- Miracle dans le désert

 

MIRACLE DANS LE DÉSERT

Entre 1957 et 1960, j'étais mécanicien navigant dans une escadrille d'Outre-Mer, stationnée à Bamako, et qui était équipée de Dassault 315. Notre escadrille fut appelée, très vite, à prêter main-forte aux troupes de Mauritanie, du Sahara, d'Algérie et du Maroc, afin de participer aux opéra­tions militaires de la guerre d'Algérie.

Un jour de décembre 1958, nous descendions de Colomb-Béchard à Tindouf vers Atar en passant par Bir-Moghrein. Tout ce parcours devait s'ef­fectuer en reconnaissance à vue, à très basse altitude de façon à identifier les caravanes. Notre mission consistait également à attaquer à la mitrailleu­se 12,7 mm, celles qui nous paraissaient hostiles.

Nous arrivions à proximité de Bir-Moghrein (Fort Trinquet) et nous per­dîmes un peu d'altitude, afin d'inspecter une caravane importante qui pou­vait peut-être transporter des armes.

Nous fûmes accueillis par des rafales d'armes automatiques. J'armai aussitôt les mitrailleuses et mon pilote piqua sur la colonne en faisant des passes de straffing. L'engagement ne dura pas longtemps et la colonne fut détruite.

Quant à nous, nous connûmes quelques problèmes, car le Dassault avait quelque peu souffert au cours de l'engagement, au point que le pilote dut nous poser, pas très loin de Bir-Moghrein.

En touchant le sol, l'avion se mit à tourner sur une roue. Je pensai rapi­dement :

- « II y a quelque chose d'anormal »

L'appareil arrêté, je sautai à terre afin de constater les dégâts. La roue droite était crevée, le vérin du train avait été aplati, puis avait repris peu à peu sa forme par le passage du pis­ton. Le fuseau moteur, à l'arrière avait été découpé. Le longeron d'aile à droite avait beaucoup souffert lui aussi, ainsi que le lance-bombes. Le fuse­lage portait la trace d'autres impacts et, comble de malchance, nous n'avions plus de radio. Situation très délicate : avec mes deux camarades, nous étions prisonniers du désert. Et il faisait une chaleur !...

Après une inspection rapide de l'état de mon avion, je fis un tour d'hori­zon : du sable à perte de vue. Mais soudain, à perte de vue, j'aperçus une petite guitoune, isolée dans l'immensité saharienne. Après une petite dis­cussion avec mes deux compagnons, je résolus de la rejoindre. Et c'est là que je rencontrai le miracle.

Dissimulée sous un monticule de sable, il y avait une roue de Dassault 315 et une bouteille d'air pleine. La roue, net­toyée, était en excellent état. Mais comment procéder à l'échange avec la roue accidentée. Une grue était indispensable ? Comment la trouver !

Nous n'étions pas très loin de Fort Trinquet et nous savions que là se trouvait une compagnie de la Légion étrangère. À partir de Bamako, nous assurions son ravitaillement. Je suggérai à mes deux camarades de rejoindre la Légion (à pieds bien sûr) et de demander du secours, surtout une grue. Pendant leur absence, je pourrais réparer les parties vitales. Ce qui nous permettrait un décollage éventuel.

Leur absence me parut interminable. Enfin, peu avant la tombée de la nuit, je distinguai à l'horizon une troupe importante et un véhicule. C'était une grue. Pendant l'absence de mes camarades, j'avais mis en place des crochets de levage sur les ailes. Il n'y avait plus qu'à pratiquer l'opération.

Je donne l'ordre de lever, mais pas de chance, l'appareil reste au sol et la grue de lever de l'arrière. Tout le monde se cramponne à l'arrière et on recommence. Là, ce fut la réussite. L'avion parvenu à bonne hauteur, j'enlève rapidement la roue acciden­tée, que je remplace aussi vite par l'autre. Le câble de levage avait tenu bon.

À ce moment, il ne me restait plus qu'à demander à mon équipage de me faire confiance, et à remercier nos amis légionnaires. Et à décoller pen­dant qu'il faisait encore un peu de clarté.

Mise en route des moteurs, point fixe. Tout tourne rond : nous décollons dans un nuage de sable.

Après un décollage de nuit, d'Atar en Mauritanie, où nous avions fait une rapide escale pour compléter les pleins d'essence, nous décidâmes de continuer jusqu'à Bamako que nous avions averti par un message.

À 2 h du matin, nous nous posions enfin... chez nous.

Il y avait foule pour nous accueillir : des militaires, des femmes, des enfants. Notre commandant d'escadrille, évidemment. Il fit lentement le tour de l'appareil, et s'approcha de moi :

- « Tu es bien fou d'avoir fait un truc pareil.»
- « Je pense que non puisque nous sommes tous les trois ici, et l'avion également bien qu'il ressemble à une passoire.»

Le pauvre 315 fut tracté au fond du hangar. Peut-être y est-il encore.

                                                                                                                    Raymond BOYER