- Albion, la vie en capsule



ALBION, LA VIE EN CAPSULE
 

L’horloge murale indiquait 2 h du matin. Il s’agissait d’heure Zoulou ou d’heure
universelle. Comme nous étions le 30 juin, cela signifiait en réalité qu’il était 4 h
du matin, accentué par l'horaire d'été. Bientôt, dehors, le soleil de Provence se lèverait
et inonderait le plateau de son exceptionnelle luminosité. 

Pct 2

Pour nous, ici sous terre, tout cela importait peu car nous devions supporter nos soleil je laissais divaguer mes pensées.

Dans la pénombre du Poste de Conduite de Tir (PCT), communément appelé capsule, tout paraissait surnaturel. Les écrans encore allumés soulignaient de leurs taches multicolores les relatives ténèbres. On ne distinguait des pupitres que les diodes luminescentes éclairant les différentes touches. Ici, tout était calme à 450 m sous terre. Tout était calme mais pas vraiment silencieux. Le conditionnement de la capsule ronronnait en permanence et les ventilations des différentes baies électroniques maintenaient un niveau sonore de plusieurs décibels. 

 À côté, dans le local technique, mon alter ego profitait de la couchette pour quelques heures de repos. Arrivait-il réellement à dormir ? Car le bruit était encore plus intense à côté des onduleurs et des baies de transmissions par ondes de sol. Certains d’entre nous se plaignaient d’ailleurs de pertes auditives, plus ou moins confirmées par les médecins qui nous suivaient régulièrement.

La "vigilance" se mit à clignoter, je l’acquittais aussitôt avant qu’elle ne se mette à hurler. C’était notre incontournable assurance réveil, témoin de notre capacité à réagir en permanence. Nos alertes s’égrenaient à son rythme, toutes les heures en temps normal, toutes les 15 min en période de montée en puissance ou d’exercice. Si nous ignorions la vigilance, elle résonnait dans un premier temps dans le local opérationnel, puis retentissait dans la couchette et, enfin, si aucun de nous ne réagissait, elle interrompait la surveillance des zones de lancement pour la confier automatiquement à l’autre poste de conduite de tir. Nous pouvions être intoxiqués ou asphyxiés. Une procédure particulière d’intervention était alors déclenchée pour nous évacuer.

La journée passée avait débuté à 8 h dans le bureau du Cdt d’Escadrille. Le programme était simple : une visite des maires du Plateau et la poursuite de l’entretien "un an" simulateur de tir : les procédures furent déroulées sans problème et le tir final fut réalisé dans les délais impartis.

À l’issue, nous nous étions rendus dans les cuisines du mess des officiers pour y effectuer notre ravitaillement. Pour nous, toutes les chambres froides et autres réserves des différents mess de la base étaient toujours ouvertes. Nous y avions choisi aléatoirement chacun des repas différents afin d’éviter que l’on puisse nous empoisonner.

En fin de matinée, les gendarmes de l’air nous attendaient à l’entrée de la base pour nous escorter jusqu’à notre lieu de travail souterrain distant d’une vingtaine de km. Tels des "VIP" (l’importance de notre mission exigeait cette précaution), nous partions bien accompagnés. Cependant, notre vieille "4L" militaire ne ressemblait en rien aux luxueuses voitures officielles. Nous avions roulé 30 min, sous bonne garde, au milieu des champs de lavande et des odeurs de garrigue. Nous arrivions vers midi devant le portail du PCT n°1. Nous allions quitter le déjà chaud soleil de juin, pour retrouver ta froideur grise des galeries. La transition était rude.

Les premières grilles et portes blindées étaient franchies sous le contrôle toujours attentif de commandos de l’air. À l’intérieur de la conciergerie, les deux mécaniciens de permanence nous avaient assuré du bon état de fonctionnement des équipements de l’ouvrage. Nos affaires chargées sur le tracteur électrique, nous avions débuté notre lente et sinueuse progression sous la montagne.

Il était 12 h 30 locales lorsque l’équipage descendant nous accueillit avec impatience dans la capsule. Après la passation des consignes, il s’empressa de nous abandonner, devinant qu’un splendide soleil l’attendait dehors.

Le repas fut vite consommé car on annonçait les visiteurs accompagnés du Général. Au même moment, le responsable de l’intervention sur la ZL 1.4 nous signala son arrivée sur le site et le début des procédures de pénétration à l’intérieur du silo. Il s’ensuivit un dialogue ésotérique réservé aux seuls initiés :

            - «TAOPPA envoyé».
            - «SMIL 1 DEF, je prends l’ISS, P 31801...».

La visite se révéla intéressante : le briefing de présentation étant parfaitement connu et les questions posées pertinentes. Les visiteurs s’en étaient retournés visiblement impressionnés par notre démonstration. L’intervention sur la ZL 1.4 se poursuivait sans difficulté, ce qui nous permi d’effectuer les contrôles internes, documentation, transmissions, tour de capsule. En fin d’après-midi, il nous restait à valider l’entretien sur la 1.4 par l’envoi de télécommunications de mise enœuvre. Les ordres s’enchaînèrent normalement et la zone fut rendue disponible vers 18 h locales.

Nous ébauchions le menu du soir lorsque le téléphone orange (et non rouge) retentit. Rapidement, chacun se retrouva à son poste, le cœur battant un peu plus vite. Les récepteurs de transmissions commencèrent à crépiter :

               - « Ici COFAS 1, exercice d’engagement ».

Méthodiquement, nous déroulions la procédure d’engagement maintes fois répétée au simulateur. Succession de phrases courtes, de questions et de réponses, gestes précis de nos mains pianotant sur nos pupitres, pour aboutir quelques instants plus tard à l’affichage des "Missiles partis exercice". En aucun cas, nous ne risquions de faire partir réellement les missiles.

Encore quelques heures de veille et la matinée s’achèverait, occupée par les différents contrôles techniques, les essais de transmissions, le suivi des interventions programmées et le nettoyage de la capsule. Après la relève, nous retournerons sur la base pour rendre compte de notre alerte
 
Nous demeurerons en astreinte à domicile jusqu’au lendemain 8 h.
Deux jours de repos et le cycle d’alerte reprendrait
Une autre alerte, avec un autre
Une alerte ordinaire pour une mission extraordinaire au service de la paix.

                                                                                                         Eric VOLONTIER

> Extrait du livre "Les sentinelles de la paix"

 

Annexe : les PCT
Enterrés sous la roche à plus de 500 m de profondeur, les postes de tir étaient complètement isolés de la surface. La partie visible se composait d'une immense plateforme bétonnée grande comme un demi-terrain de football entièrement clôturée et d'un fronton en béton long de 30 m sur 5 de hauteur. Une première clôture délimitait le site sur la montagne, une seconde électrifiée délimitait la plateforme avec un sas à double portail donnant accès à la conciergerie. 

Le fronton épais de 2 m était équipé de caméras et d'une porte blindée contre les tirs de roquettes. Une "casquette" assurait l'entrée d'air nécessaire à la ventilation du site.

Une porte métallique protégeait la conciergerie, une sorte de hall d'entrée, grand comme une salle de squash (41 x 17 m sur 6 m de hauteur) avec ses murs de béton brut, d'une propreté parfaite. Si le "concierge", à l'abri derrière une glace sans tain donnait son autorisation, il ouvrait une porte blindée donnant accès fameux long tunnel vers la poste de tir.

Ce tunnel, de 6 m de diamètre est comme une route, bordé de trottoir. D'ailleurs on y circule en voiturettes électriques. Entièrement éclairé, il descend dans la montagne sur près de 2 km. Première bifurcation à 350 m vers la galerie des gaz brûlés, ainsi nommé car elle permet l'évacuation des gaz consécutif à une explosion nucléaire devant le PCT. Après passage devant les servitudes générales, creusées dans la roche (46 m de long, 9 m de large et 7 m de hauteur) on arrive 437 m plus loin à la galerie ant "anti souffle". C'est une sorte de "chicane" de 200 m qui permet d'éviter la propagation du souffle d'une éventuelle explosion nucléaire devant le poste de tir. En tournant à droite, on se dirige 260 m plus loin vers la capsule de tir. 10 personnes se relayant 24 heures sur 24 travaillent dans le PCT, deux mécanos et 6 commandos chargés de la sécurité et les deux officiers de tir. 

 

plan-pct-1.gif

                                                                                                             Implantation d'un PCT (DR)

On la nomme capsule parce que c'est une pièce qui a la forme d'une capsule de médicament, grosse comme une carlingue d'Airbus. Le poste de tir occupe la moitié gauche du cylindre long de 25 m environ. Deux stations sont installées face à la paroi latérale, distantes de
4 m l'une de l'autre, l'ordre de tir devant être simultanée et en 2 exemplaires. Les deux officiers, Lt ou Cne, pilotes ou ingénieurs sont volontaires pour leur missions, relayer les ordres venus d'en haut après vérifications sans se poser de questions. Ils travaillent 24 h d'affilé assis dans des fauteuils de dentiste devant des consoles et des écrans contrôlant l'état des 18 missiles répartis autour d'eux au dessus de leur tête. 20 officiers de tir assuraient par rotation la "garde" des PCT.

 D'abord affectés dans l'une des deux escadres d'hélicoptères "Lubéron" pendant 3 ans, ils étaient formés pendant 3 mois et demi avec 8 semaines de théorie, 25 séances de simulateurs avant d'obtenir leur licence opérationnelle d'officier de tir. 10 mois après, ils obtenaient le brevet de chef de quart de capsule de tir. Chaque équipe passait au simulateur avant d'être mis à poste.

Cette salle n'est pas comme les autres, elle est montée, suspendue sur des ressorts amortisseurs au sein d'une caverne artificielle creusée à même la roche. La caverne (8 m de diamètre, 28 m de long) recouverte de 2 m de béton est entièrement tapissée d'un acier spécial, dont les feuilles sont soudées selon des procédés spéciaux afin d'obtenir une cage de faraday aussi parfaite que possible. 

Après la capsule de tir, un dernier long tunnel de 1800 m menant au puits de secours, fonctionnant sur le principe des galeries égyptiennes. Sur trois niveaux, des tonnes de sables obstruent le passage vers l'extérieur. Pour se sauver, les officiers devaient monter à une échelle, ouvrir la trappe libérant un premier tas de sables avant de continuer leur monté à travers deux autres "pièges" du même type. 

 

>> Origine de ce texte  : CAPCOMESPACE à  :  http://www.capcomespace.net/dossiers/espace_europeen/albion/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 01/08/2017