- Aventure en Ethiopie

 

AVENTURE EN ÉTHIOPIE

Du 25 janvier au 7 mars 1985, un Transall C-160 avec deux équipages, ainsi que
des appareils allemands et britanniques, ont été mis en place en Ethiopie
dans le cadre d'une opération humanitaire visant à venir en aide aux population.
Les missions ont été conduites à la fois en Ethiopie, à partir d'Addis-Abbeba,
et au Soudan, à partir de Port Soudan. Près de 300 t de nourriture (blé, farine,...)
et de médicaments ont ainsi été transportées par le C-160 pendant l'opération.

Depuis plusieurs années, la guerre civile faisait de nombreuses victimes en Ethiopie. D'un côté, les troupes du colonel Mengistu, appuyées par les Soviétiques, tenaient les villes et les grands axes de communication, de l'autre, la rébellion, composée de plusieurs factions armées, maîtrisait les trois quarts du pays et jouissait d'un grand soutien de la population.

L'impact des combats, aggravé par plusieurs années de sécheresse, avait engendré la famine dans plusieurs parties du pays. Cette situation avait fait l'objet d'un fort tapage médiatique, et la France avait mis à la disposition de l'aide internationale un C-160 et deux équipages. Celui du "FrancheComté" en était au 90e jour d'une mission initiale de trois semaines.

Notre travail consistait principalement, en collaboration avec les organisations humanitaires, à acheminer dans les villages de la montagne une partie de la nourriture qui pourrissait sur le parking d'Addis-Abeba et sur les quais du port. Le gouvernement éthiopien, censé coordonner les transports, était totalement dépassé par l'ampleur de l'opération. C'est donc souvent l’équipage qui décidait du déroulement de la mission. 

Un représentant des autorités gouvernementales, chargé de suivre les opérations et de nous servir d'interprète, nous suivait dans nos déplacements. Il était là surtout pour surveiller nos faits et gestes et empêcher tout contact avec les rebelles. 

Cette journée du 3 mars 1985 était la dernière que nous devions passer sur le territoire éthiopien, le retour vers la France, vers nos familles, était prévu le lendemain, via Djibouti. L'histoire nous a prouvé qu'il faudrait encore attendre un peu.

L'atterrissage sur l'aéroport de Lalibela terminait donc une longue série de missions humanitaires au travers de l'Ethiopie et du Soudan. 

C 160 transallAtterrissage en Afrique d'un "Transall" sur une piste en latérite (DR)

Ce terrain ne ressemblait en rien à une de ces pistes européennes avec toute son infrastructure. Imaginez plutôt un champ en latérite encastré au fond d'une vallée perdue d'Afrique, là où un avion d'aéro-club oserait à peine s'aventurer. Mais, une fois de plus le Transall faisait merveille. 

Ce matin-là, l'ambiance n'était guère différente de celle des autres jours : quelques hommes pauvrement vêtus, peut-être un peu plus armés que d'habitude, quelques coups de feu aux alentours mais rien de plus qu'un jour d'ouverture de chasse en Sologne.

Les événements se sont compliqués quand le mécanicien navigant est venu m'expliquer qu'un des soldats ne souhaitait pas, malgré son insistance, modifier la direction de son lance-roquette antichar pointé sur l'avion. C'était un signe. Quelques instants plus tard, l'interprète m'annonçait solennellement :

- « Sir, we have a problem ». 

Nous venions en fait d'atterrir sur un champ de bataille (ce qui ne se fait pas chez les gens bien élevés, ça dérange le combattant et ça peut l'agacer). L'agitation allait croissant aux alentours de l'avion. L'accompagnateur nous expliqua que ces soldats nous demandaient de les suivre à l'abri, de manière à éviter de rencontrer trop rapidement une balle perdue. Qui étaient ces hommes ? Que faisaient-ils là ? Autant de questions sans réponses qui nous traversaient l'esprit.

Mais l'insistance avec laquelle ils nous montraient le chemin à suivre, avec leurs armes, suffit à nous convaincre (la kalachnikof fait partie de ces instruments pédagogiques qui permettent de convaincre plus rapidement l'auditeur récalcitrant, même s'il ne parle pas la langue). Nous les avons donc suivis en direction des montagnes environnantes, persuadés que nous ne perdrions pas de vue notre Transall. Les coups de feu se faisaient plus lointains au fur et à mesure que nous nous éloignions du terrain.

Plusieurs colonnes d'hommes armés nous avaient rejoints et, bien qu'à l'abri des combats, l'atmosphère devenait lourde... Que voulait dire tout cela ? À l'abri des premiers reliefs notre interprète nous a avoué du bout des lèvres qu'il s'agissait de la rébellion. La peur affichée sur son visage le confirma sans équivoque... Alors, entouré de plusieurs hommes armés, il nous confirma que nous devions reprendre la marche. Il est difficile d'exprimer ce que l'on ressent dans ces instants où toute communication se limite à un mouvement du fusil pour montrer la direction à prendre. 

GuerriersQuelque part en Afrique (DR)

Commença alors une marche de plusieurs heures à travers d'étroits sentiers dans la montagne. De nombreux groupes armés nous avaient rejoints et la colonne s'étalait maintenant sur plusieurs centaines de mètres. Aucun de ces hommes ne parlait une langue qui nous permette de communiquer et notre interprète n'interprétait plus rien. Il ne pensait plus qu'à l'issue du voyage qui ne présageait rien de bon pour lui. 

L'équipage s'était quelque peu éparpillé tout au long de cette colonne au fur et à mesure de la marche. Serge, le copilote, marchait en tête, quasiment sur les talons de l'un des rebelles. À la question « Pourquoi ?», il me répondit que ce soldat tenait à la main une grenade dégoupillée et que si les circonstances le contraignaient à la lancer, il aimait autant être près de lui... sa réponse n'appelait aucun commentaire.

Nous marchions ainsi depuis environ deux heures quand le navigateur et les deux mécaniciens navigants qui suivaient d'un peu plus loin me firent un signe. Un groupe armé venait de rejoindre notre colonne, portant sur le dos et la tête l'ensemble de nos bagages et plusieurs équipements de l'avion. À ce moment, le moral afficha un très net recul - nous étions maintenant loin de tout et il ne semblait plus question de se mettre simplement à l'abri des tirs. D'ailleurs, ces derniers ne s'entendaient plus et, mis à part le bruit des pas, les échanges se limitaient au strict minimum. 

Le navigateur, qui était le plus jeune de notre équipe, semblait aussi le plus affecté. Quand il m'a demandé : 

 - « C'est quoi tout ça, où va-t-on, que va-t-on devenir ? »

j'ai dû lui répondre une grande banalité pour le rassurer, car je n'en avais plus la moindre idée.

La colonne, qui s'étalait maintenant sur plus d'une centaine de mètres, s'immobilisa. Je mis à profit cet instant pour essayer d'aller aux nouvelles vers l'avant. Au passage, notre accompagnateur, les traits livides, m'agrippa le bras. Il me supplia, lorsque nous serions en contact avec les responsables de la rébellion, pour le faire passer pour un homme à tout faire dont j'avais personnellement loué les services à Addis-Abeba. C'était là sa seule chance de survie. 

Je n'avais obtenu aucun renseignement de la personne qui était en tête de la colonne, elle ne parlait que sa langue. En rejoignant l'équipage, j'ai senti à leur regard qu'ils venaient de subir une grande frayeur. En effet, après mon départ, les soldats leur avaient désigné du bout du canon de leur kalachnikov une fosse naturelle d'environ un mètre de profondeur à l'abri des arbres en leur faisant comprendre d'aller s'y installer : cette image trop connue de l'histoire et du cinéma les a persuadés qu'ils étaient proches des derniers instants. Il leur aura fallu plusieurs minutes pour réaliser qu'aucun coup de feu ne partirait cette fois et qu'il s'agissait simplement de se reposer quelques minutes.

Durant cette période, nous avons pu nous asseoir un instant. Les deux mécaniciens en ont profité pour enterrer discrètement dans le sol des chapelets (en matière plastique colorée) dont nous nous étions parés la veille lors dune soirée déguisée. 

 - « On ne sait jamais à quoi peut pousser la religion chez ces gens-là !», m'ont-ils dit.

Il s'agira là d'un sujet de plaisanterie, mais beaucoup plus tard seulement. Nous n'avons pas tardé à reprendre la marche et, après environ deux nouvelles heures dans les sentiers de montagne, nous sommes enfin arrivés à un des camps clandestins de la rébellion.

C'était en fait un minuscule village composé de quelques huttes en paille et en torchis, qui servait momentanément de PC à ces hommes. Le représentant de ce groupe est tout de suite venu à notre rencontre. Il s'agissait d'un homme d'environ 35 ans, se faisant appeler John et parlant parfaitement l'anglais. 

Il a tenu à nous rassurer rapidement en nous expliquant qu'il n'avait aucune intention belliqueuse à notre égard et qu'il appréciait énormément les efforts que nous faisions pour son pays. Il combattait le régime d'Addis et les troupes soviétiques spécialement chargées des déportations de populations. Les événements de ce matin en étaient un exemple. La nourriture qui était acheminée sur le terrain de Lalibela était systématiquement confisquée par les soldats du colonel Mengistu. La rébellion était ainsi contrainte d'attaquer régulièrement la garnison afin de reprendre ces vivres pour les distribuer aux populations alentour. C'est durant l'une de ces opérations que nous avions joué les fauteurs de troubles.

Après nous avoir présenté ses soldats, John nous a donné un abri dans une des huttes du village ainsi qu'un peu de nourriture. Il fallait maintenant attendre que les combats soient terminés pour rejoindre le terrain. À cette heure, l'ambassade de France à Addis-Abeba avait déjà été informée de notre disparition par l'équipage d'un avion de passage qui avait donné l'alerte.

Le calme était revenu dans les esprits mais pour une bien courte durée - cette journée serait placée sous le signe de l'adrénaline. En effet, John, revenu quelques instants après, m'annonça qu'il était entré en contact avec sa hiérarchie et que son général souhaitait que nous visitions les zones libérées par leur soin, afin de pouvoir témoigner devant la presse internationale.

Zone

Rien de bien effrayant si ce n'est que ces zones se trouvaient à plusieurs jours de marche et qu'il fallait ensuite rentrer par ce qu'il appelait la filière soudanaise. D'après un rapide calcul du navigateur, il y avait environ un mois de marche si tout allait bien. Nous avions connu des situations meilleures. 

Le bruit caractéristique du Transall dans le lointain ne fit qu'aggraver la situation psychologique. Ce ne pouvait être que le C-160 allemand qui amenait l'équipage français resté à Addis afin de récupérer notre avion. Si cette opération réussissait, nous étions définitivement à un mois de marche de la civilisation au travers d'un territoire en état de conflit. 

Le silence fut pesant jusqu'à ce que nous percevions le bruit sourd de la remise de gaz salvatrice pour nous. Ils n'avaient pas osé se poser, mais demain ?

Durant tout l'après-midi et une grande partie de la nuit, John et moi avons discuté. Il avait fait ses études à Oxford et partageait les valeurs du monde occidental. Cette opportunité me permit de lui demander d'expliquer à sa hiérarchie que cet acte allait davantage desservir sa cause que la servir. 

Je comprenais parfaitement son geste mais l'arraisonnement d'un avion humanitaire allait être considéré par les Européens comme un acte de terrorisme et risquait ainsi de faire supprimer l'aide internationale. Ce qui allait tout à fait à l'en-contre de ses intentions. 

J'éprouvais de plus en plus la sensation que John partageait mon avis. Enfin, je lui ai aussi proposé de libérer le reste de l'équipage et de rester pour aller faire cette visite de quelques semaines. Mais il voulait au moins deux hommes, car si l'on mourait pendant le trajet, il risquait d'être accusé de l'avoir tué. Le risque étant très grand de ramener l'avion avec aussi peu de membres d'équipage, j'ai donc poursuivi mes efforts pour convaincre John 

Ce fut relativement difficile car il en référait sans cesse à la hiérarchie.

Mais les dieux étaient avec nous en cette fin d'hiver sur les hauts plateaux d'Ethiopie. John finit par convaincre son général de nous libérer ; il mit à notre disposition une centaine de soldats pour nous escorter en cette fin de nuit jusqu'au terrain.

Lorsque nous sommes arrivés à l'avion, à notre grande surprise, la cargaison se trouvait encore à bord. Le chef de notre escorte me rappela qu'il ne dirigeait pas des pillards et qu'il ne voulait en aucun cas spolier les organisations humanitaires. J'ai même dû lui expliquer que, pour des raisons techniques, il était impossible de décoller avec ce fret. Il nous a précisé qu'il libérerait le terrain avant l'aube après avoir contacté les populations locales pour qu'elles viennent récupérer la nourriture. 

À notre réveil, les forces armées avaient disparu, faisant place à une troupe d'affamés qui, d'après les dires de l'observateur éthiopien, nous remerciaient de ces dons.

Ce n'était pas une journée normale. 

L'Ethiopie souffrait depuis plusieurs années d'une sécheresse récurrente : il n'avait pas plu dans cette région depuis deux ans. Je ne sais pas sous quel signe étaient vraiment placées ces heures, la chance sans doute, mais il s'est mis à pleuvoir. Il a fallu attendre le lever du jour pour pouvoir décoller. 

Quelques heures après le décollage, nous étions à l'ambassade de France d'Addis-Abeba. Personne n'imaginait nous revoir avant plusieurs semaines. Le plus difficile restait à faire : affronter les médias.

Quant à l'interprète, nous ne l'avons pas laissé mourir. Nous l'avons présenté à John comme notre homme à tout faire. Il a eu le flegme et la diplomatie de faire semblant de nous croire, mais le mépris qu'il affichait à son égard en disait long...

Cet accompagnateur a quitté l'avion dès notre arrivée, sans même prendre le temps de nous saluer. J'ai appris longtemps après qu'il m'avait accusé de complicité avec l'ennemi et que j'étais interdit de séjour en Ethiopie. 

Les temps ont changé. Le rideau de fer s'est effondré, le colonel Mengistu a été chassé et c'est la bande à John qui est au pouvoir. Je crois que j'aimerais bien le revoir.

                                                                                                     Bruno CONSTANTIN

> Extrait du "ANTAM Info" n°47 d'octobre 2013

 

Date de dernière mise à jour : 24/03/2014