La solde du caporal Schmöll

La Corse, dont on sait que la population est difficile à évaluer en période électorale, possède au moins le mérite d'être géologiquement moins floue. C'est du roc. Elle se voit de loin. Pour les marins, les aviateurs, c'est une certitude, un phare, un repère irréfutable, de quoi en somme recaler sa navigation.

Montagnes corses
La Corse, vue d'Anthéor à 7 h du matin le 22 mai 2014 (Ph. Cassar) 

Du moins le croyais-je. Mais non ! En mars 1969, il apparaît que sa position n'est pas précise. Je ne parle pas de politique mais bien de géographie : la Corse n'est positionnée qu'à 200 m près par rapport au continent.

- « Et alors ? demandais-je, profondément bouleversé, à mon pacha qui froidement me fait cette communication académique. »
- « Alors, vous allez commencer par aller à Chambéry vous entraîner au vol en haute montagne. Si vous y apprenez quelque chose de valable, vous partirez en Corse avec une Alouette III, un petit détachement technique, un potentiel défini, une carte blanche pour décider de tout ce qui concerne les vols, et des consignes de très grande discrétion vis-à-vis de votre mission. Vous serez basés à la base aéronavale d'Aspretto, près d'Ajaccio, mais n'y aurez de compte à rendre à personne. Sur place, c'est-à-dire au pied du Monte Cinto, la Légion étrangère vous apportera toute l'aide logistique nécessaire. »

Soudain passionné par les progrès de la science auxquels je dois cette mission "en or massif", j'apprends que pour des raisons militaires il est maintenant nécessaire de positionner l'île de Beauté à 10 m près. Quel bond prodigieux !

Pour cela on utilisera pour la première fois un laser placé sur le mont Agel, au-dessus de Nice, et l'on procédera à une triangulation par réflexion du rayon laser sur deux miroirs situés l'un sur le mont Coudon, au-dessus de Toulon, l'autre au sommet du Monte Cinto, point culminant de la Corse. Ce miroir devra être mis sous abri et sur une plate-forme en béton qu'il va bien sûr falloir construire. Voilà donc mon prochain job !

Le séjour à Chambéry se déroule sans problème et se termine en apothéose par une approche en limite de puissance sur le sommet du Mont-Blanc, suivie d'une infinie glissade au-dessus d'aiguilles aux noms prestigieux et de la mer de Glace (tiens, une mer ?), dont les déferlements d'un bleu sombre se brisent beaucoup plus bas sur les galets morainiques.

En mai me voici donc en Corse. C'est déjà le printemps au niveau de la mer, mais au sommet du Cinto, à 2.700 m, il fait encore froid et les dernières neiges recouvrent encore MA zone de poser.

L'aérologie là-haut est délicate car, sur la face nord, une paroi verticale de plusieurs centaines de mètres stoppe brutalement dans son élan un mistral dont rien, entre le continent et la Corse, n'a pu diminuer l'ardeur.

Monte cinto c
La face nord du Monte-Cinto

Par ce type de temps, le ciel est clair, les remous d'air, les très fortes turbulences, sont indiscernables et, d'ailleurs, ma première approche a frôlé le désastre, en dépit de toutes les précautions habituelles (je devrais dire "grâce" à elles, sinon je ne l'aurais pas que frôlé). Si, au contraire, il n'y a pas de vent, la chaleur venue de la plaine dès les premiers rayons du soleil engendre rapidement des formations de cumulus, des ascendances nuageuses, et dès 8 h, voir 7 h du matin, il n'est plus question de travailler là-haut.

Deux conclusions s'imposent.

- Un : il faut commencer les vols avant le lever du soleil, dès l'aube, ce qui me fait quitter Ajaccio vers 4 h et monter mes charges jusqu'à ce que le ciel soit devenu infréquentable.

- Deux : il faut laisser au sommet, en permanence, un légionnaire muni de ce qu'il faut pour vivre (ou survivre ?), capable de me donner le plus tôt possible par radio la force du vent en altitude et, si je décide de me poser, de mettre en place un fumigène à l'extrême sommet et un autre sur la zone de poser de 3 m sur 3 qui se trouve 20 m plus bas, côté sud.

Pil pax
La zone de poser utilisée (Coll. M Heger)

Ce dispositif s'avère efficace. Les mauvais jours, le fumigène du sommet montre le "tunnel" d'air dans lequel je peux me glisser sans être pris par les gros rabattants. Le deuxième m'indique dans quel sens je peux y faire mon approche, ce sens pouvant d'ailleurs changer de 180° en quelques minutes...

Les rotations se suivent alors, toujours en limite de puissance. La montée se fait en épousant le flanc de la montagne, en profitant de la moindre ascendance, la charge de charpentage ou de béton se balançant doucement sous l'Alouette. La descente se fait en autorotation à plus de 200 km/h, au ras du relief pour gagner du temps (je gère jalousement et scrupuleusement mon potentiel !).

Sling
Dépose d'une charge (Coll. M. Heger)

On aura compris que chaque "voyage" représente une double usure : celle de l'appareil et un peu aussi celle du pilote...

Aux deux terminaux de l'itinéraire se trouve la Légion :

- En bas elle assure la garde du camp de base et la sustentation des estomacs, deux tâches qu'elle assure fort bien (je garde un souvenir attendri du fameux boudin, froid, pris chaque matin vers 6 h avec une tasse de café... corsé !).

- En haut se trouve le brave caporal Schmöll, 25 ans de Légion, deux fois cité, trois fois cassé, etc. Il dort sous une petite tente de montagne, aime la solitude (en cela il est servi), parle avec un accent germanique qui ne fait pas honte à son nom, et son physique ramassé et dodu lui donne la stabilité nécessaire pour résister à des rafales de vent parfois très violentes. En dehors du largage de ses quelques fumigènes quotidiens, il médite sur ses combats passés et futurs, arpente son domaine rocailleux et désert et absorbe quelques rares "Kronenbourg". Il est très dévoué et n'a jamais d'état d'âme.

Or le 31 mai, vers 10 h du matin, je me trouve au camp de base. Les vols sont terminés pour la journée et, entouré de quelques légionnaires et de mon équipe technique, je savoure un casse-croûte réparateur, m'apprêtant déjà à rentrer sur Ajaccio. Soudain, le caporal-chef Hernandez, 11 ans de Légion, deux fois cité, etc., s'approche lentement après s'être présenté de la façon réglementaire, cérémonieuse et parfois fastidieuse propre à son arme. Il a l'air embarrassé, hésite, regarde vers le sommet du Cinto, prend sa respiration et lance enfin :

- « Mon lieutenant (je pardonne une fois de plus ce possessif abusif), il faut que vous remontiez là-haut. »
- « Je suppose, mon vieux, qu'il y a une bonne raison pour cela car c'est bouclé pour aujourd'hui. »
- « Mon lieutenant, c'est pour le caporal Schmöll ! »

J'imagine aussitôt l'évacuation sanitaire ou quelque drame. 

- « Rien de grave j'espère ? »
- « Mon lieutenant, c'est très sérieux ! »

Perplexe, j'attends. Il me tend une enveloppe. 

- « Voilà, il y a là-dedans la solde de Schmöll. Il faut la lui porter tout de suite. Enfin, ce matin quoi ! »

Sidéré, je préfère éclater de rire en croyant à une bonne blague, une sorte de manifestation d'un humour dont la nationalité m'échappe encore... peut-être celui de la Légion étrangère ?

- « C'est sérieux, mon lieutenant, il faut ! »
- « Mais enfin il n'y a là-haut ni bistrot, ni supermarché, ni bordel, alors ça peut bien attendre demain non ? »
- « Non, mon lieutenant ! »

Les autres légionnaires se sont rapprochés, ils me regardent d'un air grave.

- « Il a raison, mon lieutenant, il faut ! »
- « Mais enfin pourquoi ? »
- « Parce que la solde (1) c'est sacré. Et nous on la boit dans la journée, et après on n'aura plus l'esprit très clair. On aura encore soif et si la solde de Schmöll est ici on risque de la boire aussi. Et même si on ne la boit pas, Schmöll, là-haut, il ne va pas dormir tranquille s'il n'a pas sa solde. Et cette solde on vient seulement de nous l'apporter ! »

Ces arguments me sont assénés comme une rafale de fusil-mitrailleur et leur logique explose en moi, plus lumineuse encore que le pacifique et ancestral "Eurêka".

Au nom de l'habituelle entente plus que cordiale entre la Marine et la Légion, j'effectue donc cette surprenante opération de haute (2.700 m) finance et d'habile politique.

Le reste de la mission sera fait d'autant de décollages nocturnes, de levers de soleil grandioses sur la montagne corse, de retours matinaux à Ajaccio, à l'heure du petit déjeuner, ou au crépuscule, encore, quand la baie de Porto se pare de pourpre et d'or pour fêter le coucher du soleil-roi.

De chargement alouette
Déchargement (Coll. M. Heger)

Pilote alouette
Le CA Heger, alors EV1, prêt à redécoller (Coll. M. Heger)

Certes le camp de base, une nuit, sera détruit par un incendie, certes j'aurai un jour déposé à 2.700 m une jeune femme en talons aiguilles cueillie 30 mn plus tôt à la descente de la Caravelle Paris-Bastia, munie cependant des papiers officialisant sa mission et déclinant ses qualités de scientifique...

Jamais pourtant je n'aurai compris pourquoi il me fallait laisser mes camarades marins dans l'ignorance de ce que je faisais sur le Cinto.

Aujourd'hui, seule, une petite dalle en béton anonyme et indestructible, marque l'emplacement de "ma" zone de poser, empreinte durable d'une mission passionnante et pour le moins insolite.

Mais, au fait, où exactement se trouve la Corse ?


Michel HEGER

(1) La solde d'un légionnaire n'est en fait que la très petite somme d'argent liquide que ce dernier reçoit sur le terrain, le reste étant mis sur un compte par le commandement après le paiement des diverses dettes (foyer, coopérative etc.).

Extrait de "Une ancre et des ailes" (Éd : Éditions du Pen-Duick et Ouest-France - 1989)

Date de dernière mise à jour : 11/04/2020

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