- La disparition de Pierre Decroo


LA DISPARITION DE PIERRE DECROO 

Il y a soixante ans, le 25 mai 1950, le pilote d'essais berguois Pierre Decroo s'écrasait aux commandes
d'un prototype de chasseur à réaction, en bordure du centre d'essais en vol de Brétigny, sur la commune
de Marolles-en-Hurepoix (Essonne).

Si la profession de pilote d'essais exige toujours une élite, l'aide par ordinateur et l'usage de simulateurs permettent aujourd'hui de mettre plus sûrement au point les prototypes, et surtout, de préserver la vie des pilotes. Il y a soixante ans, ceux à qui l'on confiait un matériel nouveau n'avaient pas d'autre solution que de l'amener là-haut pour lui arracher tous ses secrets, bien souvent avec des surprises dramatiques...

De nombreux pilotes en firent la triste expérience. Pierre Decroo allait ainsi vivre une première aventure tragique le 10 janvier 1948, puis une deuxième, le 25 mai 1950, qui lui sera fatale.

Né le 31 décembre 1913 à Bergues, Pierre Decroo est breveté pilote de tourisme à 17 ans. En 1935, à bord d'un petit biplan de 85 CV, il effectue un raid de 20.000 km jusqu'au Soudan. En 1939 et 1940, il est pilote d'essais à l'Arsenal de l'aéronautique. Il n'accepte pas la défaite de 1940. Il s'évade de France.

En janvier 1943, après avoir traversé, seul à pied, les Pyrénées, le pilote est recueilli, malade et exténué, par des Anglais à Séville. Il est alors amené à Lisbonne, au Portugal. Un hydravion l'emmène en Angleterre. 

Souffrant des pieds, Pierre Decroo est soigné chez un médecin pendant deux mois. Affecté à la Royal Air Force, il rejoint rapidement les Forces aériennes françaises libres au Squadron 345 (groupe de chasse 2/2 Berry) sous le pseudonyme de Peter. Il effectue ensuite de nombreuses missions de chasse et d'attaque au sol et participe aux missions du débarquement, qui lui valent plusieurs médailles, distinctions et citations. Il survole plusieurs fois de nuit, et à basse altitude, sa ville natale, saluant à sa manière sa famille.

En juillet 1945, Pierre Decroo est affecté au Centre d'essais en vol de Marignane (Bouches-du-Rhône), puis reprend en 1946 sa place de pilote d'essais à l'Arsenal de l'aéronautique. En octobre 1947, il se voit confier la mise au point d'un bimoteur à hélice contrarotative, l'Arsenal VB-10.

vb-10-b.jpgArsenal VB-10 (DR)

Le 10 janvier 1948, il décolle de Villacoublay (Yvelines). À la verticale d'Antony, suite à une rupture d'embiellage, le feu se déclare et se propage à la cabine. Survolant la ville, Pierre Decroo peut sauter en parachute. Voulant à tout prix que son appareil s'écrase en dehors de la ville, il saute au dernier moment et se fracture les jambes. Il est grièvement brûlé. Ce sacrifice lui vaut la croix d'Officier de la Légion d'honneur. Pierre Decroo lutte alors pendant des semaines contre la mort.

Un an après son accident, il vole à nouveau et participe, en 1950, aux essais du VG-90 01, un chasseur à réaction destiné à l'Aéronavale. Le 25 mai 1950, lors d'un vol de routine, Pierre Decroo effectue un passage à basse altitude au cours duquel le train d'atterrissage sort inopinément, à une vitesse bien supérieure à celle tolérée. Les trappes s'arrachent et heurtent l'empennage, entraînant la chute du VG-90 sur la commune de Marolles-en-Hurepoix. Pierre Decroo, probablement assommé, n'aura pas la possibilité de faire fonctionner son siège éjectable. Sur le lieu de la catastrophe, une stèle rappelle la disparition du courageux aviateur. Pierre Decroo aura droit à des funérailles nationales.

Vg 90Arsenal VG-90 (DR)

En 1980, la ville de Bergues se souvient de son héros et lui rend un vibrant hommage. Une plaque commémorative est inaugurée à l'Espace beffroi. Elle a malheureusement disparu il y a plusieurs années.

                                                                                                                                                          J... D...

Decroo 2Pierre Decroo 1913-1950 (DR)
 
> Extrait de "LA VOIX DU NORD", édition de Dunkerque du 25 mai 2010.

Compléments sur le VG-90

 

En 1946 le Ministère de l’Air lança un programme de chasseurs embarqués à réaction destinés à l’aéronautique navale française. Trois appareils, tous équipés du réacteur Rolls-Royce Nene construit sous licence par Hispano-Suiza, furent présentés au Centre d'essais en vol en 1949, dont l’Arsenal VG-90.

Dessiné par l’ingénieur Galtier à partir du VG-70, il s’agissait d’un monoplan à aile haute avec voilure et empennages en flèche. Le fuselage était entièrement métallique, de structure monocoque, la voilure avait une structure métallique et un revêtement en contreplaqué. Les prises d’air, ventrales sur le VG-70, étaient reportées le long du fuselage, sous le bord d’attaque de l’aile et le train d’atterrissage tricycle était entièrement escamotable. L’armement prévu varia durant le programme. Composé initialement de 3 canons Hispano-Suiza de 30 mm et de bombes sous voilure, il fut modifié en 2 canons de 20 mm et 7 mitrailleuses de 7,7 mm, un panier ventral escamotable de 36 roquettes et des charges externes sous voilure.

Un programme catastrophique
 

Trois prototypes furent construits, le premier vol intervenant le 27septembre 1949. Les essais au CEV de Brétigny débutèrent le 10 avril 1950, mais le 25 mai 1950 le premier prototype s’écrase, tuant le pilote d’essais Pierre Decroo. L'enquête conclura à l'ouverture intempestive des trappes de train avant qui s'arrachèrent et vinrent heurter l'empennage, rendant le prototype incontrôlable. Il fut remplacé en juin 1951 par un second prototype, entièrement métallique, mais le 21 février 1952 celui-ci fut victime au-dessus de l’Allier d’un phénomène de flutter qui entraîna la rupture de l’empennage. Le pilote Claude Dellys ne parvint pas à faire fonctionner son siège éjectable et se tua à son tour. Les essais furent alors interrompus, le dernier prototype, qui devait recevoir un réacteur Snecma Atar 101F de 4 000 kgp, n’étant pas achevé1.

Ce programme fut particulièrement désastreux, puisque le NC-1080, qui avait effectué son premier vol le 29 juillet 1949, fut détruit en vol le 7 avril 1950, tuant le pilotePierre Gallay. Dernier participant au programme, le Nord-2200 prit l’air le 16 décembre 1949 mais fut jugé trop lourd et trop instable pour pouvoir être utilisé sur porte-avion.

> Origine du texte : Jean CUNY, "Les avions de combat français 1944-1960" (Éd : Larivière, Coll Docavia n° 28)

 

 

Date de dernière mise à jour : 26/11/2013