- Le vieil homme qui voulait voler

 

LE VIEIL HOMME QUI VOULAIT VOLER.

 

C’était vraiment le vieux qui descendait de sa montagne : chèche, barbe et djellaba blanches, un grand bâton de deux mètres en guise de canne et une foulée à semer toute une compagnie de bersaglieri.

Il est venu à l’état-major à Orléansville en déclarant :

- « Je veux voir le commandant».

Finalement après rebuffades et palabres, le commandant biffin, officier de renseignements, nous l’amène un matin :

- « Il veut monter dans un avion pour nous montrer où il habite, et où se trouvent les fellaghas. »

L’équipage du Broussard veut bien : Nous avons installé le vieil homme en place droite, celle de l’observateur et G… derrière lui avec sa carte et de quoi écrire. Avec X…, un PER, nous avons joué les anges gardiens en T-6. C’était moi le chef.

Broussarf AFN 
MH 1521 "Broussard" (DR)

L’observateur du Broussard avait une crainte, il va être malade ! Mais pas du tout. Dès les premiers lacets sur la route de Bou Caïd, le vieux sait où il est et guide le pilote pour lui montrer sa mechta.

- « Passe pas là, il y a une mitrailleuse ».

Pendant plus de deux heures, nous avons survolé les environs. J’ai voulu prolonger un peu plus au sud, Mais G…. a râlé :

- « C’est pas la peine ! ».

Il avait raison, le vieux ne connaissait pas l’endroit.

Au retour je me suis fait sérieusement enguirlander pour avoir ignoré que les vols ne devaient pas dépasser trois heures.

T6 AFN
North American T-6G (DR)

L’officier de renseignements était content : en plus des : Fais attention il y a un FM ! , le vieux avait donné de nombreux noms d’individus et de lieux, dont on ne savait pas exactement où ils se trouvaient et qui ils étaient ; G… a mis sa carte à jour, et le commandant ses fiches.

Après le débriefing, le commandant a dit au vieil homme :

        - « Maintenant il ne faut pas que tu rentres chez toi, c’est trop dangereux, les fellaghas
             vont te tuer ! »

Le vieux s’est arraché un poil de barbe :

        - « Tu vois mon commandant, c’est blanc ! À mon âge ce n’est pas grave, je n’ai plus personne
             par ici, je rentre chez moi. »

Il était inutile d’insister.

Le commandant l’a fait reconduire discrètement sur la route de Bou Caïd, en camion bâché pour que personne ne puisse le voir. D’un bon pas, avec son grand bâton, il a repris le sentier qui descend dans la vallée. Il avait bien cinq ou six heures de marche pour rentrer chez lui.

                                                                                                                              Jean PANGON

(Extrait de "Chasse de nuit, chasse tout-temps, chasse-poussières")