- Perte de l'Alizé 23

               PERTE DE L’ALIZE 23

Le vendredi 10 novembre 1967, à 07h48, je décolle d’Hyères à destination du Clemenceau, afin d'y prendre un passager. Seule réserve de vol sur la formule 11 "une sauterelle de porte de déversoir droite ferme mal". Les pleins sont de 1800 litres. La visite avant vol n’a révélé rien d'anormal.

alize.jpg                                                                                             Breguet 1050  "Alizé" (DR)

Décollage en 23 : tous paramètres normaux : montée vers 1500’ à 14200 t/mn, 20°. À 1500', je stabilise l'avion au 190 : 13800 t/mn, 680°,.Vi = 180  kt.

Tous les paramètres moteurs, toutes les tensions sont normales.

M'estimant en avance, à 07h55 environ, je fais un 360° de retardement, verticale du La Galissonière. Le totaliseur indique alors 1660 L. Je vidange en ouvrant chacun des 2 vide-vite durant 50 secondes : Je vérifie que les 2 jaugeurs remontent effectivement et affichent 1200 L au totaliseur. Peu après, je reprends le cap 185 vers la position initiale du Clemenceau (190 • Cap d'Arme - 50 +) : Je contacte l'approche et celle-ci nous donnant une nouvelle position ( 190 - cap d'Armes - 40 + ) je prends le cap 240. L'approche me fait alors manœuvrer l'IFF pour identification.

À ce moment, je sens une très nette décélération de l'avion, en même temps que cesse le bruit du turbopropulseur ; un coup d'œil au couple mètre me permet de voir l'aiguille terminer sa course sur le zéro, un coup d'œil au compte-tours : environ 12000 t/mn. La lampe colmatage est éteinte : un coup d'œil au pupitre entre-jambes : pas de lumière rouge. Simultanément, autant qu'il m'en souvienne, je viens dans la direction d'où souffle le vent (environ 110/120) et je cabre pour faire chuter le badin jusqu'à 150 kt. J'annonce l'accident au Clemenceau.

J'ai poussé la manette des gaz aussitôt sur l'avant. Je me rappelle avoir mis le trim à 100% et ouvert l'eau méthanol. Ensuite j'ai coupé la manette des gaz et la HP (cran milieu). À 155 kt, l'hélice tournant, j'ouvre la HP on tirant vers le haut. Le régime reste bas (je ne m'en rappelle pas du tout la valeur) et le couple nul.

Je crois avoir annoncé cet échec au Clemenceau. Je remets la HP à zéro, lis rapidement la plaquette "Rallumage en vol" et je vérifie la vitesse : 120 à 150 kt.

Je rouvre la HP en la tirant vers le haut et en appuyant sur le bouton. "Test bobine" ; échec identique au premier et je décide l’amerrissage, ce qui me conduit à tirer le robinet coupe-feu. J'estime que j'étais alors à environ 800 pieds.

Je fais part du crash imminent au Clemenceau : je sors 20 degrés de volet prend une vitesse de 110 kt que je m'efforcerai de tenir jusqu'au bout. J'ai pourtant du arrondir malgré moi en finale car la vitesse était de 100 kt avant l’impact.

Vers 500 pieds j'annonce au Clemenceau que je quitte l'écoute : puis j'ordonne au navigateur de couper la batterie puis d'éjecter sa verrière. L'éjection des 2 verrières a été instantanée. Par contre le navigateur ne coupe pas la batterie et je n'insiste pas de crainte de le troubler. Le fait de garder la batterie me permet d'ailleurs d'avoir mon IFF en marche jusqu'au dernier moment.

En voyant arriver l'eau, je m'efforce de ne pas trop arrondir et je me "crispe" en avant dans mes harnais. Le choc me paraît à peine plus violent que celui d'un appontage : seul élément spectaculaire : l'eau déferlant sur le pare-brise. Je dégrafe aussitôt mes sangles de retenue et me mets debout sur le rebord de l'habitacle. Là, je gonfle la partie gauche de ma maewest et dégrafe mon cordon radio.

Je saute à l'eau, gonfle ma 2ème bouteille de maewest et déclenche mon chronomètre pour résoudre la question du temps durant lequel un Alizé peut flotter. En même temps je cale le repère de la couronne mobile sur la grande aiguille et, le bracelet cédant, je mets mon chronomètre dans la poche de la jambe de ma combinaison. Il était 08h12.

Tout en faisant cela je m'éloigne de l'avion, sur le dos, maewest gonflée, parfaitement à l'aise. Au passage je touche le tube Pitot du pied, ce qui me fait penser que les équipages ne sont pas assez prévenus contre les dangers d'accrochage à ce tube Pitot.

Après avoir doublé le bout de l'aile je m'éloigne de 5 à 6 m de son extrémité, et dégrafe mon dinghy ; je le gonfle très facilement. Ce n'est qu'en voulant y prendre place que je constate que je porte encore mon parachute dorsal. Je m'en débarrasse sans aucune peine.

Je m'installe sans aucune peine dans mon dinghy en employant la méthode réglementaire, rabats la capote sur mes jambes et l'agrafe. Puis je mouille l'ancre flottante. Je fais faire la même opération à mon navigateur qui, à 5 m de moi, fait preuve d'un moral très élevé et exécute parfaitement ses manœuvres de sauvetage. Nous entamons un échange de plaisanteries éculées mais bien réconfortantes.

Pendant ce temps l'Alizé s'incline doucement vers l'avant. Je peux voir la lampe génératrice allumée, l'hélice en "chou-fleur" et la porte de déversoir gauche arrachée, sous l'aile gauche. Puis, très doucement, l'Alizé se met à la verticale et disparaît très lentement dans l'eau. Il a flotté plus d'une minute. La verrière, à gauche, était intacte.

Je commence à faire joujou avec tous mes équipements de secours, ce qui me permet de constater que, la poche de ma combinaison s'étant mal fermée, j'ai perdu mon chronomètre et ma trousse de secours individuelle (celle-ci flotte à quelques mètres de moi).

Je ne trouve pas l'écope et admire l'ironie de la notice qui prévoit l'emploi d'une éponge pour assécher le dinghy (Mer 2, vent 15 à 20 kt - quelques lames moutonnent). Je n'ai souffert du froid qu'aux pieds. Seules remarques sur les équipements de secours : les cordons de retenues sont tous emmêlés et ceux des palettes servant de pagaies sont bien trop courts.

J'ai essayé, lors de l'arrivée de l'hélicoptère de sauvetage, de faire fonctionner un fumigène de jour en employant la procédure réglementaire : échec, je tire alors un grand coup : le cordon casse. Par contre très bon fonctionnement du stylo lance–fusées.

À l'arrivée de l'hélicoptère, j'ordonne au navigateur de se faire hisser le premier, car il se plaint du froid. Mon treuillage et mon arrivée à bord du Clémenceau ne posent aucun problème. J'étais vêtu d’un tricot de peau, d'un pull de laine à manches longues, du pantalon dit "Serge-Lifar", du pantalon de survêtement, de ma combinaison de vol et de mon blouson de vol.

J'ai gardé jusque dans l'hélicoptère mon casque et ma visière de vol. Celle-ci a été abîmée dans l'hélicoptère. Juste avant le treuillage, j'ai essayé de couper la sangle rouge de dinghy avec mon poignard : je n'ai même pas réussi à l'entamer.

                                                                                                                     SABAS Jean-Pierre

> Origine : Internet (Site de la 9F)

 

Date de dernière mise à jour : 01/11/2011