- Beyrouth 1975

 

BEYROUTH 1975

Avril 1975 au "Poitou" :

Le 15, départ pour une mission, en principe sympathique, un aller-retour à Djibouti en cinq jours, par Brindisi, Beyrouth et Djeddah (escales techniques), avec le Lt Sudul PCB, et le F-158 F-RAZX.

Nous partons malgré un regain de tension au Liban, et passons la soirée du 15 à Brindisi. Le 16, nous décollons pour Beyrouth, comme prévu, pour y faire le plein de carburant.

Beyrouth

À la prise de contact radio, le contrôle nous informe que des tirs d'armes légères ont lieu à l'est de l'aérodrome. Je ne me souviens pas exactement des termes employés, mais il nous a dit en substance que nous pouvions nous poser à nos risques et périls. Que faire ? Il nous faut du pétrole. Continuer vers Djeddah ? Trop loin. Essayer Chypre ou Damas ? Nous n'avons pas les autorisations né­cessaires. Décision : on se pose, on fait le plein rapidement et on repart. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire.

Beyrouth

On se pose effectivement, après avoir vu à notre gau­che, pendant l'approche finale, des fumées que la tour nous a dit être des tirs de mortiers. Arrivés au parking, la tour nous informe qu'il est impossible de faire le plein.

Nous sommes bloqués à Beyrouth. Nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls, plusieurs avions de di­verses compagnies civiles sont dans le même cas que nous. Circus vert (Cotam Paris) est pré­venu par radio.

Après avoir pris contact par téléphone avec l'ambassade de France, il s'avère, après une longue at­tente, que celle-ci ne peut rien faire dans l'immédiat pour le carburant. Elle nous envoie donc un taxi pour nous emmener dans un hôtel où elle nous a retenu des chambres. Notre hôtel se trouve à proximité du centre ville, au sud, près de l'artisanat, sur la route littorale, avec vue sur la mer.

Repas du soir, et soirée sans intérêt. Le 17 au matin, après le petit déjeuner, impossible de sor­tir de l'hôtel, sur la recommandation de l'ambassade qui nous cherche du carburant. Pour ne pas rester enfermés, on monte sur la terrasse de l'hôtel. Le temps de prendre une photo de la côte, et nous entendons à l'est, à quel­ques centaines de mètres à peine, des tirs d'armes auto­matiques et des explosions plus sourdes d'armes lourdes. De la fumée s'élève d'un immeuble, qu'on nous dira être l'Holliday Inn. J'ai à peine le temps de prendre une photo lorsqu'un membre du personnel de l'hôtel vient nous demander de rentrer nous mettre à l'abri, des personnes ont été blessées par balle sur la terrasse d'un hôtel voisin, et la direction du nô­tre ne veut pas avoir le même problème. Nous non plus.

Beyrouth

Nous rejoignons donc nos chambres. Le con­tact téléphonique est maintenu avec l'ambassade qui continue à nous chercher du pétrole. En attendant, on admire le paysage, c'est à dire la mer.

Tout à coup, on voit arriver derrière un petit promontoire à droite, une barque, occupée par quatre ou cinq personnes, qui longe la côte à trente ou quarante mètres. Assez curieusement, l'un de ses occupants semble regarder dans une sorte de seau qu'il tient enfoncé dans l'eau. La bar­que s'arrête, repart, et à la faveur d'un de ces ar­rêts, on s'aperçoit que le seau n'a pas de fond, ou, plus exactement, que le fond a été remplacé par une vi­tre, méthode classique, quand l'eau est claire, pour exa­miner le fond de la mer quand il ne dépasse pas vingt ou trente mètres. Mais que cherchent-ils ?

Nous n'allons pas tarder à le savoir. En effet la barque s'arrête en face de nous, et tourne un peu, sur les instructions de l'observa­teur au seau. L'un des autres occupants sort de dessous son siège un petit objet que nous ne voyons pas et le jette dans l'eau. La barque s'écarte, quelques secondes s'écou­lent, nous entendons une explosion étouffée et un gros remous se forme à la surface. C'étaient tout simplement des pêcheurs, qui n'ont plus eu qu'à ramasser le poisson avec une épuisette, et le petit objet était une grenade 

Bien sûr, c'était depuis deux ou trois jours le début de ce qui s'appellera la "Guerre de deux ans". On entendait toujours des tirs sporadiques, et on se doutait bien que les armes circulaient librement, mais de là à voir pêcher à la grenade, en plein jour, à quelques brasses de la côte, presque en centre ville ...M ! S'il y en a qui pratiquent ce genre de pêche en France, ils le font plus discrètement car c'est ri­goureusement interdit.

L'ambassade a finalement réussi à nous trouver du kérosène chez les hélicoptères de l'Armée de l'air libanaise, à proximité du parking de notre Transall.

Nous avons donc pu faire un complé­ment de plein sérieux et repartir vers Djeddah le 18 au matin, avec un soupir de soulagement.

Arrivés le même jour à Djibouti, nous y passerons la journée du 19, avec un tour aux îles avec le boutre pour les amateurs de coups de soleil, et une dégustation d'huîtres de palétu­viers pour l'apéritif du soir, place Ménélik.

Retour vers la métropole le 20, mais nous ferons direct Djeddah - Brindisi, ou nous dormirons, en évitant Bey­routh, pour rentrer à la maison le 21.

Ces escales techniques, surtout au Moyen-Orient, po­saient souvent des problèmes en raison de l'instabilité de certains des pays traversés, et des relations de la France avec ces pays. Pour Djibouti, en C-160, il fallait une escale entre Brindisi et Djeddah. Nous avons eu successivement Beyrouth, puis Le Caire, à nouveau Beyrouth, puis Iraklion en Crète, avec une percée tordue dans tous les sens du terme (les Allemands y perdront un Transall et son équi­page), et enfin Le Caire à nouveau (tout au moins jusqu'à ma retraite, fin 76).

Il en a été un peu de même pour Fort Lamy (devenue N'Djamena). Au début du Transall, nous passions par Bousfer, en Algérie (quelques kilomètres à l'ouest d'Oran). Début 1969, il a fallu abandonner Bousfer. On a d'abord essayé Tripoli, qui m'avait paru être une ville sympathi­que, pour finalement adopter Djerba.

                                                                                                         Robert CHAUVIN

 > Extrait de "ANTAM Info" n°47 d'octobre 2013

Date de dernière mise à jour : 10/02/2014