamais vus ici, à quelques exceptions près : Gouth (l’illustre « Alfred »), Kerbrat, qui a connu des temps plus héroïques et a pris part à la campagne en Angleterre, avec le groupe « Lorraine » ; Veyrat, qui n’est pas à son premier séjour ; Cloarec dit « Cloclo » ; le beau Wilhem, au profil de médaille, qui a toujours le mot pour rire. Mees est là également, qui commande le « Béarn » et Darde. Et puis il y a François Maurin. Il commande l’Anjou. Il avait déjà fait un long séjour comme chef des Ops de l’Anjou et adjoint à Genty (une autre figure prestigieuse de l’Aviation de Transport).

François, qui deviendra chef d’état-major des Armées (1) et, en général quand on dit François, c’est affectueusement, mais aussi parce qu’ils sont plusieurs frères, dont l’un d’eux, Philippe, est également dans l’Aviation (ancien chasseur, un as de la dernière guerre qui sera lui-même chef d’état-major de l’Air). Le gars François, donc, est un jeune chef, brillant et dynamique. C’est un garçon fin et spirituel, très gai, au visage astucieux et souriant, expressif. L’esprit toujours en éveil, il est un observateur impitoyable auquel rien n’échappe. À part cela il est désopilant : dès qu’on l’aperçoit, avec son petit air malicieux, on sait d’avance qu’on va piquer un fou-rire.

Sous des dehors désinvoltes, il a un cœur d’or et il est capable d’assumer scrupuleusement ses responsabilités, sans pour autant en faire état, de rendre service à un copain dans l’embarras, de remonter le moral à un paumé qui est sur la mauvaise pente, d’assister des camarades hospitalisés.

Il accumule les missions, poursuit son entraînement para et a, en outre, le don de vous amener, malgré vous, à accomplir une bonne action ! Sans même que vous vous en rendiez compte …Il a une façon absolument irrésistible de vous présenter les choses, mine de rien, et le tour est joué !

C’est ainsi qu’un jour, en 1948, en prenant un pot au bar du mess Anjou il en vient, tout naturellement, à me parler du sort des hommes de troupe, etc…

 

  1. Il sera aussi nommé « Conseiller d’état » par le Président Giscard d’Estaing en 1975 ! Et plus tard, il assumera la première présidence de l’Association Nationale du Transport Aérien Militaire (ANTAM)

 

Fin des extraits du livre de ‟Val‟

 

 

Adieu Valérie ! (Robert Nicaise président de l’ADRAR – 1998)

 Oui, Valérie de La Renaudie nous a quittés le 24 septembre 1997, aussi discrètement qu’elle a vécu depuis vingt ans qu’elle s’était retirée. La date même, semble avoir été choisie à cette période de fin des vacances pour ne pas déranger, de telle sorte hélas, que seuls, deux Officiers Généraux de l’Armée de l’Air l’ont accompagnée pour son ‘’départ’’. Pour nous qui avons fait l’Indochine, qui avons vécu le GMMTA, le COTAM, Valérie était une figure inoubliable, toujours prête pour partir en ‘’Evasan’’. Elle a fait nombre de séjours en Extrême-Orient, au Tonkin, sautant d’un Junkers dans une ambulance ou dans un autre avion pour aller chercher des blessés et les évacuer vers un hôpital. Combien d’heures de vol a-t-elle fait debout au chevet de ces soldats mourants, pour leur donner des soins et soulager leur douleur ?

Elle n’a même pas eu le temps de savourer le succès de son livre, paru un an avant sa mort, et pour lequel elle a obtenu le prix littéraire des « Vieilles Tiges » …

Je crois pouvoir traduire ici les sentiments de beaucoup de Radios : Val, nous ne t’oublierons jamais !  

 

Source : recueil A.D.R.A.R. – Tome 1 (juin 2009)