- Mort d'un pilote d'essai.

 

MORT D’UN PILOTE D’ESSAI

 

Métier dangereux de tout temps, l'aviation d'essai a connu une période particulièrement
meurtrière depuis les premiers vols sur appareils à réaction jusqu'à la victoire sur le mur
du son. Decroo, Dellys, Monier, dit "Popoff", Rozanoff, malgré leur virtuosité et leur sang-froid,
devaient y laisser leur vie.



André Tesson, pilote d'essai au CEV depuis 1949, présente un Mystère II au cours d'un meeting à Valenciennes le 27 juin 1954.

mystere-ii-a-copie-1.jpgLe Dassault "Mystère II" (DR)

Au moment de se mettre en piste, il hésite entre deux appareils, puis finalement, adopte le n° 10. Il grimpe dans le cockpit, prend contact radio avec la tour, demande son autorisation de décollage.

Le ciel balance entre le beau temps et la pluie, demeurant incertain, traversé d'écharpes blanchâtres et de plages bleues. Autour du terrain, impatiente, la foule attend l'exhibition de l'avion à réaction.

Le haut-parleur grésille et commente :

 - « Le pilote André Tesson va franchir le mur du son à bord du Mystère II. Pendant toute la durée
     du vol, vous serez en contact radio avec le pilote qui communiquera ses impressions.
»

Tesson :

- « Mach 0,85... Mach... »

 Un silence puis, après quelques parasites du micro :

- « Mach 0,90... »  

Un silence. Long. Beaucoup plus long que le précédent.

Les techniciens se rendent compte que « quelque chose ne va pas ». Ils attendent encore quelques secondes, coupent le branchement extérieur et questionnent le pilote :

- « Tout va bien ? »
- « Non. Les commandes d'ailerons ne répondent plus. »

Autour de la radio, on se questionne. Une voix jette :

- « Saute en parachute ! »

Tesson répond lentement ; on dirait qu'il a le souffle coupé :

- « J'essaie de redresser. Impossible. La timonerie doit être rompue... » 
- « Saute ! »

Combien de fois Tesson l'a-t-il entendu, ce conseil, au cours de sa folle descente ? Engagé dans son piqué à plus de 1 000 kmh, il ne parvient pas à larguer la verrière de son avion. Elle refuse de fonctionner, demeure obstinément close ; il s'acharne :

- « Je ne peux pas larguer la verrière... »
- « Essayez encore. »    

Un court. Un effrayant silence.

- « Impossible. Je la fais coulisser pour aider son départ. Rien . »

Un temps :

- « Mon altitude tombe à 3 000 mètres . »

La voix ne tremble même pas ; elle semble plus assurée que précédemment.

- « 2 500 mètres . »

Il ne dit plus que les mots essentiels. Tesson ne veut pas mourir comme ça, sans se défendre, ligoté à bord d'un appareil désemparé ; il décide de tenter sa chance :

- « Je vais essayer de passer à travers la verrière . »

Au sol, les spectateurs, privés de sa voix depuis quelques secondes, demeurent figés dans un silence total. Ils forment un bloc d'attention sans fissure, une boule chargée d'angoisse.

Robert Cartier, le parachutiste d'essai, s'est approché du micro ; il donne à Tesson des conseils de technicien :

- « Cale tes pieds... Vas-y, gars... Ça passera... »

Il essaie de mettre de la conviction dans ce dialogue de cliniciens où entre un pauvre mensonge. Cela sonne aussi faux qu'une phrase d'amour perdue au cœur d'une scène de rupture. Autour de la voiture radio, on ferme instinctivement les yeux.

Tassé sur son siège, Tesson regarde une dernière fois le ciel au-dessus de lui. L'arceau métallique de la cabine est là, menaçant. Tesson aussi, ferme les yeux :

- « J'essaie . »

Il appuie sur le bouton. La cartouche explose. Un véritable projectile humain jaillit de l'avion, emporte l'armature d'acier, tandis que le Mystère II poursuit vers le sol une trajectoire obstinée.

André Tesson est mort.

Exactement à la seconde où l'arceau de sa verrière a porté sur le sommet de son siège, a coincé le casque blanc armorié, a cédé sous le poids de son corps supplicié.

 

> Adapté d'un texte de Paul Boudier et de Marcel Jullian paru dans :
                                     
« Ils ont reconquis notre Ciel» (Ed : Presses de la Cité) 

andre-tesson.jpgAndré Tesson (DR)

 

 

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Date de dernière mise à jour : 15/09/2013