- C'est beau la confiance

 

C’EST BEAU LA CONFIANCE, C’EST BEAU L’AMITIÉ

Ce soir là, la météo n’est pas très bonne. Je décolle de nuit en Mirage pour une R 45 nord, un itinéraire réservé pour l’entraînement au vol à basse altitude, sans visibilité, avec l’aide du radar de bord. L’avion est équipé de réservoirs pendulaires de 1300 litres. J’ai donc de quoi voir venir.

Décollage de Nancy, entrée dans les nuages vers 500 pieds, contact avec l’approche de Luxeuil qui assure la police et la régulation dans l’itinéraire, et c’est parti pour une bonne heure de vol dans les nuages, le nez dans le radar, au ras des collines.

En sortant de l’itinéraire, du coté de Colmar, j’appelle à nouveau l’approche de Luxeuil pour reprendre de l’altitude et rentrer à la maison. Avant de me transférer au radar de Nancy, Luxeuil m’indique que la météo s’est dégradée sur la région et que cette base recueille tous les avions des terrains environnants qui sont encore en l’air. 

Sur la fréquence du radar de Nancy l’ambiance est tendue. C’est la fin des vols de nuit et la fatigue se fait sentir. Plusieurs avions appellent pour se poser. Beaucoup sont à court de carburant. 

Je reconnais la voix de Didier, un de mes bons amis contrôleurs, qui leur répond. C’est lui qui recueille les avions avant de les répartir vers les contrôleurs GCA qui, avec le radar de précision, ne peuvent guider qu’un avion à la fois jusqu’à l’entrée de la piste. Didier m’attribue une zone et une altitude d’attente, et me demande de le rappeler quand il ne me restera plus que le pétrole minimum prévu par les consignes…, et pas avant. Il a du boulot ! Comme il me reste une bonne demi heure de réserve, je lui propose d’aller me poser à Orange ou à Istres. 

- « Non, ce n’est pas la peine, la situation va se décanter.»

J’affiche le régime économique, je tourne en rond dans la zone qui m’a été attribuée, et j’écoute.

Les avions continuent d’arriver de partout pour se poser. Certains pilotes ont la voix un peu plus haut perchée que d’habitude. Il ne leur reste que quelques minutes de carburant.

Didier, très pro, annonce calmement les conditions en finale :

- « Visibilité 3 km, plafond 4 à 500 pieds, vent dans l’axe avec des rafales, pluie et neige mêlées.»

Pas de quoi pavoiser. Quand il ne me reste plus que le carburant minimum réglementaire, je l’annonce à Didier, … qui est encore très occupé. Il me demande d’attendre encore un peu. Au bout de 4 à 5 min, la situation s’est un peu calmée mais il y a encore du monde sur la fréquence. Je n’ai pratiquement plus de réserve de carburant et je relance Didier.

- « Encore deux ou trois minutes, les G.C.A. sont saturés.»
- « J’espère qu’il ne s’agit pas de minutes de coiffeur et que le contrôleur G.C.A. est un bon.
     Mes réserves sont épuisées et je ne pourrai pas faire une deuxième tentative si la première échoue.»
- « Tu seras le dernier à te poser et c’est moi qui t’emmènerai jusqu’au bout. »
- « O.K.»

Pour qu’un contrôleur et un pilote se tutoient sur la fréquence, il faut qu’ils se connaissent bien, et que la situation soit devenue suffisamment sérieuse pour se parler "entre hommes", au-delà de la procédure. 

Quand Didier m’appelle pour la descente, nous n’avons plus droit à l’erreur. Il me reste le carburant nécessaire pour atterrir et de quoi remettre les gaz pour rejoindre, juste avant la panne sèche, la zone d’éjection à proximité de la base. Didier, toujours aussi calme, me guide entre les deux balises du seuil de piste, comme dans le livre. D’après les mécanos qui ont fait les pleins, il ne restait que deux à trois minutes de vol dans les réservoirs de l’avion.

Ce soir là, les rencontres entre les pilotes et les contrôleurs de Nancy, et les pilotes déroutés des autre bases, ont été sonores et chaleureuses. Puis nous avons essayé de faire prévenir les familles, et loger tout le monde.

C’est beau la confiance, c’est beau l’amitié. Quand les aventures se terminent bien, elles se fêtent souvent par des chahuts de collégiens. 

                                                                                     Denis TURINA

TurinaL'auteur (par beau temps) avec un mécano (Coll D. Turina)

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 05/02/2014