- Premier vol de nuit

 

PREMIER VOL DE NUIT


J'étais entrain de bichonner mon Auster V, lorsque j'entendis une voix qui était celle du Commandant de l'aérodrome.

Auster V

- «Jean ! Il y a un Auster V qui est à Na San et on recherche un pilote pour le rapatrier, ici, à Gia-Lam.
    Voilà une belle mission pour toi. Tu seras transporté sur place en Dakota.»

C'était un cadeau du ciel ! Quelle aubaine : faire un vol en Dakota, puis ramener un avion. J'étais heureux et fier que cette demande me fut adressée.

- «Ne te presses pas de répondre car, là-bas, dans la cuvette, ça chauffe dur. Tu peux
    toujours refuser. On ne t'en voudras pas !»

- «Que se passe-t-il exactement ?»

- «Les "viets" canardent la cuvette depuis les collines sur lesquelles les Privateer larguent
    leur bombes. Il y a un fort trafic de Dakota qui atterrissent entre les salves des mitrailleuses "viet",
    pour assurer le ravitaillement en munitions et en médicaments. Ils repartent en évacuant
    les blessés.... c'est à toi de voir...

Je n'eus aucune hésitation. L'aventure était trop tentante.

- «OK. J'y vais. Le départ est pour quand ?»

- «Quand tu voudras. Tu peux embarquer sur le premier avion qui partira pour Na-San.
    Le prochain décolle dans une vingtaine de minutes. C'est celui là, juste au milieu du parking.

Le temps de prendre ma sacoche contenant quelques papiers et, en deux temps trois mouvements, je fus près de l'avion, heureux comme un gamin auquel on venait de promettre un tour de manège.

Je connaissais le pilote, Michel Fauconnet. Un grand gaillard, toujours souriant. Il monta le premier dans l'avion, m'invitant à le suivre. Je me souviens, comme si c'était hier, de cet instant où, pour la première fois, je montais dans un de ces gros avions.

- «Ne reste pas là. Viens au poste, tu verras mieux»

Je ne me le fis pas répéter deux fois, heureux d'assister à la check-list, suivie de la mise en route des moteurs. Puis, après un court roulage, l'avion s'aligna sur la piste. Après une dernière vérification, tout étant OK, le pilote poussa les manettes des gaz en avant. L'avion prit de la vitesse et décolla. Virage à droite et prise de cap directe vers la destination finale. Quelques minutes après, nous volions entre les nuages. De merveilleux paysages défilaient lentement sous nos yeux. Les rizières se multipliaient dans des quadrillages des plus variés. Puis, ce fut le survol de la forêt vierge, manifestement impénétrable.

Pendant le vol, seuls quelques brefs propos furent échangés entre le pilote et le mécanicien. Je n'ai pas vu le temps passer. Déjà, la descente avait été initiée. Se glissant dans une étroite passe entre deux pitons, l'avion se posa sur une piste en terre.

Après un demi-tour en bout de piste, il vint se garer à côté d'autres avions, entourés de toute une équipe de militaires, occupés aux opérations de déchargement et de chargement.

Je me croyais dans une séquence de tournage d'un film en cinérama. Des voitures qui roulaient dans tous les sens, laissant derrière elles des nuages de poussières. Une ambulance passant à vive allure. Des soldats, munis de pelles et de pioches, creusant une sorte de grande tranchée. D'autres entassant de la terre pour faire des murs de protection. Des ordres fusant de toutes parts.

- «Si ça canarde, planquez-vous là bas.»

Cela faisait un petit quart d'heure que j'étais planté là, observant ce qui se passait autour de moi, sans que personne ne remarque ma présence et se demande pourquoi je restais là, debout, immobile. Dans l'affairement général, je n'avais pas pu remettre la main sur le pilote. Marchant le long des avions alignés, je passai devant une petite case en bois recouverte de grandes branches et mon regard fut attiré par ce qu'elles cachaient : un petit avion. Probablement celui que j'avais pour mission de ramener à Hanoï.

- «C'est vous le pilote du petit avion ? On va faire les pleins et vous avez intérêt à vous barrer le
    plus vite possible. La nuit tombe vite, ici. Sinon, c'est une nuit avec nous et on n'est pas à la fête !»

Il donna des ordres. Ils se mirent à plusieurs pour enlever toutes les branches recouvrant l'avion qui fut alors poussé entre deux Dakota. Quelqu'un alla chercher un grand entonnoir pour faire le plein. Un autre fut chargé de récupérer des jerricans d'essence. Tout cela avait pris du temps et je commençais à me demander si je ne serais pas obligé de passer la nuit dans cette cuvette ?

- «Voilà, l'avion est prêt. Vous pouvez y aller. Dernière recommandation. Les "viets" tirent sur
    les avions. Alors, montez à la verticale de la cuvette, en virage, pour prendre de l'altitude, av
    de survoler les collines».

- «OK. Bien compris.»

- «Vous voyez la trouée là bas »

- «Oui.»

- «C'est par là qu'il faut sortir.»

- «Parce qu'il n'y a pas de tirs ?»

- «Non. Mais parce qu'il y en a moins ! »

Dès le décollage, je mis l'avion en virage pour décrire des cercles, comme les aigles, tout en prenant de l'altitude. Une dizaine de minutes plus tard, m'estimant suffisamment haut, je pris le cap direct sur Hanoï. Le plus dur était fait. Il suffisait de maintenir le cap. Même en tenant compte de la dérive, j'étais certain de ne pas trop m'éloigner de la route à suivre, sachant que, de toute façon, en cas de doute, il suffirait de survoler le Fleuve Rouge pour arriver sur Hanoï.

Puis, tout à coup, le moteur se mit a vibrer et à donner des à-coups. L'aiguille de l'indicateur du nombre de tours du moteur s'était rapidement placée vers les 1.700 t/m. Cette perte de plus de 300 t/m fut aussitôt suivie d'une diminution de la vitesse de l'avion.

Je tentai quelques actions sur la manette des gaz, le réchauffage carburateur, mais en vain. À part quelques brutales reprises momentanées de la puissance, je ne pus obtenir qu'une puissance réduite, mais stabilisée, de mémoire vers les 1.800 t/m.

Cette panne provenait probablement de l'impureté de l'essence qui avait été versée, sans filtre, dans le réservoir ! Mais, heureusement, la vitesse, bien que réduite, restait suffisante pour maintenir l'altitude. Survolant la forêt vierge, toute panne de moteur aurait forcément conduit à un atterrissage forcé dans les arbres et la mort, à plus ou moins brève échéance.

En fait, voyant que tout se passait bien à ce régime moteur, je décidai de ne plus toucher à rien. Conscient que, comme on dit, je l'avais déjà échappé belle, le moteur ne s'étant pas arrêté.

C'est alors que la gravité d'une autre situation apparut. En effet, les retards successifs à la préparation du vol, la montée à la verticale avaient conduit à un décollage tardif dans la journée et je pris conscience qu'il commençait à faire nuit.

Certes, les avions peuvent voler la nuit. Mais, celui là n'avait aucun éclairage à l'intérieur du cockpit, ce qui faisait que, dans quelques minutes, je ne verrais aucune des indications des instruments sur le tableau de bord !

La situation était grave car, en plus, c'était la première fois que je me trouvais dans un avion de nuit, n'ayant jamais fait d'entrainement au vol de nuit, donc jamais effectué d'atterrissage de nuit.

Alors, en ce qui concerne la route, j'ai maintenu le cap vers une lueur qui était celle de la ville de Hanoï. Chaque minute gagnée contribuait à me rassurer car, en cas de panne, je me souvenais des rizières survolées à l'aller, dans lesquelles j'aurais plus de chance de me poser, sans trop de dégâts !

Enfin, la ville d'Hanoi était devant moi. Je la survolerais dans quelques minutes. Je savais que l'aérodrome était de l'autre côté du Fleuve Rouge, pas très loin du pont Doumer. Mais comment repérer la piste ?

Ça y est, je ne devais pas être très loin de l'aérodrome, devinant la présence de bâtiments. Ce que j'allais faire, je n'en avais aucune idée. Probablement réduire la puissance et descendre le plus lentement possible pour me poser dans la nature !

Puis, soudainement, je vis une succession de lumières équidistantes apparaître sous l'avion. Je compris que ce ne pouvait être que l'éclairage de la piste. J'appris, après mon atterrissage, que le préposé allait quitter la tour de contrôle, lorsque, entendant un bruit de moteur, il actionna l'interrupteur de balisage des feux de piste.

Voir où se trouvait la piste, était déjà réconfortant, mais, le vrai problème était de savoir comment évoluer pour se présenter dans l'axe de la piste, à la bonne hauteur et à la bonne vitesse pour se poser correctement... alors que je ne l'avais jamais fait auparavant.

Ce n'est que plus tard, en stage à Air France, que je me rendis compte des difficultés des approches de nuit : illusion d'optique, manque de repères visuels pour maintenir et contrôler la pente de descente...

Toujours est-il que je me suis retrouvé en "courte finale" et que l'atterrissage s'est très bien passé, même pas un "boum", au contact du sol. En fin de roulage, je sentis l'avion qui s'embarquait sur la gauche. J'ai bien essayé de freiner la roue droite, mais rien n'y fit. À tous les coups j'allais sortir de la piste. L'avion est effectivement sorti de la piste, mais exactement à hauteur du taxiway menant au parking, où l'avion s'arrêta à quelques mètres de ceux en stationnement.

Le préposé de la tour de contrôle, dernière personne présente sur l'aérodrome, était là, pour m'accueillir. D'ailleurs, pas très inquiet, s'étonnant simplement de ce que j'étais arrivé après le coucher du soleil !

- «Jean, tu as un pneu crevé, celui de gauche.»

- «Oui, je m'en doutais, c'est la raison pour laquelle je suis arrivé par cette bretelle »

- «T'as eu du pot !»

- «Jean. Tu as vu ? C'est une balle qui a crevé ton pneu gauche. On voit bien la marque.»

Il ne croyait pas si bien dire et dut écouter mon récit, qui se termina, en ville, dans un bar, où après un bon moment et plusieurs remontants, je pris vraiment conscience que je venais de vivre une journée assez exceptionnelle. 

                                                                                                                      Jean BELOTTI                     > Extrait de "Une passion du ciel"  (Ed. Nouvelles éditions latines)