Scramble à la 7

Un ordre de mise en place pour partir en OPEX est rarement arrivé pendant les heures ouvrables ; c’était la nuit, le week-end ou de préférence le vendredi vers 18 h, et souvent avec des conditions météorologiques limites.

C’est au mois d’octobre 1992 que les premières rumeurs d’un départ de la 7ème Escadre de chasse arrivèrent à Saint-Dizier. Il s’agissait en effet de pré-positionner à nouveau 4 Jaguar à N’Djaména, qui avaient dû être rapatriés en décembre 1991 en raison d’impératifs liés à la Guerre du Golfe.

En fait, 3 mois se passent ainsi, sans date de départ réellement précise, néanmoins pilotes et mécaniciens entretiennent un niveau de préparation leur permettant de répondre, le cas échéant, à un départ inopiné (sage précaution). Fin décembre arrive, et la question cruciale se pose : doit-on maintenir un régime d’astreinte, durant les fêtes de fin d’année, pour le personnel lié à cette mission ou bien, compte tenu d’une situation apparemment calme en Afrique, peut-on laisser les gens se disperser à leur gré ? Finalement, la deuxième option est retenue et, comme “il est décidé” qu’il ne se passera rien entre le 23 décembre et le 06 janvier, les permissions sont signées.

Que pensez-vous qu’il arriva ?

L’option choisie échoua évidemment et le jeudi 2 janvier à 18 h 15, le général adjoint chasse de la FATAC appelle le Commandant de la 7ème EC :

- « Vos valises sont prêtes ? OK, alors vous partez demain pour N’Djaména avec 8 Jaguar. Les consignes sont simples : mise en place le plus rapidement possible selon un trajet Saint-Dizier - Istres - Dakar - N’Djaména ». 

S’agissant de la position du personnel, il découle du choix qui avait été fait que seulement 30 % des effectifs sont présents, y compris parmi ceux qui étaient initialement prévus pour partir. 

Après avoir averti le Cdt de base de cet ordre, je réunis immédiatement les Cdt d’escadron ou leurs représentants afin d’initialiser un ramassage d’opportunité, non seulement pour constituer le détachement qui partira mais aussi pour réunir le personnel nécessaire à la préparation des avions ; nous disposons royalement d’une nuit devant nous…

Le détachement est rapidement constitué par du personnel titulaire ou par des spares d’opportunité qui savent bien sûr qu’ils devront céder la place humblement, si les titulaires rentrent au dernier moment. 

Le marché est conclu comme cela et je suis véritablement encore désolé pour les spares qui ont vu régulièrement “leur plaquette tomber” au fil des arrivées de retardataires. Le Cdt d’escadron arriva lui-même in-extremis, remontant promptement de la côte méditerranéenne dans la nuit du 2 au 3.

Vendredi 03 janvier 1992 : au cours de cette longue nuit de labeur, les avions sortent, lentement mais sûrement les uns après les autres. Soudain, vers 1 h du matin, l’observateur météo me contacte pour me communiquer l’information suivante :

« Mon Colonel, le brouillard s’installe ; je crains fort que le C-130 qui vient chercher mécaniciens et pilotes pour Istres ne puisse se poser ; le temps est trop mauvais ; à peine 600 m de visi et cela se dégrade. »

Instinctivement, je mets le nez à la fenêtre : rien ; il fait nuit évidemment. J’ouvre la fenêtre et effectivement, les lumières des “girafes” sur le parking ne forment déjà plus qu’un timide halo dans une épaisse purée :

« Et M… ! C’est le B…. ! »

- « Il fait beau à Nancy ? Bon alors envoyez-y tout le monde en bus et faites dérouter le C-130 »

Très bien, mais au fait, comment va-t-on décoller en Jaguar demain matin s’il fait ce temps-là ? Je dois rendre compte à la FATAC de cette éventualité. Qu’à cela ne tienne, l’État-major a bien évidemment une solution : le 4/11 va préparer 4 avions et, comme il fera beau à Bordeaux, eh bien ils partiront avec vos mécaniciens. Le tour est joué. 

- « Et M… ! À nouveau B…! »

Le dispositif est en train de dégraisser ; là, méfiance, car les exemples ne manquent pas de longs et laborieux préparatifs qui n’aboutissent à rien ; tant pis, on continue. En revanche, je ne me vois pas du tout coincé ici pour une histoire de brouillard et en plus devoir céder la place. Peu importe, et au c.. la 11, il faut y croire. 

Jamais le météo n’a été autant consulté en une nuit, avec sans cesse la même question :

« Alors, ça va se lever, ou pas ? »

Lorsque vers 3 h 30 du matin je prends ma 305 pour aller faire mes adieux et chercher ma valise à mon domicile, je manque de ne pas trouver mon chemin tant le brouillard est épais. En revanche, lorsque je reviens vers 5 h 45, le miracle s’est produit : nous avons un bon km de visi, en amélioration.

À 6 h précises, mes 5 pilotes sont là, tout le monde est habillé, armé, rasé et coiffé. Dehors il fait un temps de curée et le C-130 est bien posé à Istres avec l’équipe de convoyage : tout va bien. Un dernier coup de fil à l’OPO du COFATAC pour confirmer que c’est bien la 7 qui décolle, et c’est parti…

En route dr
En route vers l'Afrique

Décollage. Nous rentrons le train au petit matin et mettons “la manette dans le phare” au cap 180. Après un briefing sérieux à Istres en compagnie de l’équipage du C-135, nous nous envolons à midi et demi vers Dakar où nous atterrissons 6 h plus tard, après avoir attendu 30 mn au-dessus du Club Med des Almadies qu’un Fokker 27, qui avait eu la bonne idée de perdre une roue au décollage, résorbe son problème (c’est l’Afrique qui commence patron !). Enfin, dernière ligne droite, les 4 Jaguar quittent Dakar le 4 janvier au matin pour atteindre N’Djaména 4 h et demi plus tard. 

2 pilotes 1
Paulo à la descente de l'avion

Dès l’arrivée à N’Djaména, nous préparons les premières missions le jour même pour les exécuter le 5 au matin.

De tous mes séjours africains, c’est le premier au cours duquel je vis autant de beau matériel : BMP, BRDM, porte-chars, T62, etc.… un régal pour l’officier renseignement et les pilotes qui rapportent des films extraordinaires, dignes de ceux d’un “pilote intelligent".

Parking n jamena
Le parking à N'Djamena

Certes, nous avons eu de la chance et de la réussite tant au niveau du ramassage du personnel que de celui de l’évolution de la météo, mais je crois que la chance n’est pas le seul facteur de réussite de ce trajet Saint-Dizier - N’Djaména exécuté en moins de 29 h en pleine période de permission. Je suis en effet conscient que l’opiniâtreté des mécaniciens a joué pour beaucoup dans cette réussite et je profite de l’occasion qui m’est donnée pour souligner la rapidité et l’organisation dont, ont fait preuve certes les gens qui sont partis, mais aussi ceux qui sont restés, après avoir abattu un travail de titan durant une nuit entière.

Marque fabrique
Marque de fabrique

Encore félicitations à tout le personnel ayant participé à ce départ imprévu ; ce travail de qualité concrétise en quelque sorte l’attribution officielle de la mission FAE à la 7ème Escadre de Chasse

 

Patrick PAIMBAULT

Date de dernière mise à jour : 15/04/2020

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