- Accrochage à la frontière tunisienne


ACCROCHAGE À LA FRONTIÈRE TUNISIENNE

Le 13 février 1961, j’effectue un vol d’essai de 5 min, sur le L-19 n°24531, avec le chef Pouteau, mécanicien.

Toujours avec le même appareil, je décolle pour une opération au nord de Meskiana en compagnie du Lt Laude, 2 h 15 de vol sans problème particulier.

L’opération continue avec d’autres équipages pendant que je prends mon tour d’alerte au sol. Vers 16 h, accrochage sur la frontière tunisienne. Je décolle sur la piste en dur de Tébessa, face à l’ouest avec le Lt Noël pour une alerte sur la frontière. Comme il n’y a aucun trafic aérien je demande la permission d’effectuer un virage de 180° immédiatement après le décollage, ce qui m’est accordé.

Le barrage électrifié et la frontière tunisienne sont à quelques minutes de vol. Il y a eu des tirs contre des troupes locales depuis le territoire tunisien.

Nous connaissons bien les emplacements des camps d’entraînement de l’ALN, que nous survolons régulièrement, le plus souvent officieusement, après une demande verbale des officiers du 2e bureau. Nous longeons le col du Ténoucla et le Djebel Doukane à notre droite. Aux pieds de la dernière chaîne de montagnes avant la frontière, nous survolons la localité de Bekkaria. Comme d’habitude, je bats des ailes pour saluer un ami : le commandant de la SAS.

En arrivant sur la zone des tirs tout est calme. En l’air, au-dessus de nous, deux T-6 en maraude et un L-19 ont accouru au signal de l’incident.

Le Lt Noël, en charge de la mission, prend contact avec l’autorité du poste voisin qui indique que les tirs adverses sont partis du territoire tunisien. C’est habituel. Nous passons la frontière. J’aborde la zone en suivant une vallée boisée bordée de sommets culminant entre 1.300 et 1.500 m. Nous volons très légèrement au-dessus des lignes de crêtes de manière à mieux percevoir les mouvements éventuels. Les autres aéronefs survolent la zone un peu plus haut. Dans cette partie du territoire où il n’y a aucun poste militaire tunisien, le FLN est chez lui. Nous sommes légèrement au nord de la partie appelée Alsace-Lorraine, du fait de la ressemblance de la frontière avec ces départements.

Après quelques virages nous entendons le crépitement caractéristique d’armes automatiques qui nous ont pris pour cible. J’effectue immédiatement des dégagements secs, pour dérouter les tireurs. Le Lt Noël annonce par radio que nous subissons des tirs. Violente explosion, quelque part dans le moteur ! Le Lt Noël est indemne et transmet à la radio :

- « Hélium vert, nous avons été touchés »

Mince, le moteur ! Je n’aime pas ça ! Nous sommes en Tunisie à 5 ou 10 km du barrage. Je mets le cap sur la frontière et examine les instruments de bord. La pression d’huile est à zéro. Coup d’œil sur l’appareil : rien sur les ailes, à l’arrière en revanche une traînée de fumée confirme l’existence d’un problème sérieux. Je me retiens de parler immédiatement à la radio. Lorsqu’une émotion forte ou la peur modifie le timbre de la voix, cette modification entraîne une diminution de nos capacités. En m’en souvenant, j’avais poussé deux ou trois grognements puis la voix assurée, annoncé au micro :


- « Hélium vert, feu à bord »

J’aurais pu sourire de la justesse de cette réflexion en entendant les confirmations chargées d’émotion des équipages présents. Mais je n’avais pas envie de rire, avec cette autre information qui maintenant occupait mon esprit : un L-19 en feu devait exploser habituellement en quelques secondes, du fait de sa construction en alliage de magnésium. Mais il volait encore, malgré la température du moteur au rouge.

Le Lt Noël ne disait rien. Arriverions-nous en "France" avant l’arrêt de moteur ? La frontière approchait, le moteur tournait rond. Nous pensions tous deux, sans nous le dire, à l’accueil que nous recevrions des combattants de l’ALN, si le moteur s’arrêtait et que nous nous posions sur le sol tunisien.


Enfin nous survolons la frontière et le barrage électrifié qui, dans cette région, étaient très proches. Nous sommes enfin en France !

Mais il me fallait prendre une décision. Le filet de fumée derrière l’avion me semblait plus léger, l’aiguille de la température moteur était toujours coincée sur le rouge.

Le terrain de Tébessa se trouvait à une vingtaine de km. Devant nous, une chaîne de montagnes qu’il nous fallait franchir alors que nous étions en- dessous des sommets.

J’estimais qu’il était urgent de se poser. Le moteur pouvait gripper d’une seconde à l’autre. Près du barrage j’aperçus un chemin de terre plus ou moins en ligne droite sur une centaine de mètres, cela devrait suffire.

À ma demande le Lt largua une grenade fumigène. Le vent était faible presque dans l’axe. Je fis une approche tous les volets sortis, moteur réduit. Dans cette configuration je ne risquais pas grand-chose en cas d’arrêt. Atterrissage, trois points, impeccable, comme à l’entraînement.

Tout heureux de nous en être sortis sans casse, nous avions sauté au sol, et fait le tour de l’appareil pour l’examiner soigneusement. Une balle avait percé le réservoir d’huile. Cette huile avait brûlé sur l’acier du pot d’échappement, sans rien toucher d’autre. C’était notre chance. Nous savions maintenant pourquoi nous avions échappé à l’explosion de l’avion ou à un incendie plus important.


Quelques tirs sporadiques se faisaient entendre du côté de la Tunisie. Avec le Lt Noël nous sortîmes les quartz de l’équipement radio, nos cartes et nos armes individuelles, des USM1 repliables, le parachute. Une jeep, armée d’une mitrailleuse, en provenance du poste le plus proche s’arrêta sur la piste qui courait le long du barrage. Les soldats qui étaient à bord ne quittèrent pas leur véhicule, et restèrent vigilant en nous observant.

Un H-21 apparut survolant les montagnes du côté de Bekkaria et se posa rapidement à une trentaine de mètres de notre avion. Les secours étaient déjà là. L’équipage nous demanda de monter à bord pour nous ramener à la base, nous expliquant que les militaires du poste le plus proche assureraient la sécurité de notre appareil. L’hélicoptère effectuait un vol d’essai au-dessus de la base de Tébessa, ce qui expliquait la rapidité de l’intervention.

À l’arrivée du H-21 sur le parking l’ensemble du peloton nous accueillit silencieusement, mais visiblement heureux de nous voir indemne.

Le Cne Nicolas, qui avait pris le commandement du peloton à la suite du Cne Leost, était plutôt nerveux. Il lui fallait absolument avoir la confirmation que l’appareil était en territoire français. Une fois rassuré, il nous avait passé un copieux savon pour être descendu au niveau des montagnes tunisiennes pour débusquer les assaillants FLN. En fait, le vrai problème était que cette aventure était remontée jusqu’à l’Elysée, qui craignait que l’avion ou l’équipage soit tombé entre les mains de l’armée de l’extérieur. Deux régiments d’interventions avaient été mis en alerte pour récupérer l’avion et l’équipage mort ou vif.

Dans le contexte de l’époque, la politique étrangère de la France, déjà rudement mise à l’épreuve par les aléas de la guerre d’Algérie, n’avait pas besoin de circonstances aggravantes devant les instances internationales, polarisées sur les tensions de la guerre froide et le manichéisme grossier de la décolonisation. Créer un incident diplomatique de plus n’était pas nécessaire.

La petite aventure était terminée pour l’équipage, mais pas pour ceux qui avaient la charge la nuit même, de récupérer l’avion qui était intact. Un transporteur de chars accompagné de véhicules de protections atteignit les lieux sans encombre. Malheureusement, le premier mécanicien du peloton qui s’approcha de l’avion, un appelé du contingent, le brigadier Auduc perdit un pied sur une mine antipersonnel. L’appareil était posé sur un champ de mines. Il fallut effectuer de nombreuses heures de déminage. L’appareil placé sur un porte-char serait débarrassé de ses ailes pour passer par la route forestière du col de Ténoucla. Après remplacement du moteur, remontage des ailes et vérification du train d’atterrissage qui n’avait pas souffert, l’avion revola cinq jours après.

Cet appareil avait un destin particulier, "la baraka" devait le suivre dans les diverses pérégrinations de la guerre d’Algérie. Son retour en métropole, comme la plus grande partie des appareils servant en Algérie, a du s’effectuer en convoyage aérien. Dans les années quatre-vingt les L-19 ont été, presque tous renvoyés aux USA. Le marché des avions d’occasion y étant florissant, ils font encore le bonheur d’un grand nombre d’amateurs. 43 ans après ce vol mémorable, le propriétaire actuel du L-19 découvrait dans le log-book technique à la date du 13 février 1961 : "Descendu par balle, pilote maréchal des logis Bertrand". Cet Américain s’honore aujourd’hui de posséder un L-19 "vétéran de la guerre d’Algérie", et s’active à le remettre aux couleurs de l’ALAT et du peloton de la 7e DMR tel qu’il était le jour du crash.

L 19 alat                                                                                                Le "fameux" Cessna L-19E n° 24531/BJR.
                                                                                          Cet appareil vole encore aux USA
. (P. Bertrand).

Aujourd’hui, un échange de messages s’est établi avec le propriétaire actuel. De nombreux documents et photographies me parviennent de sa part sur cet appareil et sur l’incident, puisqu’il a réussi à se procurer la copie du journal de marche du peloton du mois de février 1961. Journal de marche qui nous remet en mémoire tout ce que nous avons vécu là-bas.


Pour beaucoup de camarades, et pour moi en particulier, émerge une conclusion lancinante malgré le temps passé : l’Algérie que nous connaissions n’existe plus. La nouvelle Algérie a accouché dans les douleurs. Après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, le couvercle de l'armée s'étant levé sans précautions, le chaudron de violence a débordé sans retenue. Les Européens ont fui. L'OAS s'est laissée aller à des violences inutiles. Les Algériens de l'armée extérieure et ceux des maquis se sont déchirés mutuellement pour la conquête du pouvoir.

Les harkis, honteusement abandonnés, ont subi les pires sévices. L’enthousiasme pour certains, la joie de la fin des combats pour le plus grand nombre, n’effaçaient pas l’amertume et la tristesse devant tant de souffrances et de vies sacrifiées. L’impossible victoire militaire pour les camps en présence a poussé un pouvoir centralisé à conclure par la solution radicale de l’indépendance, sans doute inévitable, mais de la manière la moins élégante, entachée d’irresponsabilité criminelle. Il est vrai qu’un nouveau monde ne se construit pas sans déceptions ni injustices sanglantes, surtout, comme c’était finalement le cas, lorsque, à l’issue d’une guerre, défaite et victoire sont partagées. La manière de conduire les conflits modernes est lourdement obérée par la composante civile. Mais hors de polémiques heureusement aujourd’hui en voie d’apaisement, il nous reste les souvenirs de notre jeunesse et ceux de vols splendides et difficiles dans un pays magnifique.

                                                                                                           Pierre BERTRAND

                                                                                                

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 09/05/2018