- Adieu César 6

 

  ADIEU CÉSAR 6

 

                           À l'époque, l'auteur servait dans l'Aéronavale, à bord d'un quadrimoteur Privateer.
                           Le 8 mai 1954 il evacua en parachute son avion touché à proximité de Diên Biên Phù.
                           Prisonnier, il fut torturé par le Viet-Minh et vécu au Camp 42 dans des conditions abominables.
                           Il mit des années à surmonter
physiquement les conséquences des sévices qu'il avait endurés en captivité.
                           C'est cette histoire qu'il nous raconte


Privateer
                                                                                                      Consolidated Pb4Y2 "Privateer"

 Ce 8 mai 54, Diên-Biên-Phù est tombé officiellement la veille le 7 vers 17 h. Un poste, "Isabelle", avait résisté jusqu'à 1 h du matin avant de tomber également. Ce matin, nous avions tous de la peine pour les gars du camp retranché. Qu'allaient-ils devenir ? Qu'est-ce que les Viets allaient faire d'eux après tant de courage et de sacrifices ?

Quand nous avions terminé nos bombardements, au plus près des postes, en reprenant le cap de retour vers Haïphong, je regardais jusqu'à ne plus voir Diên-Biên-Phù en essayant d'imaginer la vie de nos camarades d'en bas, leur angoisse et depuis quelques jours les mauvaises nouvelles. Ce matin du 8 mai, c'était fini, d'autres épreuves allaient commencer pour eux, mais au moins, il n'y aurait plus ce danger de blessures et de mort. Du moins le croyions nous ! À la flottille, des groupes s'étaient formés pour parler de ces derniers événements.

Ayant un gros rhume, je décide d'aller à l'infirmerie pour ne pas risquer une otite pendant le vol (c'est ce que nous risquions). Je ne me souviens plus à qui, mais je demande même à un camarade de me remplacer en cas de décollage. Avec le vélo de la flottille, je prends la direction de l'infirmerie. Avant de passer un bâtiment qui m'aurait caché le parking de la flottille, je me retourne et je vois les gars courir vers les avions. J'y retourne rapidement pour apprendre que deux équipages doivent décoller, dont le nôtre, pour effectuer une coupure de route sur Tuan-Giao près de Diên-Biên-Phù.

La veille en rentrant de vol de nuit, j'avais oublié de fermer la trappe supérieure et comme il avait plu, les deux parachutes du poste arrière étaient mouillés. Kéromnès me les passe et je vais les changer avec ceux d'un autre avion qui ne décolle pas. Détail qui allait être très important par la suite.

Nous décollons avec le César 6 (indicatif de la flottille) chef de bord EV Monguillon, en groupe avec César 8, chef de bord EV Boulier, quelques minutes plus tard. Arrivé sur l'objectif, nous effectuons le bombardement pour une coupure sur la RP 41, mais une bombe reste accrochée en soute. L'autre avion prend le cap de retour pendant que nous nous représentons pour larguer manuellement cette dernière bombe. Kéromnès va dans la soute et effectue la manœuvre. L'un de nous signale dans le téléphone de bord, des camions sur la route. Notre chef de bord ordonne l'armement des postes de combat. Sachant que Loulou Stéphan préfère la tourelle de nez, je me dirige vers l'arrière pour armer la tourelle de queue. Nous nous croisons sur la passerelle de la soute à bombes en échangeant une accolade, la dernière. Je ne le reverrai plus. Les blister gauche et droite sont déjà armés, le gauche par Kéromnès, le droit par Lacrosse le second radio C'est la première fois que j'utilise la tourelle de queue, faveur que je dois à Kéromnès qui est mon patron armurier.

Monguillon, aidé par le navigateur Le Coz manœuvre pour nous ramener vers les camions.

La tourelle avant, puis les blister (tourelles situées de part et d'autre de l'avion derrière les plans) commencent à tirer et à mon tour quand je vois les camions, j'ouvre le feu. Cela fait du bruit car chaque tourelle est équipée de deux mitrailleuses de 12,7.

blister-1.jpg                                                                                         Le  "blister" babord du Privateer (DR)

Soudain, je vois assez loin derrière, des tirs de DCA, puis d'autres plus près. Je m'apprête à signaler quand j'entends dans le téléphone de bord LeCoz disant :

  - « Chef de bord, vous pouvez dégager sur droite »

  - « D'accord, je vais essayer »

 Cet échange d'une sécheresse inhabituelle chez ces deux gars me surprend. Je continue à tirer sur de légères fumées qui peuvent être des départs de tirs. L'avion a un soubresaut, je sors précipitamment pour voir si ce n'est pas la tourelle qui se décroche (J'avais lu ça dans un livre de maintenance quelques jour auparavant). Rassuré, je remonte dans la tourelle et, avant de refermer les portes, je vois Lacrosse sortant de son blister avec un air qui me paraît un peu inquiet. Je mets cela sur le compte des tirs que nous venons de subir et peut-être une panne dans sa tourelle.

Je reprends mon poste et le tir parce qu'en dessous, la DCA continuait à nous tirer. Des étincelles et des flamèches passent sur le côté de ma tourelle et, comme c'est la première fois que je suis à ce poste, je pense qu'elles sont dues aux tourelles qui tirent de l'avant. Il se produit un incident de tir sur une mitrailleuse et tout en continuant à tirer avec l'autre, je voudrais le signaler à Monguillon mais il n'y a plus de contact radio.

Soudain, plusieurs secousses déséquilibrent l'avion, j'ouvre précipitamment mes portes coulissantes et une fumée épaisse envahi ma tourelle Dans ma précipitation, j'oublie la seule façon de sortir : se hisser avec les bras pour dégager les jambes et je me laisser tomber en arrière. C'est à ce moment que d'autres explosions se produisent projetant une multitudes d'éclats. La partie supérieure de ma tourelle explose. Je me redresse et sors péniblement, la fumée m'asphyxie, je me dirige vers l'endroit où sont accrochés les parachutes en enjambant la trappe photo qui est ouverte. Lacrosse ouvre la porte qui communique avec le poste avant par la soute bombe. C'est un énorme chalumeau. La table au dessus de laquelle se trouve le dernier parachute commence à brûler, la fumée est de plus en plus épaisse, je commence à ne plus savoir ce que je fais.

J'arrive enfin à décrocher le parachute de la paroi et le fixer à mon harnais.

Je me dirige vers la trappe photo avec l'intention d'accrocher Lacrosse par la sangle de sécurité qui sert à nous amarrer quand nous prenons des photos mais j'y renonce vite, trop vite peut-être, mesurant le peu de chance de réussite avec si peu de temps et l'urgence de la situation.

Après un court moment d'hésitation,, je plonge la tête la première et c'est le choc de l'ouverture, le silence qui surprend après le bruit des moteurs en survitesse.

Devant moi l'avion continue en semi piqué. Tout le plan droit est en feu. Quelques secondes après, il se décroche et tombe en tournoyant avec ses deux moteurs. L'avion continue sa trajectoire et s'écrase presque aussitôt sur le flan d'une colline. Une épaisse fumée noire s'élève, les munitions explosent, des flammèches m'entourent mais ne touchent pas mon parachute.

Derrière moi, je vois deux autres parachutes assez loin mais proches l'un de l'autre. Dans le prolongement j'aperçois une piste qui sera identifiée comme pouvant être celle de Na-San. La descente me paraît longue, je vois dix à quinze Viets courant dans la direction où je dois tomber. Je ne réalise pas très bien ce qui m'arrive, la fumée m'a comme anesthésié, je sens le cochon brûlé. J'ai le visage et les mains brûlants, j'ai pris un gros coup de chaud.

J'essaie de diriger mon parachute comme je l'ai lu, dans la direction opposée à celle des Viets mais en tirant trop et mal sur les suspentes, je provoque une glissade. Je préfère laisser faire. J'essaie de voir l'avion, mais il est tombé dans la forêt dense et est caché par l'épaisse fumée. J'aperçois une ouverture dans les arbres vers laquelle j'essaie de diriger ma chute mais je reste accroché en haut d'un grand arbre. Je me dépêche de me dégager avant l'arrivée des Viets et me laisse tomber dans un sous-bois épais à cet endroit. Je me relève et cours du côté opposé aux cris qui se rapprochent.

En débouchant dans une grande clairière, je m'arrête net : une femme avec un balancier sur l'épaule viens vers moi. Elle réalise soudain et laissant tomber ce qu'elle porte, elle se sauve en criant. Je franchis rapidement cette clairière, remonte la pente en face et ne m'arrête qu'à bout de souffle. Je ne savais vers où aller, j'étais comme un animal avec une meute à ses trousses. Je n'aime pas la chasse pour cette raison.

Des signaux, sortes de tam-tam sur des bambous retentissent un peu partout, je me dirige dans la direction opposée. Au bout d'un certain temps, deux ou trois heures peut-être, ces signaux sont devenus plus lointains. Je suis peut-être sorti du cercle des recherches. J'ai soif, très soif. Je suis découragé. Plusieurs fois fois je vois passer des avions dont un Privateer. Je me précipite vers l'endroit le plus dégagé en faisant des grands signes sachant pourtant qu'il n'y a aucune chance d'être vu. Dans cette situation, la moindre lueur d'espoir est à saisir. Ma soif est si forte qu'il me semble apercevoir des canettes de bière Homel par terre et dans les arbres. Ce sont des hallucinations. Je m'assois contre un arbre pour essayer de mettre de l'ordre dans mes idées. Dès que j'ai vraiment réalisé ce qui m'arrive, je comprends que je n'ai aucune illusion à me faire quant à mon sort.

Je n'avais pas encore terminé le livre "Soldat de la boue" mais ce j'avais lu n'était pas fait pour me rassurer.

Qu'étaient devenus les deux autres dont j'avais vu les parachutes ? Quant à ceux qui n'avaient pas pu sauter, il n'y avait malheureusement plus d'espoir à avoir. La seule certitude est que cela s'est passé très vite.

J'étais plongé dans mes pensées, pas très gaies quand j'entends des voix pas très loin et qui se rapprochent très vite. Je me fige, retenant mon souffle et je devine une vingtaine de Viets mi-marchant, mi-courant sur une piste qui se trouve à environ cinq mètres et que je n'ai pas vue. Je m'écarte de cette piste et à moitié courbé, tellement la végétation est dense, j'avance sans trop savoir où je vais, mais je cherche surtout à descendre pour trouver un point d'eau. Je porte ma tenue marine "gris souris", sous la combinaison de vol et les bottes. Tout est trempé, je dégouline de sueur et cette soif... ! Mon moral n'est pas brillant !

Jusqu'ici, j'ai pu leur échapper par miracle en évitant les pistes et si, en cinq ou six heures, j'ai pu m'éloigner de quelques kilomètres du point de chute, il est possible qu'ils ne retrouvent plus ma trace. À moins d'avoir tourné en rond !

Si je pouvais rejoindre cette piste d'aviation, même en altitude un avion pourrait me voir au milieu. Mais où étais-je ? je ne le savais vraiment pas. Ce dont j'étais persuadé, c'est que ce n'était pas du cinéma !

Essayant de ne pas faire de bruit, j'avance prudemment vers un point haut. En arrivant, j'aperçois vers le bas ce que je prends d'abord pour un mirage, dans un espace découvert, un plan d'eau. Oubliant toute prudence, je dévale, je vole vers l'eau, je me jette sur la petite digue et, me servant de mes mains, je bois, je bois jusqu'à plus soif.

Enfin ma soif étanchée, je réalise que l'eau est très boueuse mais c'est la meilleure eau que j'ai jamais bue... !

À quelques mètres se baignait un buffle et juste en face, de l'autre côté de ce point d'eau, à vingt m environ, une jeune femme vietnamienne, que je n'avais pas vue, lavait son linge tranquillement. Comment ne m'avait-elle pas vu arriver en courant, me jeter sur la digue pour boire alors que je n'avais rien fait pour ne pas me faire remarquer. Je ne comprenais pas. Je restais immobile. Je n'osais pas bouger. Elle frottait son linge en me regardant sans me voir..Une autre femme arrive avec des seaux au bout d'un balancier. Elle remplit un seau en me regardant sans me voir elle non plus. Elles plaisantent entre elles. Puis la nouvelle venue réalise soudain que je ne suis pas des leurs et se sauve en criant.

Je bois rapidement quelques gorgées d'eau boueuse que je trouve tellement bonne et me précipite vers la colline pour m'éloigner.

En me retournant, j'aperçois un village à cinq ou six cent mètres environ. Je m'éloigne le plus vite possible parce que je vais avoir des chasseurs à mes trousses.

Je n'ai plus qu'une préoccupation maintenant que je n'ai plus soif, ne pas être pris. Vers où me diriger ? Si je trouvais un cours d'eau même petit, il me guiderait vers un plus grand et vers la mer. J'ai su plus tard en discutant avec d'autres prisonniers du camp que cela aurait été une erreur, beaucoup de villages étant construits sur leurs berges.

J'entends encore quelques avions que je n'arrive pas à voir tellement la jungle est épaisse. J'arrive sur un sentier étroit, j'en ai marre de marcher courbé. Je décide de l'emprunter un moment pour progresser un peu plus rapidement. Je n'imagine pas un dénouement heureux, un poste français était exclu si près de Diên-Biên-Phù, ou encore un Vietnamien pro-français. Pourquoi pas ? Ces deux hypothèses étant irréalisables, il ne restait que le miracle.

J'ai enlevé mes bottes pour faire moins de bruit. Tout est calme, la nuit commence a arriver. Le tam-tam avec les bambous a cessé. Il n'y a que des oiseaux criards, ça fait un peu lugubre. J'arrive à l'entrée d'une clairière étroite d'une trentaine de mètres de longueur que le chemin traverse, je m'engage, rien ne bouge et soudain arrivé de l'autre côté, trois viets se dressent devant moi. Un seul avec un fusil qui me met en joue, les deux autres ont des coupe-coupe. Je me retourne pour essayer de fuir, par réflexe, mais la clairière est entourée d'une dizaine de Viets tous avec des coupe-coupe. L'homme au fusil me dit qu'il ne me sera fait aucun mal si je ne tente rien. Un autre rampe vers moi, il me fouille en me tâtant pour voir si je ne porte pas d'arme.

Les autres s'avancent, ils me passent un câble électrique autour du cou avant de nouer aux deux bras, le câble suffisamment tendu de façon à m'étrangler au moindre mouvement.

Le Viet au fusil, le seul qui ait une arme, marche à côté de moi. Il dit qu'il regrette de ne pas être seul parce qu'il m'aurait accompagné chez les Français. Il ajoute que je n'ai rien à craindre depuis la politique de clémence d'Ho Chi Minh. Il me recommande de ne pas paraître content de ce qu'il me dit. Les autres ne comprennent pas le français, mais il y a des mouchards parmi eux. Il me dit d'ailleurs tout sur un ton très sévère pour donner le change. Nous arrivons dans le village où j'ai pu boire à ma soif. L'accueil des villageois est tout de curiosité sans aucun signe hostile.

L'appréhension, l'angoisse du début fait place de plus en plus à un certaine détente, un soulagement, mes craintes s'envolent. Une vietnamienne me tend un bambou plein d'eau, une autre, la moitié d'un épi de maïs. Nous reprenons le chemin maintenant avec d'autres Viets qui sont bien armés. Avant de quitter le Viet au fusil, je le regarde longuement sans rien laisser paraître mais le remercie intérieurement très fortement pour son comportement qui avait apaisé mon angoisse.

À chaque fois que nous croisions des Viets sur le chemin, mes accompagnateurs donnaient des explications sur moi, sans jamais remarquer d'animosité, seulement de la curiosité.

Quand nous arrivons dans un autre village, la nuit est faite. Je suis pris en main par quatre Viets formés en deux équipes et parlant parfaitement le français. Ils sont en uniforme vert, casque avec l'étoile. Ce sont eux qui vont me questionner cinq jours et cinq nuits sans interruption avec quelques joyeusetés comme il est raconté ci-après.[...]

 
La "question" et ses conséquences.

Beaucoup de questions très diverses me furent posées : mon affectation, fonction à bord, date et lieu de naissance ainsi que ceux de mes parents, de mon frère, envergure, vitesse et armement de l'avion, noms des membres d'équipage etc...

Ils voulaient absolument me faire dire qu'il y avait des Américains dans l'appareil et me montrèrent une liste de noms américains. Ils me demandèrent de cocher ceux des GI qu'ils croyaient être dans l'équipage. Pour ce qui concerne l'avion, je donnais des nombres fantaisistes, connaissant l'importance de ces renseignements pour les réglages de tirs de la DCA.

Les enquêteurs se relayaient par deux, sans interruption, prenant note des réponses. Le dimanche matin, quand le jour s'est levé, j'avais du mal à rester éveillé et ça ne faisait que commencer.

Mon pied était douloureux, j'avais reçu un éclat dans l'orteil, qui soulevait une partie de l'ongle.

La journée du dimanche fut marquée par la prise d'un bain dans un cours d'eau proche, surveillé par quelques gardiens. Je faisais trainer le plaisir du bain et j'essayais de ne pas penser à la façon dont ça allait se terminer. Mais l'imagination me faisait souvenir de certains passages de "Soldat de la boue" que je lisais quelques jours plus tôt. Des frissons me venaient à ces pensées. J'envisageais en me rhabillant que si je me sauvais, ils m'abattraient et ce serait fini... sans souffrance ! Mais l'instinct de survie triomphe. Diên-Biên-Phù était tombé, ils changeraient peut-être de méthode.

Dimanche soir deux "méchants" ont pris le relais et tout de suite le ton a été plus dur. Ils prirent connaissance des notes relevées par l'équipe précédente et remarquèrent des réponses différentes. J'avais peine à tenir mes yeux ouverts. Derrière moi deux gardiens avec chacun deux bouquets de bambou écrasés, me frappaient de façon irrégulière pour me tenir éveillé. Ils m'assénaient des coups sur la tête.

Ce n'était pas douloureux du tout mais ça claquait dans la tête comme un coup de feu. C'est bientôt devenu insupportable. Je sentais que je perdais la raison et n'arrivais pas à contrôler un tremblement nerveux. Les questions étaient toujours les mêmes, ils insistaient surtout sur une liste d'Américains qu'ils prétendaient être dans l'avion. Je m'énervais en affirmant le contraire.

Vers le milieu de la nuit, ils ont eu l'idée de soigner mon pied. Ils m'ont fait asseoir sur une table carrée. J'ai posé mon pied sur un banc. Avec une pince plate, l'un d'eux m'a soulevé l'ongle et j'ai ressentis une douleur très vive Comme je ne me laissais pas faire, ils m'ont fait allonger sur la table qui était trop petite, ce qui eu pour effet d'avoir les jambes d'un côté, le torse et la tête de l'autre dans le vide. Enfin ils m'ont attaché les jambes de part et d'autre aux pieds de la table et le torse sur la table Ainsi immobilisé ils ont joué au chirurgien. Ce n'était vraiment pas marrant. J'ai eu je crois deux pertes de connaissance De plus, avec la tête dans le vide, je m'étouffais. J'ai craché un peu de sang provenant sans doute de la gorge qui était congestionnée par l'effort pour soutenir la tête. Ça a duré longtemps à mon avis, les bons moments passent plus vite. J'ai vu se lever le jour ce lundi matin avec soulagement.

La nuit, le lieu était éclairé par des lampes à pétrole et des bambous enflammés qui donnaient aux choses un côté lugubre et angoissant.

Je pensais qu'après cette épreuve je pourrais avoir un peu de repos, mais à peine détaché, les questions ont repris avec deux des "gentils" qui prenaient la suite sans les frappeurs aux bambous mais avec des questions toujours aussi nombreuses et variées . Je n'aime plus les question depuis lors. J'étais épuisé.

Je crois que c'est ce lundi après midi que sont revenus les deux "méchants" avec un autre que je n'avais pas encore vu. Le nouveau venu était très nerveux. Il parlait beaucoup à haute voix.

Ils m'ont conduit derrière la baraque, à l'air libre, puis m'ont attaché entièrement nu sur une chaise en fer. Il y avait un appareil que j'ai identifié comme étant une génératrice. Personne n'était d'accord quant à l'utilisation de l'appareil. Finalement ils se sont entendus pour essayer de me fixer une pince sur un testicule, l'autre je ne sais où. Comme il n'y avait plus de ressort sur les pinces, ils ont utilisé un système "tourne à gauche", c'est à dire qu'avec un fil électrique entouré autour de la pince, ils ont fait un œil et avec une tige en fer ils ont tourné l'ensemble pour que la pince serre le testicule. Ce dernier est devenu de plus en plus douloureux.

Soudain sous la pression, le testicule s'est échappé, provoquant une très forte douleur. Cette douleur fulgurante a été le seul moment désagréable de l'opération.

Après discussion avec les autres, le manipulateur a recommencé à serrer jusqu'à ce que les dents de la pince perforent la peau, sans aucune douleur d'ailleurs, à peine s'écoula un peu de sang .

Ils paraissaient inexpérimentés et la haine chez le plus hargneux avait disparu.

Ils ont manœuvré les manivelles de la génératrice qui n'a provoqué que de légères secousses dans les parties, mais d'autres plus importantes dans la colonne vertébrale. Ce n'était rien pourtant, à côté de ce que je m'attendais à subir, à part ce testicule qui me chauffait beaucoup. Le lendemain, j'avais l'aine bleu-noir.

Ce traumatisme "par erreur" m'a beaucoup gêné ultérieurement pendant la route. J'avais les parties très enflées et douloureuses. Au camp, cette souffrance s'ajoutant à la faim, au paludisme, à la dysenterie, au béribéri me rendait hargneux et quelquefois injuste avec mes camarades d'infortune.

Les maringouins.

J'étais sans dormir depuis le début, excepté cependant durant un trop court instant. J'étais debout comme toujours devant la table derrière laquelle se trouvait le questionneur qui me posait presque toujours les mêmes questions avec de temps en temps de nouvelles questions qui paraissaient anodines. J'avais beaucoup de mal à me tenir éveillé et les coups de bambous écrasés que les gardes m'assenaient sur la tête à intervalles irréguliers, me rendaient fou. À un moment, n'en pouvant plus, à bout de résistance, je me suis précipité vers un questionneur en lui criant :

- « Je m'en fous de vos questions, je m'en fous, »

J'ai du répéter ça plusieurs fois. Je ne trouvais rien d'autre à dire, j'étais devenu comme fou. Si je n'avais pas été attaché, les coups seraient partis.

Les gardiens me sont tombés dessus à coups de crosse provoquant une plaie à la tête qui saignait beaucoup et une autre au niveau des reins sur la colonne vertébrale Pour arrêter le sang, ils m'ont fait allonger sur le ventre par terre et m'ont appliqué de l'argile ou de la terre glaise qui en séchant a arrêté les hémorragies. Là, bien sûr, j'ai fait un petit roupillon d'une demi heure, une heure ... mais que le réveil a été pénible !

Je pense que ce devait être la quatrième ou la cinquième nuit, à la fin du jour, ils m'ont emmené sous une paillote sur pilotis. Il y avait un buffle et des poules. Ils m'ont attaché à genoux adossé à un gros bambou n'ayant que mon slip comme protection, poignet droit avec cheville gauche et poignet gauche avec cheville droite. Je comprends rapidement pourquoi. Cette façon d'être attaché m'oblige a rester à genoux, je ne peux pas m'asseoir.

La véritable épreuve a commencé quand nuit était complète. D'abord quelques piqûres comparables à des piqûres d'abeilles, que j'avais apprécié en France puis, en très peu de temps, une multitude de ces insectes qui paraissaient petits se sont précipités sur mon corps. Il y en avait tellement que j'étais obligé de souffler pour ne pas en aspirer par le nez.

Au début, je pensais que c'était des puces, après je pensais à des moustiques, mais les piqures étaient vraiment bien plus douloureuses. J'ai appris par la suite qu'il s'agissait de maringouins et pourquoi le Viet qui me gardait s'était mis une petite moustiquaire sur le casque qui lui couvrait le visage. II se gardait bien d'approcher, m'éclairant de temps en temps, de loin avec une lampe torche. Je gémissais sans arrêt, j'insultais même le gardien, le traitant de colonialiste, d'impérialiste (j'avais déjà retenu les leçons des commissaires politiques) pour provoquer une réaction de sa part, n'importe laquelle pour mettre fin à cette véritable torture.

J'avoue que je me suis mis à chialer, puis j' ai prié, implorant de me venir en aide. Je mélangeais les prières et ça m'aidait à supporter.

Les habitants qui dormaient dans la paillote au dessus, sans doute dérangés par le vacarme que faisais, ont quitté leur logement pour aller dormir plus loin. Quand je les vu descendre l'échelle avec leur flambeau, je croyais qu'ils venaient me libérer mais non. ! Je me sentais devenir fou, je tapais ma tête sur le bambou sur lequel j'étais attaché pour m'étourdir un peu. Je me demandais combien d'heures, de minutes, de secondes il me restait à supporter cette épreuve. Je me disais, que quand le jour se lèvera,. l'apprécierai comme jamais.

Au milieu de mon désespoir, j'ai senti quelque chose me toucher le dos. Cela ne pouvait être pire que ces bestioles. C'était une main qui me barbouillait le torse, le dos, les bras de boue.

J'avais arrêté de gémir, mais une bourrade m'a fait comprendre de continuer pour ne pas alerte le gardien. Comme c'était bon cette boue étalée et, effectivement, les piqûres ont été moins nombreuses Maintenant je pleurais de bonheur. J'en étais persuadé, mes prières avaient été exaucées.

C'est dans un état comateux que j'ai vu le jour se lever. Un Viet est venu me détacher. Ils m'ont traîné à l'extérieur, je n'arrivais pas à me déplier j'avais mal partout mais quel bonheur ce début de journée tant rêvé.

Ils m'ont jeté quelques seaux d'eau pour m'éclaircir un peu. Les gens du village étaient là. Parmi eux, je remarquais une jeune fille, elle me regardais et sa bouche, ses lèvres semblaient m'envoyer des baisers. C'était donc elle cette nuit .C'était décidément un beau jour, un très beau jour malgré la fatigue l'espoir revenait.

Les Viets m'emmènent à un cours d'eau pour me décrasser, j'en avais bien besoin !

Après encore quelques heures de questions, concernant surtout les Américains en Indo, dans l'avion etc... ils m'attachent pour quitter le village. Nous passons devant les habitants, je ne remarque aucune animosité, plutôt de la curiosité bienveillante et soudain je vois celle que je cherchais : la jeune fille de ce matin, je regrette de quitter ce village, je ne la reverrai plus. Comme ce matin, elle m'envoie des baisers, j'ai peur qu'on ne la voit mais je ne peux détacher mon regard du sien . Elle se tourne vers une voisine et continue à envoyer ce que je prenais pour des baisers. Elle avait un tic ! Quelle déception. Je manque vraiment de sommeil, ça me joue des tours. C'est un tic qui provoque ce mouvement quasi permanent des lèvres.

Après une marche assez pénible, j'avance comme un automate. Nous arrivons le soir à un endroit où se trouve une baraque longue et étroite. Ils me font entrer par un bout séparé du reste par une cloison légère. Je me laisse tomber sur un banc devant une table derrière laquelle se trouve ce que je pense être un chinois aux yeux bleu acier derrière des lunettes aux verres très épais. Son regard perçant n'est ni amical ni agressif, absolument neutre. Nous nous toisons de longues minutes en silence, nous ne nous quittons pas des yeux, la fatigue a fait place à l'angoisse.

De l'autre côté de la cloison, j'entends des bruits d'outils, mon imagination galope. Un Viet âgé entre, il s'adresse à moi :

- « Vous ici pour rendre compte ! »

II parle très mal le français et,de ce que je comprends, j'avoue que j'ai eu très peur.

Des jeunes filles s'agglutinent à la porte et plaisantent en me regardant, elles ont les dents noires, un turban sur la tête, habillées en noir. Elles contournent la baraque et quand elles repassent devant la porte, je remarque avec soulagement qu'elles portent des pelles et des pioches. C'est donc ça les bruits d'outils. Je n'en peux plus, j'ai très sommeil, j'ai beaucoup de mal à me tenir éveillé quand un groupe de Viets arrive et l'un d'eux me dit :

- « L'autre rescapé devait venir pour vous rencontrer et partir avec vous mais ce n'est pas possible ».

Un éclair : rendre compte = rencontre.

Je ne trouve pas les mots pour traduire l'angoisse que j'ai éprouvé mais je vous jure qu'elle devait se voir et le soulagement quand j'ai pu trouver la signification de rencontre.

Nous avons rejoint un village et les éternelles questions ont repris jusqu'au petit jour. Dans la matinée, toujours escorté de quatre gardiens, nous avons fait environ une heure de marche pour nous retrouver au pied d'une petite montagne. Par un petit sentier nous l'avons gravie et vers la partie basse se trouvaient quelques tentes camouflées assez grandes.

Ils m'ont fait entrer dans l'une d'elles où il y avait plusieurs soldats viets en uniforme. J'entendais à l'extérieur des gars qui creusaient avec de petites pioches, encore mon imagination.... Mais l'accueil des Viets dans la tente chassait un peu mon angoisse. Ils parlaient tous très bien le français et cette fois les questions qu'ils me posaient ne concernaient pas leur service de renseignement. Ils me racontaient leur séjour en France pour certains. Ils en gardaient un excellent souvenir etc... Ils ont dû se rendre compte de mon état d' épuisement et m'ont fait asseoir. Quel luxe ! Du riz, des légumes verts sans viande, comme eux.

Des gardiens m'ont emmené à une petite chute d'eau qui tombait de la montagne, j'en ai profité pour laver ma tenue marine que j'avais sous la combinaison de vol. En revenant à la tente, il me semblait que j'avais des picotements partout, j'étais épuisé. Ils m'ont indiqué un coin de la tente avec une couverture pour dormir Seul, un Viet qui paraissait être le chef est resté avec moi et, bien en évidence, deux gardiens à l'entrée. L'étui du revolver du Viet était ouvert. Je pensais, une, deux, trois balles et la dernière pour moi.

J'avais vu en allant au décrassage (le mot est juste) que les trous creusés étaient pour faire monter des fils (radio ou électriques) au sommet. Alors je me suis endormi et j'ai dormi, dormi, je ne sais combien de temps. C'est le bavardage des Viets dans la tente qui m'a réveillé, ils parlaient pourtant à voix basse . En me réveillant je me suis aperçu avec gène que j'avais uriné en dormant. Il est vrai qu'après cinq nuits et cinq jours sans dormir et tout ce stress, cette angoisse amplifiée par la fatigue et les questionneurs.

Je pense que c'est le huitième jour que j'ai retrouvé Jean Keromnès en pensant avec tristesse à Monguillon, Royssat, Bouyssou, Stephan, Hoog, Lacrosse, Le Coz, nos camarades restés dans l'avion.

Nous avons vécu avec une compagnie de Viets réguliers pendant quelques jours et ensuite pris la route avec les gars qui venaient de DBP. Eux étaient très marqués par ce qu'ils venaient de vivre. Le regard vide, ils nous regardaient sans nous voir et avaient peine à avancer.

Les disputes étaient fréquentes dues à leur l'extrême fatigue. Il y eut de nombreux morts pendant cette marche. Je m'étais un peu remis de mes mauvais jours du début et, avec Keromnès nous essayions de calmer les conflits.

En plus de notre charge de riz, il nous arrivait d'en prendre une autre d'un gars qui nous paraissait épuisé. Mais au fil des nuits (la marche ne se faisait que de nuit), nos forces déclinaient et la survie nous imposait de nous ménager, nous forçant à être indifférent aux misères des autres... à contre cœur.

Il y a des situations ou tout se nivelle par la médiocrité de comportement. C'est là où le remord s'installe pour toujours II faut avoir vécu ça pour savoir !

À notre arrivée au camp, vers le 15 juin, il nous a fallu construire les baraques pour nous loger et Keromnès a été formidable pour ces travaux.

Les séances de mise en condition avec propagation de fausses nouvelles. Par exemple, cinq cents avions abattus en vingt quatre heures. Ce qui m'avait fait réagir tant cela me paraissait impossible. Réponse avec sanction immédiate du commissaire politique :

- « Je vois que vous n'avez pas compris, je vais donc recommencer du début ».

Nous venions de comprendre que si nous voulions écourter les séances, il nous fallait écouter, acquiescer, surtout ne pas protester. Qui ne dit rien consent, c'était le but. Et au milieu des fausses nouvelles, jaillissait un slogan du genre :

- « Vous faites partie du peuple de France et les colonialistes français. Les impérialistes  américains vous envoyé faire la guerre au peuple
     du Viet Nam qui lutte pour son indépendance et sa dignité. Vos seuls ennemis se trouvent chez vous en France », etc...

Cela répété tous les jours, de différentes façons, finissait par imprégner. Certes, nos pensées étaient "verrouillées" sur la France, nos familles et bien sûr, la nourriture occupait la quasi totalité de nos rêves. Mais de temps en temps, le verrou sautait et quelques idées révolutionnaires nous atteignaient.

Sur le moment sans importance, mais c'est en rentrant en France devant le comportement incompréhensible, révoltant, que des agacements et des réactions se sont manifesté de ma part. J'étais surtout furieux de devoir donner raison au commissaire politique.

Il est vrai qu'avec mes vingt trois ans, j'avais des dizaines d'années de bonus, ce qui me faisait considérer les hommes de quatre vingt ans comme des gamins insupportables. Quant à ceux de 30/50, je me les représentais en couche culotte ! Excepté bien sûr ceux qui avaient connu ces mauvais moments.

Le temps passant, la captivité devenait plus dure, Pour moi, le béri-béri s'est installé et le paludisme avec une fièvre permanente. J'avais un problème douloureux aux testicules avec eczéma et cette faim,...cette faim...Je me sentais rongé de l'intérieur. J'avais un ventre de loup très affamé. Couché sur le dos, je devais replier les jambes tant l'estomac et les organes environnants étaient dans le vide et douloureux.

Puis après quelques jours d'absence pour fêter le 14 juillet dans le camp, retour et très mauvaise nouvelle : dysenterie amibienne. Je pouvais fixer une date limite de survie : trois semaines environ. J'ai pu bénéficier de deux gros coups de chance, les gélules de sulfamide de Jean Ségalen (seul marin affecté à Diên-Biên-Phù) et l'arrivée miraculeuse de piqûres d'émétine.

Mais une autre épreuve m'attendait, le transfert des cadavres. Quelle horreur !

La résignation succédait au désespoir. Ceux qui étaient dans mon état savaient que le temps n'était pas en notre faveur.

En fait, après réflexion et bien longtemps après, je pense que nous étions en période d'extermination. Parce qu'après avoir convaincu les villageois de l'obligation de soutenir le Viet-Minh pour nous combattre, il fallait maintenant les convaincre de nous nourrir. Comme ils savaient que le peuple de France se désintéressait totalement de nous, il n'y avait aucun intérêt à nous garder aussi nombreux, l'hiver venant il fallait prévoir couverture etc...

Nous pouvions circuler et discuter librement entre nous. L'entente était bonne, mais il fallait rester vigilant. J'ai failli payer très cher mon excès de confiance quand ma boule de riz a disparu.

L'atmosphère était en situation d'attente impatiente de la libération avant qu'il ne soit trop tard. Si seulement il y avait eu un peu plus de riz. La faim était l'élément déclenchant du trio béri-béri, palu, dysenterie, le moral faisait le reste.

En fait nous avions perdu nos repères. Je m'opposais souvent à des gars qui voulaient se débarrasser des plus malades en les envoyant à l'infirmerie mouroir. Comme si un quota de morts étant atteint, il n'y en aurait plus d'autres !

C'est la raison pour laquelle j'ai endossé la charge d'aller chercher la tit' soupe pour les malades maintenus à l'équipe. Trois a été le maximum et ça évitait aux gars de se retrouver dans un endroit sans espoir.

Mes cinq premiers jours/nuits ont été pénibles à supporter mais ce n'était pas comparable aux actes des nazis pendant la dernière guerre qui eux, allaient jusqu'à la mort et d'après les récits, étaient beaucoup plus cruels.

On ne peut pas vivre certains événements forts sans avoir des réactions bizarres. Mon père était un poilu de 14/18, tierce personne, sourd profond, blessé en 1915/16 et enterré vivant par un obus. Lui comprenait pourquoi je restais toujours prostré dans un coin assis par terre. Ma mère voulait que j'aille voir un médecin. Une seule fois j'y suis allé, ça ma dégoutté :

- « Qu'êtes vous allés faire là-bas ! Ne vous plaignez pas, vous en êtes revenu ! »

Le commissaire politique avait-il raison en nous disant que nos seuls ennemis se trouvaient en France ?

À l'époque, la seule aide psycho était à Dury, un asile qu'il valait mieux éviter.

Pendant ma permission à rallonge à Amiens, j'ai fait la connaissance de trois "retours" d'Indo qui me mirent à l'écart pour mon comportement bizarre. Ce qui n'a pas contribué à me remonter le moral, jusqu'au jour où ils ont appris ce qui m'était arrivé. [...]


Le discours.

Au début du mois de juillet 1954, le chef de camp organisait des réunions journalières pour les chefs d'équipe. Elles avaient pour but la répartition des corvées par équipe, mais surtout le compte rendu de la progression dans les esprits nos esprits des effets des conférences politiques, "lavage de cerveau" qu'il nous faisaient subir tous les deux jours à raison de deux heures par jours environ.

Ces "injections" faites en douceur avaient sur nous des effets pervers. Il ne faut pas oublier que nous étions tous malades, dysenterie, palu, béri-béri, dû à la sous alimentation sévère.

Nous n'avions pas, comme les officiers, une structure à opposer aux affirmations insidieuses. Au fil des conférences en plein soleil, (lui était sous abri sur une petite estrade) le commissaire politique faisait une salade soigneuseument assaisonnée d'anti-institutions de notre pays, anti-colonialisme, bien sûr, anti-capitaliste, anti-patrons, anti tout ce qui n'était pas communiste. Il avait essayé de nous faire chanter l'Internationale et clamer des slogans à la gloire d'Ho Chi Minh mais malgré l'anesthésie des deux heures de conférence ce fut un fiasco complet.

En réalité, nous nous en foutions complètement. Pendant ces trop longues et pénibles heures de lessivage de cerveau, nos pensées étaient pleine de gros plats de frites, de bœuf mode, de gâteau au moka à plusieurs étages, de souvenirs de nos familles.

Nous essayions d'imaginer ce qu'ils faisaient les uns et les autres.

J'avais l'habitude de m'asseoir à côté d'un gars d'une autre équipe qui pleurait presque continuellement, silencieusement Curieusement, il souriait en même temps. Je posais ma main sur son bras, comme pour une question. Il me faisait signe que ça allait et à la fin de la conférence, il m'expliquait qu'il pleurait de bonheur. Dans ces moments là, il était avec sa famille, ses enfants. C'était un vieux, au moins trente cinq ans ! J'aimais l'écouter parce qu'il racontait à la perfection les menus du dimanche en famille. Ce qui me faisait saliver copieusement. Je m'y voyais...

Au cours d'une de ces réunions, le 10 juillet 54, le chef de camp nous informa qu'un déplacement était prévu à deux jours de marche à l'occasion du 14 juillet afin de participer à une fête pour la paix dans le monde. Les volontaires pourraient y aller.

Malgré ma fièvre permanente, mes pieds et mes chevilles enflés par le béri béri et la fatigue, je tenais à faire partie du voyage dans l'espoir d'une libération. En effet, peu avant, étaient arrivés dans mon équipe deux gars qui venaient du camp 113 dont un certain Gunegan que j'ai revu plus tard. Ils étaient prisonniers depuis dix huit mois. Ils paraissaient brisés, indifférents, parlant peu. Ils nous ont dit que parfois au camp 113, les Viets demandaient des volontaires pour une corvée pénible et ceux qui acceptaient étaient libérés.

Un fol espoir de libération m'a poussé à me faire inscrire sur la liste des partants malgré l'avis contraire du chef de camp au vu de mon état. Avec le peu de volonté qui me restait j'ai pu forcer la décision et tout faire pour paraître en bon état.

Pour faire tomber la fièvre, je me suis attaché et me suis laissé glisser complètement dans l'eau toute la nuit. Je ne me souviens pas avoir dormi mais le lendemain matin, je ne sentais plus de fièvre et me sentais prêt à partir. Pas très en forme bien sûr mais l'espoir d'une possible libération atténuait considérablement les effets des problèmes de santé. Je n'avais pas encore de dysenterie amibienne, ce qui était important parce qu'elle affaiblissait énormément.

Connaissant l'importance vitale d'être à la cuisine, je me suis porté volontaire pour la durée du déplacement.

Nous étions six et par équipe de deux pour porter un bidon de deux cents litres qui servait à cuire le riz. À l'intérieur, il y avait des sacs vides et quelques ustensiles. Nous nous relayions je crois, toutes les heures. Je portais avec Jean-Michel, qui n'était pas de mon équipe et je ne connaissais pas son nom de famille.

Le dernier jour avant d'arriver au camp de regroupement, nous avions marché toute la journée et nous formions la dernière équipe de portage. Nous étions très fatigués et avions mal partout mais nous nous accrochions pour finir le parcours. Les Viets nous indiquèrent un endroit qui devait être le terminus pour ce jour-là. Jean-Michel et moi avons laissé tomber le bidons et nous nous sommes affalés par terre, totalement épuisés. Très vite nous nous sommes endormis. Les Viets réveillèrent tout le monde peu après, je ne saurais dire combien de temps, mais nous dormions profondément.

- « Le lieu réservé pour dormir est plus loin, à cinq cents mètres » dirent-ils.

Nous avons eu beaucoup de mal à nous lever. À ce moment se posa le problème du relais pour porter le bidon si près du but. Si nous laissons une autre équipe prendre la suite, nous perdions quatre kilomètres de portage et dans notre état, ça comptait. Je consulte Jean-Michel, il est de mon avis. Il est de notre intérêt de terminer le parcours. Tous les gars sont fatigués. Ils se lèvent en rouspétant de nous faire prendre la route en plein premier sommeil. Cela révolte ! Les Viets commencent à s'énerver.

Avec Jean-michel, Nous avons soulevé le bidon, il semblait peser une tonne, si lourd ! Nous arrivons à mettre le bâton sur nos épaules et commençons à avancer. Des gars nous doublent. L'un de nous deux trébuche, je crois que c'est moi. Jean-Michel, déséquilibré tombe à genoux et je m'affale de tout mon long. Je ne peux plus me relever, une grande douleur envahi ma poitrine à m'étouffer.

Les Viets nous poussent avec la crosse de leur mitraillette (ils ne nous frappent pas) pour nous faire relever.

Jean-Michel est mort presque immédiatement comme me l'ont expliqué les camarades qui m'ont traîné jusqu'où nous devions dormir.

Le lendemain au réveil, j'ai réalisé ce qui s'était passé. Je culpabilisais. Son décès m'a profondément marqué et je voulais me convaincre que l'idée de finir le parcours n'était pas de moi, que celui qui avait trébuché le premier n'était pas moi. Aujourd'hui encore, j'éprouve des remords, ces remords qui vrillent la raison et que, dans mes moments d'isolement je n'arrive pas à évacuer.

Un mort parmi tant d'autres, puisqu'il a eu 340 morts sur 400 prisonniers en trois mois seulement, sans compter ceux qui sont morts après la libération. Avec Jean-Michel, pendant ces quelques jours, nous avions parlé de nos familles, échangés des souvenirs ; ce n'était plus le mort anonyme de l'équipe d'à côté. Et puis il en avait tant vu à DBP comme tous ceux qui m'entouraient d'ailleurs. Certains avaient même fait Na San et même la Corée. Ils avaient tous fait preuve d'un courage extraordinaire et même si je n'étais pas toujours d'accord avec leurs récits, j'avais et j'ai toujours beaucoup d'estime pour eux.

Quelques temps plus tard, d'après mes repères personnels, nous étions le 13 juillet 1954, jour de mon anniversaire : j'avais vingt trois ans. Nous étions arrivés dans un camp de transit déjà installé. La journée fut consacrée au repos.

J'avais perdu ma place à la cuisine et surtout Jean-Michel.

Le lendemain matin 14 juillet, notre chef de camp qui faisait partie du voyage, est venu nous annoncer qu'une grande cérémonie aurait lieu à l'occasion de notre fête nationale. Il a précisé que pour cette fête, chaque équipe qui désignera un gars pour faire une déclaration devant ses camarades aura droit à un menu très amélioré avec riz à volonté, patates douces, viande etc... Et si c'était vrai ?

Nous avons tous quitté notre air indifférent à ses dires habituels. Diable, manger à notre faim, une fois seulement ! nous ne doutions pas un instant de sa bonne foi. Notre équipe s'est animée et tout le monde voulait savoir non pas ce qu'il y aurait à dire, on s'en foutait, mais quand aurait lieu ce repas .

Le chef de camp parut déçu de notre comportement. Il ne pouvait pas comprendre puisque lui n'avait pas faim. Je craignais qu'il s 'en aille et avec lui ce repas tant souhaité.

Je consultais rapidement mes voisins les plus proches, incitant ceux qui étaient rasés (nous avions tous la barbe) à se décider. Je ne voulais pas voir le chef de camp rompre sa promesse de nous offrir un bon repas pour le proposer à une autre équipe.

Je voyais déjà les ké bat pleines de riz, alors, avec ma manie de faire ce dont les autres rechignent, je levais la main ne voyant que le côté "sauver sa peau". Comme j'étais chef d'équipe, je préférais l'amélioration d'un bon repas aux regrets de voir une autre équipe manger à sa faim.

Pendant que je cherchais de quoi me raser, des camarades allaient voir le chef de camp pour écrire ce que je devais dire. Nous étions tous heureux à la pensée de ce bon repas qui nous attendait et tout était prétexte à plaisanterie , c'était un peu fou, fou !

Lorsque les camarades sont revenus avec le papier, j'ai eu un mouvement de recul à la lecture de cette déclaration je devais demander la mort de Georges Bidol (Bidault) et de quelques autres dont je ne me souviens plus. Les camarades qui m'entouraient attendaient ma décision , voyant que je n'étais pas d'accord. J'ai posé le papier par terre et annoncé

- « Je ne dirai jamais ça ! »

Je leur déconseillais également de le lire, mais je les laissais libres.

Après discussion, le repas amélioré étant quand même en jeu, ils sont retournés voir le chef de camp et ramené une seconde mouture. Après encore quelques modifications, j'ai accepté.

Le moment venu, nous avons été réunis en cercle avec les équipes de plusieurs camps qui avaient fait également le déplacement. Il y avait des Sénégalais, des nord-africains et, surprise, un cameraman. Il s'agissait de Karmen, un cinéaste russe . Je croyais parler seulement devant des camarades et que ce discours n'avait aucune importance. Avec une caméra, les choses prenaient une autre dimension. Peu importe seul comptait le repas amélioré.

J'étais si peu convaincu qu'il a fallu refaire la prise plusieurs fois. Je me souviens d'un noir qui est passé après moi lui, était très convaincant , puisque convaincu !

J'ai eu, plusieurs années plus tard, la surprise de me voir à la télévision au cours d'une émission que j'enregistrais sur l'Indochine. J'aurais aimé qu'il y ait le son. J'ai gardé ce discours, quatre ou cinq lignes écrites par le chef de camp. L'important est que la promesse a été tenue par les Viets et au delà de mes espérances. Nous avons eu deux jours complets de repas améliorés. Nous n'en croyions pas nos yeux mais nous étions vite rassasiés. Nous étions heureux, la vie était belle, tout le monde souriait à tout le monde, l'avenir nous paraissait plein d'espoir. Cette fois, c'était sûr on s'en sortirait.

speech-carpentier-1.jpg                                                                                       Le "discours" de Jean Carpentier (DR)

Le retour vers le camp 42 s'est effectué dans de meilleures conditions aux environs du 17 juillet.

Quelques jours après notre retour, les gars revenant des corvées extérieures nous racontèrent avec beaucoup de fébrilité que des arcs de triomphe en bambou, décorés de fleurs, étaient construits sur les chemins qu'ils empruntaient et que les vietnamiens joyeux leur disaient que l'armistice était signé. Un immense espoir nous envahissait, nous n'osions y croire. C'est à cette période que j'ai ressenti les premiers signes de la dysenterie amibienne. Je savais à travers l'observation de la mort des gars de mon équipe que le délai moyen de survie ne dépassait pas quinze à vingt jours après les premiers symptômes. L'espoir faisait place à l'angoisse. Si l'armistice était signé et que notre libération intervienne dans le mois suivant cela nous menait aux environs du 1er septembre. Je ne tiendrai pas jusque là.

Les bienfaits des deux jours de repas amélioré s'effondraient avec le moral. Tant que l'on n'a pas été en situation de mort prochaine, on ne peut pas savoir ce que l'on peut ressentir dans ces moments là ! [...]

Vers la fin juillet 54, j'ai pu bénéficier d'une série de piqûres d'émétine pour combattre la dysenterie amibienne. Au lieu d'avoir une piqûre par cinq kilos de poids (je devais faire à ce moment 45 kgs) ce qui aurait du faire dix piqûres environ, je n'en ai eu que deux par jour pendant onze jours soit vingt deux. J'ai appris il y a quelques années que ce produit local non purifié a dû, je pense, contribué à balancer quelques neurones par dessus bord. [...]

D'autres épreuves.

Au mois de juillet 1954, après la distribution du premier bol de riz, j'avais pris l'habitude de mettre ma ké bat de côté et je fumais un mégot de tabac ou je le chiquais en tenant le plus longtemps possible pour me rapprocher un peu de la prochaine distribution

Je tenais environ une demi-heure avant de déguster chaque grain de riz.

Un jour, je m'étais un peu éloigné comme à l'habitude à l'autre bout de la baraque pour parler avec des camarades et à mon retour, ma ké bat de riz avait disparu. Je regardais partout, j'espérais que ce soit une blague. Je demandais à mes camarades :

- « Quelqu'un a vu ma ké bat ? »

Je fouillais partout, je regardais dessus, dessous . Croyant toujours à une blague je me promettais d'engueuler copieusement le farceur. Mais, plus le désespoir me gagnait, plus je remerciais par avance celui qui mettrait fin à cette très mauvaise farce. J'en arrivais à supplier de mettre fin à mon angoisse. Hélas, ce n'était pas une plaisanterie. Les heures, les minutes allaient être longues jusqu'à la prochaine distribution.

Démoralisé, je rejoignis un endroit situé à environ cinq cents mètres du camp que je nommais le point «T» comme tombeau. Là, où j'avais commencé à creuser mon "trou". Quand il y avait une tombe à creuser, les Viets nous confiaient des pelles et des pioches. Avant de les rendre, je me rendais à cet endroit que j'avais choisi au milieu des bambous car à certaines heures, un rayon de soleil arrivait à percer les feuillages.

Peu à peu j'avais creusé un trou qui avait ce jour là, environ un mètre de profondeur. Je me rendais très souvent à cet endroit pour rêver un peu.

J'imaginais que j'étais affecté à Cuers, je partais en perme avec une moto, les sacoches remplies de gâteaux-moka et une thermos de café au lait. Très souvent je m'arrêtais sur le bord de la route en prenant mon temps. Je mettais une serviette par terre, sortais un gros moka d'un carton, le découpais avec lenteur et salivais copieusement. Puis, je reprenais la route pour m'arrêter un peu plus loin.

Je faisais des tas de rêves de ce genre, ayant tous un rapport avec la nourriture. Ce jour là, une fois de plus je me suis traîné à mon point "T". J'étais résigné, je n'avais plus envie de lutter. Le salaud quim'avait volé ma boule de riz n'aurait même pas ma mort sur la conscience. C'était chacun sa peau, pour ceux qui n'avaient pas accès à la nourriture.

Certains gars de mon équipe m'avaient fait remarquer la différence de comportement entre ceux qui vivaient sur leurs réserves physiques et certains autres. Nous, nous nous déplacions lentement, à l'économie.

Ce jour maudit, à mon point "T", je méditais sur mon inconscience d'avoir quitté ma boule de riz des yeux, ce qui risquais d'avoir des conséquences fatales pour moi. Je réfléchissais intensément à une solution possible. Je savais qu'il restais des plaques de riz grillé à la cuisine. En écartant ou en cassant la cloison, il devait être possible d'en extraire un peu pour m'aider à attendre la deuxième distribution. J'eus un éclair : Jean Keromnès, l'autre rescapé de l'équipage, était à la cuisine. Il était venu me voir un jour, ce qui m'avait fait énormément plaisir, d'autant plus qu'il avait les poches bourrées de plaques de riz. Quand Jean a déballé cette manne céleste j'étais au milieu d'une dizaine de gars parlant de nourriture bien sûr. J'ai partagé le riz grillé à peu près équitablement à ceux qui étaient autour de moi, ne gardant à regret que la plus petite part pour moi.

Une deuxième fois, Jean m'avait fait venir à la cuisine et m'avait donné tout ce que je pouvais prendre. Les poches pleines, je me suis précipité à mon point "T" pour enfin donner de la consistance à mes rêves. J'ai dégusté lentement, pendant longtemps, mes grains de riz et grâce à lui, je n'ai plus eu faim le reste de la journée. Ce qui restait, je l'ai ramené à l'équipe pour le distribuer car le riz ne tenait pas la journée sans surir.

Une troisième fois, Jean m'avait encore fait venir à la cuisine et, de nouveau, j'ai pu remplir mes poches, heureux, heureux. Mais une très mauvaise surprise m'attendait dehors : un légionnaire yougoslave, chef d'une autre équipe, m'interpella :

- « Carpentier, qu'est-ce que tu as dans les poches ? »

Je restai cloué, figé sur place ne sachant que faire. Un peu honteux, je retournai à la cuisine. Jean avait tout vu et entendu ; II n'y aura pas d'autres fois.

En sortant, je suis allé voir le légionnaire et n'ai pas pu m'empêcher de le traiter de con. S'il avait été un peu plus malin, il m'aurait simplement fait comprendre que nous aurions pu partager ce butin inestimable et ceci peut-être plusieurs fois.

J'étais furieux et l'ai planté là. Je pense qu'il venait de comprendre sa maladresse mais trop tard. Évidemment, ma source alimentaire fut supprimée après ce "couac". Ce jour là, je pensais qu'il pouvait, qu'il devait m'aider par exemple en me sortant un peu de riz. Il y avait urgence, un fol espoir me fit quitter mon point "T " pour rejoindre le camp.

Je savais qu'après la distribution du riz aux équipes, l'ordre était rétabli à la cuisine et le ménage fait, puis les gars quittaient la cuisine. Après ce qui s'était passé, je ne pouvais pas y aller pour voir Jean. Je suis donc allé l'attendre sur le chemin qu'il devait prendre en sortant. J'attendis plein d'espoir la faim me tenaillant., je me sentais fiévreux, j'avais mal partout mais je savais, je pensais, j'espérais que bientôt la faim allait cesser, enfin peut-être !

Le temps m'a paru long, je doutais. Enfin, il sort. Je me redresse, il faut que j'arrive à le convaincre, je n'en peux plus.

Me voyant en détresse, hagard, il me demande ce qui m'arrive. Je lui raconte brièvement la disparition de ma boule de riz, mon désespoir, ma faim et ma faiblesse extrême. C'est un véritable SOS. Il m'a semblé qu'il réfléchissait longuement, trop longuement à mon gré. Il me dit d'aller l'attendre un peu à l'écart du camp. Je suis impatient, je n'en peux plus, je sens mes dernières forces m'abandonner, je me laisse tomber contre un bambou. Cette fois c'est fini !

Je pense que Jean avait dû être mortifié par l'intervention du Yougoslave et qu'il devait prendre de grandes précautions pour ne plus se trouver dans la même situation.

Enfin arrivé, il s'est fait aider pour me ramener à l'équipe. II avait pu me rapporter un morceau de plaque de riz grillé que j'ai dégusté avec lenteur.

J'ai dû avoir une forte fièvre. Jean Ségalen le marin infirmier est venu me voir également. Il me réconforta et nous avons parlé longuement. Contrairement à son habitude, il me parla de lui, de sa famille, de sa vie. Je repris un peu goût à la vie. Il était un peu taciturne, parlant peu. Quand je lui ai annoncé que j'avais la dysenterie amibienne, il est parti en me demandant de l'attendre. Quelques minutes après il est revenu avec beaucoup de gélules de sulfamide. Il m'a tiré d'un très mauvais pas ce jour-là !

La tentation.

J'attends avec impatience la deuxième boule de riz, mais comme d'habitude, je suis allé chercher la tit'soupe servie à l'infirmerie avant la boule de riz et réservée à trois malades de l'équipe. Cette petite soupe est constituée de mélasse avec parfois une banane Je revins donc à l'équipe avec mes trois ké bat de mélasse et, en chemin, la faim me tenaillant, j'aspirai un peu de mélasse. Et puis encore, je n'arrivai pas à me raisonner . J'avais honte mais je vidai presque complètement une ration. J'ai réalisé brusquement ce que je venais de faire. Je rallongeais le parcours pour réfléchir et, à court d'idée, complètement bloqué, j'arrivai à l'équipe. J'ai donné les deux ké bat auxquelles je n'avais pas touché et arrivais devant Robert Ribardière, ne sachant que dire.

À ce moment se produisit l'impensable, l'inespéré, le miracle. Ribardière se redressa légèrement (ce qu'il était
maigre !) et me dit :

- « Je n'ai plus envie de ma mélasse Si tu veux, tu la prends et tu me donneras un peu de riz de ta ration
     tout à l'heure ».

Je restais sans voix, je n'osais pas y croire. Bien sûr que j'étais d'accord. Je lui ai donné ce jour là, mais aussi les jours suivants, un peu de riz à chaque repas pour me racheter.

Vers la fin juillet 54, j'ai pu bénéficier d'une série de piqûres d'émétine pour combattre la dysenterie amibienne. Au lieu d'avoir une piqûre par cinq kilos de poids (je devais faire à ce moment 45 kgs) ce qui aurait du faire dix piqûres environ, je n'en ai eu que deux par jour pendant onze jours soit vingt deux. J'ai appris il y a quelques années que ce produit local non purifié a dû, je pense, contribué à balancer quelques neurones par dessus bord. [...]

 

Réflexions.

Cette expérience de la mort au quotidien marque l'esprit et l'âme de façon indélébile. Cette succession d'épreuves rend sensible à la pitié, la bienveillance mais tout à la fois sans aucune indulgence pour certaines « petitesses » incompréhensibles, inadmissibles.

C'est pénible à vire surtout pour mon épouse et mon entourage au cours des réunions familiales ou amicales.

Un fait que je me reproche toujours, c'est d'avoir trop tenu compte de ce que m'indiquait ma liste de corvée. Bien sûr, j'y allais très souvent ainsi qu'un noyau de volontaires quasi permanent comprenant l'importance du mouvement pour ne pas se laisser aller et aboutir à rinfirmerie-mouroir. Pour d'autres, il fallait pousser une gueulante pour qu'ils ne restent pas toujours allongés.

C'était le cas entre autres, d'un gars sympathique au possible mais qui était toujours « usé » au moment des corvées les moins fatigantes. Ses croix sur ma liste indiquant les corvées effectuées les moins pénibles, étaient très peu nombreuses. Alors que pour d'autres gars, j'avais dû ajouter des listes annexes.

Un après midi, huit jours environ avant que l'on quitte le camp pour être libéré, à l'heure des corvées, je n'ai rien voulu savoir aux protestations de ce gars qui préférait resté couché.. Je l'ai un peu rudoyé et il est allé chercher son paquet de bambous (la plus petite corvée). Je pouvais donc ajouter une croix en face de son nom, sans en être plus fier.

Ce garçon est mort pendant le trajet huit jours environ avant que l'on quitte le camp, sur le radeau qui l'emmenait vers la liberté.
Remords...

La libération.

Vers le 22 ou 24 juillet 1954, nous avons appris, par des camarades revenus de corvée extérieure, que quelque chose avait été signé, armistice, paix ? Peu importe l'appellation si cela menait à la libération.

Le chef de camp, pendant quelques jours, ne nous disait toujours rien sur ce point.

Les réunions d'endoctrinement avaient cependant lieu tous les jours avec des slogans plus percutants, des questions impliquant des réponses nous engageant davantage. Les chefs d'équipe devaient être le reflet des gars de leur équipe . Le jeu consistait à lui faire croire que nous étions dignes d'être libérés pour porter la "bonne parole" sans basculer dans la trahison.

Et s'il ne nous jugeait pas dignes d'être libérés ?

Dans ce coin perdu, personne ne viendrait nous y chercher. De plus, la plupart d'entre nous avait piteuse allure, décharnés, il n'oserait peut-être pas nous laisser partir dans cet état.

Comment le convaincre que cela n'avait pas d'importance. Et voilà, je passais très facilement de l'enthousiasme au désespoir le plus noir. À l'équipe, nous nous réunissions pour parler de tout cela, et ça nous faisait du bien. Les optimistes finissaient toujours par trouver des arguments dans le sens désiré.

Enfin, quelques jours après, il nous annonce officiellement que l'armistice était signé. Il a donné à chaque chef d'équipe une feuille sur laquelle il y avait la liste des gars en nous demandant de mettre une croix en face de ceux qui devaient être libérés en premier. J'ai bien coché ceux qui me paraissaient les plus mal en point et à la porte de la baraque, je confesse que j'ai fait une croix en face de mon nom. Ce sentiment de culpabilité, j'ai voulu l'effacer immédiatement. Mais en barrant cette croix de la honte, elle me paraissait encore plus grosse. Je me sentais indigne, misérable. Ce sentiment n'a pas totalement disparu, c'est un problème entre moi et moi ! [...]

Curieusement, il n'y a pas eu de manifestations de joie. Les gars continuaient à mourir. Inconsciemment nous économisions le peu de forces qui nous restaient. Je ne me souviens plus du temps mis pour arriver au camp de regroupement à Viétri.

Il y régnait une ambiance de kermesse. Des civils y avaient installé des échoppes où nous pouvions acheter bananes, friandises etc... Des gars de Diên-Biên-Phù avaient pu conserver des piastres légales qu'ils pouvaient échanger contre des dongs Ho Chi Minh. J'ai vendu ma combinaison de vol et avec ce produit, j'ai pu acheter ces choses qui nous faisaient tant envie et que j'ai partagé avec Jean Keromnès et Jean Ségalen.

Notre court séjour dans ce camp de regroupement a été désastreux pour beaucoup d'entre nous. La nourriture était suffisante mais, constituée de lard et de mélasse très sucrée, accentuant encore la dysenterie chez ceux qui en étaient atteint.

J'étais tellement faible que la libération, pour être proche, me laissait indifférent. Le soutien de Jean Keromnès, Ségalen et Boni, m'a été d'un grand secours.

Enfin le 18 août 54, le chef de camp a fait l'appel des premiers libérés qui se sont dirigés vers le ponton à un km de là où les attendaient des LCT ou LCM. Quand j'ai vu le premier groupe partir, je me suis retourné vers Ribardière, Le Dogart et ceux qui restaient. Là, mon indifférence s'est transformée en angoisse.

Ceux qui venaient de partir étaient ceux qui avaient bonne apparence, alors que nous qui restions, étions en piteux état physique. Et si les Viets décidaient de nous garder pour nous retaper, afin soigner leur propagande ? Quand les moyens physiques sont insignifiants, le moral suit la courbe et tout cela était au plus bas.

Les Viets ont su jusqu'au bout nous amener à nous révolter contre les nôtres. Quand enfin, ils nous ont réuni sur le ponton, ils nous ont remis à chacun un paquet de cigarettes et un petit insigne : une colombe de la paix.

Un LCT croisait au large sans accoster, nous ne comprenions pas pourquoi. Nous étions fébriles et tremblants sur nos jambes ? Des Viets jouaient du violon en chantant. Après une longue attente, un responsable viet est venu nous dire que les nôtres ne voulaient plus de nous parce que nous avions démérité. Si près de la libération, nous étions prêts à tout croire, à tout condamner. Je ne trouve pas de mots assez forts pour expliquer notre état d'esprit à ce moment, révolte, découragement, résignation. Quelques uns d'entre nous crient des injures vers les marins du LCT qui, en vérité ne pouvait accoster à cause du courant trop fort.

Je me laisse tomber par terre, quelques autres font comme moi, les Viets veulent nous faire relever mais personne ne bouge. Et quand les Viets nous reprennent les cigarettes qui représentaient notre billet d'embarquement, c'est l'accablement. La déception est cruelle, le moral de tous en a pris un sérieux coup. Beaucoup ne survivraient pas à une nouvelle nuit chez les Viets. Ils nous font revenir vers l'arrière. Deux gars sont morts à ce moment, un sur le quai que nous avons ramené au camp avec nous, et l'autre sur le trajet du retour . Des gars aidés par les Viets les ont enterrés. C'est le désespoir qui les a tués !

Je sais depuis, que le moral a une très grande importance dans ce que nous entreprenons ou en cas de maladie grave.

Nous étions tous déprimés. Tout à l'heure, nous les voyions bien, les marins sur les bateaux. Nous leur faisions des signes mais ils ne répondaient pas ou mollement nous semblait-il.

C'était peut-être vrai qu'on ne voulait plus de nous ?

En ce qui me concerne,, je suis totalement à la dérive. La fièvre a fait place à la joie d'être libéré. Je me laisse vraiment aller dans tous les sens. Je baisse le pantalon à deux pas de la baraque et je revois les gars qui faisaient ça juste avant de mourir. Comme eux, je m'en fous totalement. Personne ne parle. Nous ne nous regardons pas, nous ne voulons pas voir plus de détresse qu'en nous même.

Longtemps, très longtemps après en fin d'après midi, un Viet revient du quai :

- « Rassemblement, Maolen »

L'espoir revient au galop. Estompée la fièvre, oubliée la dysenterie, enfin , presque. La redistribution de cigarettes met des ailes à tout le monde. Nous passons ainsi de l'état de moribonds à un état de débordant d'enthousiasme sinon de santé en quelques minutes. Nous arrivons au débarcadère plus rapidement que nous ne sommes partis deux heures auparavant. Un bateau est amarré, porte abaissée. Des Viets jouent du violon et chantent, d'autres nous serrent la main avant notre embarquement... Pourquoi pas?

vietri.jpg                                                                                                             L'embarquement à Vietri (DR)

Nous montons à bord, lentement, très lentement de peur d'épuiser toutes dernières forces qui nous restent. Un gars très faible est installé sur une civière. Une jeune femme, une infirmière je crois, lui soulève la tête pour l'aider à boire et il meurt brusquement. Un autre s'est affaissé en montant à bord . Les marins l'aident à s'installer dans le fond de la barge. Il mourra avant d'arriver à Haïphong, si prêt du but. L'un de nous aura cette réflexion : Eux au moins sont morts du bon côté !

C'est le 20 août 1954.

Quand nous arrivons à Haïphong, il fait nuit. Une réception santé-administration nous accueille, visite médicale rapide, poignée de main du Général Cogny à chacun de nous. Un capitaine de corvette est venu pour les marins mais je suis seul et il me propose d'aller avec un aviateur libéré aussi : Tessier. En arrivant au mess de l'Armée de l'air, vers vingt trois heures, accueil chaleureux, amical. Les gars nous entourent, nous questionnent mais je n'en peux plus, je suis très fatigué et je réalise seulement à ce moment que nous sommes libres !

Le cuisinier nous prépare notre rêve : un steack énorme avec des frites. Je m'oblige à manger un peu de viande malgré ma répugnance. Puis enfin, nous allons nous coucher : matelas, draps, le luxe. Au milieu de la nuit, j'ai déliré. Des gars en blouse blanche m'entourent avec des seringues, je ne me souviens plus de rien. Le lendemain, j'ai appris que l'excès de nourriture après une dénutrition sévère pouvait être grave. J'ai passé quelques jours avec mon camarade aviateur dans cette base dont je ne me souviens plus le nom. L'Armée de l'air a été formidable, pour résoudre le problème d'horaire, ils nous ont tout simplement confié la clé de la cambuse, où se trouvait fruits, lait concentré etc...

Quelques jours après, j'ai été questionné par deux gars de la sûreté navale, pas très aimables. Je sentais peut-être encore le cadavre ! Quand je leur ai dit que j'avais fait un petit discours devant mes camarades pour avoir un repas amélioré :

- « Hum ! pour si peu, vous avez fait ça ?»

Ils ne pouvaient pas comprendre.

Après un séjour à Dalat, j'ai été transféré à Saï'gon jusqu'à mon retour en France vers début novembre 54 J'étais très faible, je n'étais plus dans le coup. Je ne pouvais comparer mon état de santé avec d'autres prisonniers puisque j'étais seul, mais cela devait être pareil pour les autres.

J'ai été reçu magnifiquement par les camarades de la flottille à la base. J'accrochais un sourire sur mon visage, mais j'étais ailleurs, quelque chose s'était brisé en moi . C'était et c'est toujours très pénible pour moi et mon entourage.

Je n'arrive plus à à me hisser ou m'abaisser au niveau des gens "normaux".Cela arrive quelques fois et si comme quelque chose m'attirait, je reprends mon niveau, excepté avec ceux qui ont "connu". J'étais tellement hors circuit que je n'ai même pas eu l'idée d'aller voir le commandant et les officiers de la flottille.

Je n'ai eu conscience de ce manque que longtemps après lorsque Keromnès m'a raconté sa réception à la flottille. Dans mon état, il aurait fallu me prendre par la main ou par le bras et me dire ce que je devais faire. J'aimerai penser qu'ils l'ont compris car j'avais la plus grande estime pour tous.

Début novembre, je quittais Saïgon par avion avec malgré tout, une certaine nostalgie.

Escale à Marseille puis Amiens où je retrouvais mes parents et mes frères avec émotion avec toujours cette multitude de problème dont je ne voulais et pouvais parler à personne. Ma tentative de réinsertion dans le circuit normal a rencontré beaucoup de difficulté.

Mon retour en affectation à Saint Raphaël, après les permes, s'est très bien passé. J'ai senti un grand mouvement de sympathie qui m'a beaucoup touché. Mais le vol de réaccoutumance a failli mal se terminer, nous nous sommes crashés à l'atterrissage. Le pacha de la 10S, LV Michel, m'a fait faire un vol sympa en hélicoptère et ma confiance est revenue.

Tout au long de ma fin de carrière (1966), j'ai toujours bénéficié de beaucoup d'indulgence pour mes incartades et elles furent quelques fois graves. Mais ma carrière en a bien sûr souffert. Je n'ai pas voulu présenter le cours de brevet supérieur, n'envisageant pas une séparation trop longue de mon épouse Josette.

Voilà !

                                                                                                                           Jean CARPENTIER

 > Extrait de « Les Privateer en Indochine » (Ed : amicale de la 8F-28F)


Date de dernière mise à jour : 10/04/2012