- Les deux accidents de Bahreïn

 

LES DEUX ACCIDENTS DE BAHREÏN

Je ne me souviens plus pour quelle raison, mais toujours est-il qu'il avait été envisagé qu'en cette année 1950, je rentre en France. Ma place était réservée sur le vol du 12 juin. Puis, il y eut un contretemps. Si je me suis rendu à l'aéroport ce jour-là, ce n'était que pour accompagner quelques amis, tout heureux d'aller retrouver la mère patrie, pendant quelques mois de congés. Or, qu'elle ne fut pas notre abattement lorsque nous apprimes que le DC-4 d'Air France F-BBDE qui, après avoir fait escale à Saïgon et Karachi, s'était écrasé, de nuit, en mer, alors qu'il était en approche finale à Bahreïn.

Air france dc 4 bDouglas DC-4 (DR)

L'épave avait été retrouvée à moins de 5 km de la côte et à seulement 3 m sous l'eau. Sur les 8 membres d'équipages, seuls 2 en rescapèrent le commandant de bord et le radio. Malheureusement, le commandant ne survécut pas à ses blessures.

Plus tard, un collègue d'Air France, le commandant Frantz Maestlé, m'avait rapporté ce que le pilote - avec lequel il avait partagé, en 1939/1940, le stage de radio-mitrailleur dans l'Armée de l'air- lui avait raconté.

En fait, quand l'avion se posa en mer, il crut à un atterrissage raté, mais sur terre. Quand l'eau gagna la cabine, il ouvrit une issue de secours et parvint à s'extraire de l'avion avec quelques passagers et, conscient que l'avion allait couler, il s'éloigna de l'épave, accroché à un sac postal qui flottait. Il nagea vers des lumières qu'il croyait être celles du rivage. En fait, il s'éloignait, pour atteindre -  après un long moment et une mer agitée - un bateau à l'ancre ! Accroché à la chaîne, il parvint à se faire entendre et remonter à bord. C'est du bateau que l'alerte fut donnée.

Quant aux passagers, 40 des 44 passagers périrent. Les rares rescapés ayant pu nager jusqu'à épuisement, pour s'échouer sur la plage. 

La Commission d'enquëte avait conclu à la possibilité de fatigue de l’équlpage et avait recommandé que l'aéroport de Bahreïn soit équipé de moyens radioélectriques d'atterrissage et d'une rampe d'approche éclairée à l'entrée de piste.

N'ayant également pas pu obtenir de place sur le vol du 14 juin 1950, j'avais accompagné des amis qui allaient embarquer sur un autre DC-4 d'Air France, le F-BBDM. Pas très rassurés en fait ! Mais ils n'avaient pas reporté leur départ en se basant sur le fait que le mëme accident ne pouvait pas se produire deux fois de suite, au même endroit et pour les mêmes raisons.

Ce qu'ils ne savaient pas c'est que, même si la probabilité d'un deuxième accident était extrêmement faible, elle existait quand mëme, d'autant plus que les causes du premier accident n'étaient pas connues.

Deux jours après, il y eut un second accident dans les mêmes circonstances, en approche finale de nuit, à Bahreïn. L'avion s'écrasa en mer, sensiblement au mëme endroit. 3 des 8 membres d'équipages y trouvèrent la mort, ainsi que 40 des 53 passagers.

Mon collègue m'apporta également d'émouvantes précisions. Le commandant était sorti indemne de l'épave, mais il s'est laissé couler volontairement, selon les témoignages concordants des survivants. Cet homme d'honneur ne pouvait survivre à une catastrophe, dont il s'imputait la responsabilité.

La cause devait probablement être la même, mais elle n'était pas connue de l'équipage du deuxième DC-4. Si un des survivants, dès le lendemain du crash, avait pu donner sa version, elle aurait pu être transmise aux autres équipages affectés sur cette ligne. Ainsi, ils auraient probablement été plus méfiants et auraient peut-être pas été piégés, comme leurs collègues du précédent vol.

La Commission d'enquëte avait conclu que le pilote avait continué sa descente sans avoir aperçu l'entrée de piste. Elle avait, une nouvelle fois, recommandé que l'aéroport de Bahreïn soit équipé de moyens radioélectriques d'atterrissage et d'une rampe d'approche éclairée à l'entrée de piste.

Je me souvenais avoir entendu une autre version, selon laquelle le préposé de la tour de contrôle donnant la pression atmosphérique, que le pilote affiche sur son altimètre, était dans une pièce fermée et climatisée.

Son baromètre donnait donc la pression atmosphérique régnant artificiellement dans cette pièce, mais non pas celle réelle de l'extérieur. En conséquence, les deux avions auraient percuté la mer, car leurs altimètres leur auraient indiqué qu'ils étaient plus hauts qu'ils ne l'étaient réellement.

De ne pas avoir embarqué sur l'un de ces deux vols me remettait en mémoire les autres fois où j'avais échappé à une fin brutale, ainsi que nos conversations avec René, sur ce qu'était la destinée, voire l'existence d'un ange gardien !

                                                                                                        Jean BELOTTI

< Extrait de "Soldat à 17 ans" (Ed : Les Editions de l'Isle - Mars 2014)

Date de dernière mise à jour : 15/10/2014