Arrivée en escadron

Un teint plutôt mat, un physique assez imposant et une moustache déjà fournie, me faisaient paraître plus vieux que mes 23 ans. Néanmoins, je n’étais finalement qu’un jeune pilote, fougueux à souhait mais très peu expérimenté.

Mon arrivée au 4/7 fut assez tendue. En effet, la mémoire des événements de la semaine précédente était encore très vivace. Le chef de l’escadron, un grand bonhomme sec et peu avenant, m’invita ainsi à rester très discret…

Moi qui pavanais sur la base aérienne au volant de ma vieille Porsche 911, planche à voile sur le toit et sourire jusqu’aux oreilles, je dus ronger mon frein pendant quelques jours. C’était certes bien compréhensible, mais un peu râlant, vu mon niveau d'enthousiasme.

Une semaine passa. Je ne pouvais même pas descendre sur le parking des avions, car on m’avait assigné des taches de classement de documentation et autres corvées de paperasse. De temps en temps, je me glissais discrètement sur la terrasse, au moins pour voir le parking, ses avions parfaitement alignés, face au hangar et les mécanos qui s’activaient à leur remise en œuvre. La situation se dérida tout de même peu à peu et je compris qu’allait commencer ma période de bizutage, l'ombre de Freddy disparaissant peu à peu.

À ce propos, je dois expliquer que le bizutage dans un escadron ne ressemblait pas à ce qu’on trouvait dans d’autres corporations, et j’en connaissais pas mal dans ce domaine, après les deux années que j’avais passées en fac de médecine, par… erreur.

Le but principal n’était pas de ridiculiser le nouvel arrivant (obligatoirement officier à l’époque), mais plutôt l’occasion de l’abaisser artificiellement au niveau des moins gradés, pour qu’il puisse faire leur connaissance sans la barrière hiérarchique. D’autre part, un escadron ne recevait qu’un ou deux jeunes par an. Alors, quand il en avait un, ils en profitaient pour s’amuser un peu.

Chaque unité ayant ses propres traditions, les situations étaient aussi comiques que diverses. Dans tous les cas, cette coutume permettait de gentiment montrer au jeune pilote qu’il avait encore tout à apprendre, tant du point de vue professionnel qu’à propos des indispensables rapports humains que ce métier impose.

Par exemple, j’ai souvenir de certains qu’on mettait en place arrière d’un Fouga (petit biplace de liaison inter-bases), avec un pli à remettre d’urgence au commandant d’une autre base aérienne (pour nous, c’était souvent Orange). Dans le scénario, on imposait au candidat, sur un ton très solennel, d’amener la lettre en main propre au destinataire et d’attendre une réponse. Évidemment, le Colonel concerné était discrètement averti, afin qu’il organise un comité d’accueil.

Le pilote du Fouga en profitait pour lâchement revenir à Istres, laissant le jeune seul, en combinaison de vol, casque sous le bras, sans papiers, sans argent, sur une base aérienne inconnue. Nous étions donc à peu près sûr que son point de retour serait l’escadron. C’était un peu un ‘raid évasion’, grandeur nature.

La plupart du temps, la rivalité entre les « muds » d’Istres (Jaguar) et les « yeux bleus » d’Orange (Mirage F1) forçait quelques anciens à rédiger une lettre très ironique, presque insultante, afin d’artificiellement faire ‘monter la pression’…

À peine posé sur le terrain de destination, le jeune devait donc se rendre chez le Colonel, souvent conduit par une officielle voiture de fonction, ce qui rajoutait du réalisme à la farce. Le jeu voulait ensuite que le Colonel, feignant d’être occupé à autre chose, lui demande de lire la lettre à haute voix. Le pauvre naïf se retrouvait ainsi à déclamer des alexandrins assez pimentés à un Officier supérieur, lequel jouait évidemment le rôle du père Fouettard.

D’ordinaire, l’affaire se prolongeait entre les mains des commandos de l’air, pour quelques heures en prison, ou bien au sein d’un des escadrons de Mirages, où quelques collègues s’occupaient de son cas… Il était ensuite remis devant le portail de la base et devait se débrouiller pour rentrer seul.

Je me souviens aussi d’un petit gars très timide qui nous revint très tard dans la soirée, pendant le vol de nuit, après avoir fait du « stop » entre Orange et Istres, en combinaison de vol trempée, casque sous le bras, des œufs et de la farine mélangés dans les cheveux. Je suis sûr qu’il s’en souvient encore…

Une autre fois, un autre fut déposé en hélicoptère au milieu de la plaine de la Crau, sans papiers, par 40° à l’ombre. Sa mission était de simuler une évasion après s’être éjecté en territoire ennemi. Il devait ainsi rentrer à l’escadron à pied le plus rapidement possible, ce qui représentait une balade d’une bonne dizaine de kilomètres sous une chaleur torride. Malheureusement, un événement imprévu allait compromettre l’exercice, car une patrouille de commandos de l’air passa par-là, capturant et emmenant notre candidat au poste de garde. Malgré ses protestations et ses explications, il fut questionné comme s’il s’agissait d’un véritable espion. En effet, le seul petit problème, c’est que personne n’avait pensé à avertir les commandos. Il fallut « racheter » notre protégé avec moult packs de bière… Par la suite, ce candidat (qui se reconnaîtra)  fut un fameux cosmonaute. Je suis sûr que cette aventure lui aura porté chance. Amitiés.

Il arrivait fréquemment aussi qu’on fasse, pendant les périodes de bizutage, ce qu’on appelait un « cheese galon ». Cette coutume consistait à donner les galons des plus gradés aux moins gradés et à laisser ces derniers jouer aux ‘petits chefs’. C’était très comique parce qu’ils jouaient parfaitement le jeu, prenant notamment un malin plaisir à réprimander ouvertement les plus anciens, ce qui ressemblait parfois à des règlements de compte (...). De plus, ils étaient souvent bien plus vaches que les anciens dans leurs idées de bizutage et il fallait souvent que les vrais responsables ‘calment le jeu’, afin de rester dans les limites du raisonnable.

L’ambiance n’étant pas à la fête, suite au récent crash de Freddy, mon bizutage personnel fut peu remarquable. Je dû simplement descendre ‘à la mécanique’ et me mettre au service du chef de hangar. Ainsi, j’appris à préparer les roues des avions, sur lesquelles il fallait souffler à l’air comprimé une affreuse poussière noire (résidu des plaquettes de frein) et où il fallait lubrifier certaines parties à la graisse graphitée (les mains en restaient noires pendant plusieurs jours…). Je dus également balayer le hangar, sous le regard amusé des jeunes mécaniciens et ranger les outils que certains prenaient un malin plaisir à cacher un peu partout. Je fis également quelques promenades dans tous les ateliers, à la recherche du marteau ‘à bomber la verrière’ et d’outils aussi imaginaires que saugrenus. Voyant que je prenais la plaisanterie avec enthousiasme, je me fis très rapidement d’excellents amis parmi les mécanos (avec quelques bières au comptoir, c'était plus facile et, en plus, j'y prenais plaisir).

Tout bizutage finissait normalement par un pot d’accueil, qui se passait souvent le vendredi soir, après les vols, jusque parfois assez tard dans la nuit. Il est évident que les galons étaient alors rendus à leurs détenteurs officiels et que chacun commentait les réactions du ‘bizuté’.

On profitait d’ordinaire de cette réunion pour décider du surnom qu’on allait donner au nouvel arrivant. Là, toutes les idées étaient permises. Tantôt un petit détail du comportement en décidait. D’autres fois, c’était une déformation du nom ou du prénom. Parfois, ça n’avait aucun rapport avec rien : ça dépendait des circonstances et du moment.

Par exemple, je me souviens de ce grand costaud, qui paraissait si timide… On l’invita à boire un peu plus qu’autorisé (honte à nous…), afin qu’il se sente plus à l’aise.

Nanard, responsable des ‘traditions’ de l’escadron, commença :

« Et comment qu’on va l’appeler, c’te grande saucisse ?  Allez, comment tu veux qu’on t’appelle ? »

Le pauvre jeune ne savait que répondre, tant il était impressionné.

Bubu pris alors la parole :

« Moi je verrais bien ‘Maverick’… » (c’était à l’époque du film ‘Top gun’,  portant sur l’instruction des pilotes de l’aéronavale américaine et le héros s’appelait ainsi).

« Ouaip, c’est pas mal. Ça sonne bien. Qu’en penses-tu ? »

Le pauvre bougre n’en croyait pas ses oreilles. A peine arrivé à l’escadron, on lui proposait de le surnommer comme un des héros du moment… Il acquiesça sans se faire prier, un peu étonné qu’on lui réserve un tel honneur.

Un peu plus tard dans la soirée, Nanard avait un peu abusé du houblon, comme nous tous d’ailleurs. Il sauta sur le bar et cria :

« On demande Maverick au pied de l’échelle ! »

Le silence se fit. L’interpellé, qui avait déjà intégré son surnom ‘officiel’, obéit en s’avançant vers le bar. Nanard, un peu chancelant, se pencha vers le candidat et lança :

« Bon, Maverick, c’est bien ! Mais il te faut un prénom maintenant ! »

L’assistance, sentant un peu venir le coup, approuva avec tapage...

« Je propose Marcel !  Marcel Maverick, c’est bien, non ? », continua-t-il.

Éclat de rire général. Bubu le rejoignit sur le bar et ajouta :

« Ouaip, sauf que c’est un peu long… Pour faire plus court, on dira juste Marcel ! »

Et c’est ainsi qu’un des meilleurs pilotes de chasseur-bombardier des années suivantes reçut le sobriquet de ‘Marcel’, surnom qu’il garda pendant toute sa carrière avec maestria... (Je t'adore et te respecte grandement, cher Frédéric)

Au bout de deux jours de mise à la disposition des mécanos, Jami, mon commandant d’escadrille, m’ordonna sèchement de me préparer :

« Prends une ceinture anti-g, un casque et une ‘500.000’ du quartier (carte aéronautique à l’échelle 1/500 000ème). On décolle en biplace dans une heure pour aller 'pisser sur les clôtures'.

Ce qui signifiait faire le tour de notre zone d'intervention (environ 400 km sur 200 km...), afin de marquer son territoire.

Sitôt dit, sitôt fait. J’avais eu le temps de sympathiser avec les occupants des divers ateliers du hangar et j’étais déjà équipé de la tête aux pieds. J’avais vérifié dix fois que mon casque et mon micro fonctionnaient parfaitement, me tapant la tête contre les armoires pour voir si les cales en mousse étaient bien positionnées, faisant des flexions et des contorsions pour vérifier le réglage du pantalon anti-g. Tout était nickel et la boucle de ma ‘SATER’ (fine ceinture permettant d’accrocher le paquetage de survie) brillait comme une pièce de cinq francs neuve. J’avais aussi pris une « Mae West’ » (gilet de sauvetage) pour les vols maritimes et un chrono ‘pilote’ (montre spéciale que j'ai gardée pendant 25 ans).

Ouf ! Je n'étais plus un 'bizu' et j’allais enfin voler…


Christian SEYSSET

Date de dernière mise à jour : 06/08/2021

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