- Hermine mord la poussière

 

HERMINE MORD LA POUSSIÈRE

 

insigne-12f.jpg                                                                                               Insigne de la 12F (DR)

Le 30 août 1957, une patrouille de deux Corsair de la 12 F (maître Kerhoas, chef de patrouille, et second-maître Perraudin, équipier) décolle vers 7 h 30 de Télergma  pour intervenir sur une opération qui se déroule au sud-ouest d'El-Kantara, aux portes du désert.

Kerhoas est un pilote expérimenté, moniteur de son état, qui a déjà baroudé en Indochine sur Hellcat. Quant à Perraudin, c'est un équipier confirmé pratiquement au terme de son engagement. Il a connu un accident d'appontage le 6 décembre 1956 duquel il est sorti indemne alors que son Corsair a sombré dans les eaux de la Méditerranée. Il est remonté à la surface de six mètres de profondeur avant d'être récupéré rapidement par un hélicoptère.

À l'approche des lieux, les pilotes repèrent sans mal leur objectif,  le djebel Mekrisane,  isolé au milieu d'une plaine aride. Des tirailleurs du 7e RTA sont aux prises avec une forte bande rebelle installée sur la crête, dans une cascade de blocs de gros cailloux. Kerhoas entre en contact radio avec un T-6 qui tournoie au-dessus du djebel :

- « Attendez, je pique sur votre objectif. Vous allez pouvoir repérer les départs des coups de feu ennemis",
     propose le pilote du T-6 »

Les Corsair décrivent un large virage, plongent et mitraillent la crête dans le sens sud-nord, perpendiculairement à la progression des tirailleurs. L'extrémité des ailes secrète un filet de fumée blanche qui sont des traînées de condensation de vapeur d'eau dans l'air. Facile en terrain plat, le straffing au canon de 20 mm est plus ardu dans les djebels où il faut assurer la ressource avec le sommet qui arrive rapidement.

Bouton armement sur "ON", collimateur allumé, les pilotes basculent rapidement leur appareil sur l'axe de tir en semi-piqué (de l'ordre de trente degrés), et amènent le point central sur l'objectif qui grossit vite.

À une distance variant de 300 à 600 m, ils lâchent d'abord des rafales courtes de une à deux secondes pour essayer de débusquer les rebelles, puis de plus longues, de trois à quatre secondes. La ressource est assez brutale pour pouvoir se replacer le plus vite possible. Quelquefois, pris par le feu de l'action, les pilotes peuvent se laisser aller à tirer trop bas, ce qui se solde par quelques trous dans la tôle.

Les obus de 20 mm rebondissent sur les rochers brûlants. Les assauts de la patrouille égratignent à peine les rebelles qui répliquent à l'arme automatique.

- « Attention, prévient le T-6, on vous tire dessus ! »

Au troisième passage, le Corsair piloté par le maître Kerhoas, dit l'Hermine, est touché.

- « J'ai pris une rafale", signale t-il à Perraudin. "Je monte pour sauter en parachute. »

De l'huile gicle abondamment du moteur qui perd de sa puissance, contraignant le pilote à se poser sur le ventre, dans la plaine aride et poussiéreuse. Le second-maître Perraudin survole le Corsair en rase-mottes et aperçoit un petit homme en train de courir sur l'aile. Il s'agit de son chef de patrouille qui s'est extrait du cockpit en emmenant le pistolet-mitrailleur coincé derrière le siège. Il s'abrite derrière un rocher. En voulant se servir de l'arme, une rafale part entre ses jambes. Prudent, Hermine pose délicatement le PM à côté de lui et attend les secours qui ne tardent pas.

L'affaire est sérieuse. Le général commandant la 21° Division d'Infanterie, accompagné de son colonel-adjoint, se pose en hélicoptère au PC de l'opération. Des renforts sont demandés, notamment des parachutistes, des hélicoptères et d'autres patrouilles de chasse. L'action de l'aviation ne s'interrompt pas.

corsair-17f.jpg                                                            Chance Vought F4U-7 "Corsair" (B. Pautigny - Wing Masters, 2001)

Des Mistral interviennent également. Quatre autres Corsair de la 12 F lâchent des bidons de napalm dans les anfractuosités, en vol rasant, parallèlement aux troupes amies. La précision en direction est très bonne, mais aléatoire en portée. À l'impact, les éboulis de rochers noircissent et les buissons secs roussissent.  En fin d'après-midi, un hélicoptère Bell du Groupement d'Hélicoptères N° 2 venu de Biskra pour procéder à des évacuations sanitaires, est abattu d'une rafale d'arme automatique au moment où il se posait. Son pilote, le maréchal des logis Lefèvre, est tué aux commandes. Deux Bananes de l'Aéronavale (31 F) prennent alors le relais dans des conditions difficiles, un orage ayant éclaté sur la zone.

L'enlèvement du Corsair du maître Kerhoas étant impossible, les armes de bord et la radio sont récupérées avant qu'il ne soit détruit par l'aviation. Il s'agit du troisième appareil perdu par la 12 F depuis qu'elle participe aux opérations de maintien de l'ordre en Algérie. Le 19 juin, le second-maître Cousin s'est écrasé au sol au cours d'une mission de bombardement. Cinq jours plus tard, le 25 juin, l'enseigne de vaisseau Parent  a trouvé la mort dans des conditions presque analogues. Mais le Corsair du maître Kerhoas sera le seul abattu du fait de l'ennemi durant toute la guerre d'Algérie.

Cinq mois plus tard, le 8 février 1958, les Corsair de la 12 F participeront au bombardement de Sakhiet-Sidi-Youssef, en Tunisie, qui aura un retentissement international. Les autres flottilles s'illustreront en d'autres occasions, notamment la 14 F du lieutenant de vaisseau Richebé au cours de la bataille de Souk-Ahras en avril 1958, l'une des plus importantes de la guerre d'Algérie. On relèvera 11 impacts émanant de tirs d'armes automatiques sur l'un des Corsair de la flottille !

Quelques rares missions seront également effectuées à partir du porte-avions Bois-Belleau en février 1958  dans l'Algérois, puis en février 1959 à partir de l'Arromanches.

La 15 F du lieutenant de vaisseau Belin sera durement éprouvée le 28 novembre 1958 avec la perte de deux pilotes, l'enseigne de vaisseau Patris et le second-maître Saint-Vanne, tués accidentellement au retour d'une mission alors que les sommets entourant la base de Télergma étaient accrochés par de nombreux nuages.

En juillet 1961, la 17 F du lieutenant de vaisseau Campredon sera engagée dans la bataille de Bizerte pour dégager la base attaquée par l'armée tunisienne. Un détachement de la 12 F (lieutenant de vaisseau Jacobi) rappliquera de Télergma pour prêter main-forte.

                                                                                           Patrick-Charles RENAUD

> Extrait de "Aerostories"

 

Date de dernière mise à jour : 11/11/2012