- C'est normal, c'est le 116


C’EST NORMAL, C’EST LE 116

Le premier avion que je vois sur le parking de l'Escadrille tchadienne, où je viens d'être affecté en ce mois de juin 1975, est le C-47 n° 116, une vielle connaissance. Il était à la 7e Escadrille de navigation de l'École de pilotage de la Base École 702 d’Avord et il a suivi à Toulouse Francazal lors de la création du Groupement École 316,en charge de la formation des navigateurs et radios.

À l'époque, décoré des bandes orange fluo anticollision, chargé d'antennes filaires HF, équipé de 3 tables navigateur et de 3 postes HF dans le cargo, il embarquait autant de moniteurs que d'élèves et devenait une ruche bourdonnante.

Alors que je poursuis mon chemin, un petit quelque chose me gratte la mémoire puis s'affiche :

- « Le 116 doit voler avec 2 gueuses dans les toilettes. »

nous répétait la mécanique, sans nous dire pourquoi. C'est dans mon disque dur.

 

Une année vient de passer, vite car on vole beaucoup ici. Il faut honorer 3 DETAM de 6 jours en permanence et occuper les postes annexes, ainsi, moi, 12e cleps dans notre ERV 3/93, je me retrouve officier adjoint au Cdt d'unité et en charge du recrutement pour les écoles de France et d'URSS.

La relève nous amène de nouveaux visages et de nouveaux talents et parmi eux voici mon copain Jacques Valery, pilote de C-135 du 3/93. Il a aussi un bon nombre d'heures de C-47 acquises au GAEL et environs. Voilà un pilote qui n'a plus rien à apprendre du pilotage des aéronefs mous du gauchissement car les 2 avions ne se font pas la honte là-dessus.                        

Demain, nous partons en DETAM à Faya-Largeau. Ce tantôt, il faudra faire les achats pour approvisionner la popote, toute popote étant par nature une auberge espagnole.

Ce matin, les OPS nous ont prévu un vol de reprise en main du C-47 de 1h. Jacques n'a rien oublié, la mise en route et le roulage sont sans problème, alignement et à la mise des gaz, l'avion nous plante d'un coup un superbe et soudain pylône façon cathédrale, les hélices frôlent le goudron mais ne touchent pas, par chance.

L'avion revient queue basse et Jacques me lance un regard plein d'étonnement. J'ai compris mais je n'ai pas le temps de lui expliquer, il faut libérer la piste.Je lui dis :

- « C'est normal, c'est le 116 »

Je vais m'asseoir à la dernière place de la banquette troupe et lui crie d'y aller. Il a pigé et tout se passe bien. Au retour, je dis aux deux autres ce que je sais, nous allons ouvrir les toilettes qui sont vides. Quelqu'un a osé !

Nous nous rendons au bureau de l'Officier mécanicien,un jeune Lt tchadien qui a subi plusieurs années de prison politique et a échappé à la torture gràce au coup d'état militaire, ce ne fut pas le cas de tous, Adji Kosëi, dont je fus le moniteur radio y est mort. De même  Mouta Seïd, autre élève tué par les Lybiens à N'djamena.

Afrique, pour tous ces morts,ces génocides, ces dictatures à répétition, ces haines sans fin, je te hais ! 

L'officier a pensé qu'il n'était pas utile de transporter ce poids mort. Alors que je m'apprête à lui conseiller de regarder le livret avion, le chef de piste qui gratte sa paille sur une forme 11 dit :

- « C'est normal, c'est le 116 »

Et de raconter le gag dont cet avion s'est rendu coupable alors qu'il était affecté au GT 3/62 "Sahara" à Alger Maison Blanche .

La veille d'une prise d'armes, le chef de piste donne l'ordre à deux mecanos de placer les avions en expo statique, la roulette sur la ligne et les hélices au garde à vous.  Le SIMPAR, la barre de remorquage et ça n'est pas le temps que ça prend à deux gars dégourdis qui viennent bientôt rendre compte de l'èxécution de l'ordre.

Le chef va vérifier, pousse un hurlement : un avion, le 116, est en retrait de 50 cm ! Une oreille dans chaque main, le chef se rend à la roulette de queue et lâche tout, éberlué :

- « La roulette est sur le trait ! »

Un ancien qui a fait l'Indo rit de leur surprise et leur dit :

- « C'est normal, c'est le 116 »

Cet avion s'est embourbé en Indes, peut-être faisait-il le pont aérien vers la Chine par dessus l'Hymalaia, son pilote novice a voulu le sortir aux moteurs et il a fallu ensuite plusieurs camions pour le tirer, si bien que la tôle a été déchirée en avant de la porte cargo. Les chaudronniers se sont mis à l'ouvrage, le couple déchiré supprimé, les deux parties raccordées avec brio et l'expérience a montré qu'il lui faut 2 gueuses dans les toilettes pour voler à vide.                                   

Je ne sais pas ce qu'il est advenu du 116, aprés ces guerres. En Afrique plus qu'ailleurs, rien ne se perd, tout se transforme. La cellule aura été vendue à un ferrailleur qui aura démonté et refondu les tôles pour couler des cocottes-de-cuisine-en –fonte-d'alu que l'on trouve en ribambelle sur les étals des marchés africains.

Après une longue carrière, utile jusqu'au bout.

Étrange destin.

                                                                                Pierre NIGAY.

Date de dernière mise à jour : 29/07/2013