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Titre

13juin 2007.
C
ela fait six jours que nous sommes à Saint-Crépin, près de Mont-Dauphin, quelques pilotes de Dijon venus avec deux planeurs biplaces pour goûter au vol en montagne. Après deux jours de pluie et quatre jours entrecoupés d’averses, nous n’avons pas encore pu quitter le « local », un local superbe entre Vars, Briançon et le glacier Blanc du massif des Écrins, mais nous avons hâte d’en sortir quand même. Ce devrait être pour aujourd’hui, enfin, et ça tombe bien car c’est mon dernier jour et c’est à mon tour d’être en place avant du G-500 que j’aime bien. Frédéric est derrière en spectateur averti. Après avoir attendu que la manche à air soit bien horizontale avec la brise de vallée, pour être sûrs que la pente va "donner", la noria des remorquages en piste 16 commence. Après le classique début de remorqué très chahuté dans les basses couches, nous venons tangenter la pente et le vario s’installe gentiment à 4 ms.

Quelques secondes pour confirmer et je largue. Le remorqueur est quasiment en vent arrière et plonge aussitôt. Tout cela n’a pas duré longtemps, mais la chemisette est déjà trempée.

Là-haut, Henri nous attend dans son Mosquito. C’est un habitué des Alpes, et je suis bien content qu’il ait accepté de me "tirer" pour cette première tentative vers le "parcours du combattant". La pente se raidit et je fais maintenant du gratte-cailloux, légèrement plus chahuté car les thermiques se sont mis de la partie. Pas méchant. Je suis plus embêté lorsque j’atteins le niveau où il y a déjà beaucoup de monde. Pas moyen d’exploiter les bulles traversées : je sais que je suis suivi et il y a toujours des planeurs au cap inverse. Au milieu, un Suisse que tout le monde doit éviter est en spirale, seul dans son monde. Ça devient chaud. Aussi suis-je soulagé lorsqu’Henri décide de quitter le coin.

Je me place à 300 m dans ses arrières et c’est parti pour traverser la vallée de la Durance vers la tête de Fouran où un cumulus prometteur nous attend. Cela fait moins de 2 min que nous avons cessé de coller au relief. Je trouve que la vie est belle et...

CLONG !
C’est quoi ce "CLONG" ? Ça ressemble au bruit du trim à ressort qui s’échappe, comme lorsqu’il est bien positionné plein piqué et que vous tirez fort sur le manche pour prendre votre assiette de montée au treuil. Mais là, c’est incongru, déplacé. Ça ne colle pas.

Et le planeur qui se met à cabrer tout seul à 20/30°? Je tente de contrer, mais le manche est tout mou, inefficace. Je comprends

- « On n’a plus de profondeur ».

Pendant un bref instant, je me demande s’il y a un moyen de s’en sortir. Mais je déduis très vite que nous n’avons plus d’avenir dans ce planeur qui mène sa vie tout seul. Il s’est mis à présent en fort piqué. Je sais que nous avons de l’eau sous la quille, mais il n’y a pas de temps à perdre dans ce bronco qui pourrait nous compliquer la vie en se mettant dans des positions encore plus défavorables.

Je dis à Fred :

- « On saute », en même temps qu’il me crie :
- « On s’éjecte », après avoir tâté le manche lui aussi.

À partir de là, nous enchaînons les procédures bien connues. Nous sommes à
 30° de piqué. Je pousse les deux poignées verrière vers l’avant et tente de la 
soulever. Zut, elle reste collée.

Fred a
 dû réussir, car je perçois un fort bruit de courant d’air, là derrière. Je pousse encore une fois violemment les poignées vers l’avant et cogne des deux poings sur la verrière au-dessus de ma tête. Cette fois, ça part facilement. Je comprendrai plus tard que ce sont les 2g de la ressource qui avaient alourdir la verrière.

Nous sommes maintenant en fort cabré. Il me reste à me débrêler et à évacuer. Je ne ferai en fait que la première action. À peine ai-je tourné la poignée déverrouillage des sangles que je me trouve proprement éjecté par les g négatifs du planeur qui arrondit virilement son cabré.

Dessin                                                                        Dessin de Bruno Le Moine (DR)

Je flotte et j’ai droit au spectacle surréaliste du DG-500 qui défile lentement en dessous, tout près ! Dès que la queue est passée, je mets instinctivement la main sur le cœur. Je la sens, mais je jette quand même un œil pour être sûr : c’est bien la poignée, que je tire à fond. Aussitôt, je ressens cette bonne sensation de freinage qui dit que c’est en train de s’ouvrir là au-dessus. Un coup d’œil : c’est ouvert, bien rond avec une fente derrière, mais ça n’a pas l’air aussi grand que les ronds que j’avais connus (on me le dira après : 45 m2 au lieu de 60 ; ce n’est qu’un parachute de secours !).

Je balaie des yeux les environs. J’aperçois Fred accroché sous sa voile. Ça fait chaud au cœur. Autour de moi flottent des objets hétéroclites : mon tricot, un livre (des terrains de secours), une carte, des papiers, des coussins, des morceaux d’une verrière qui a dû se cogner à la queue...

Bon, il reste maintenant à préparer la suite qui, j’imagine déjà, ne va pas être une partie de plaisir. En effet, le sol défile très vite en dessous (cf. manche à l’horizontale) et le vent me repousse vers le relief. Je vais être comme un sauteur à ski auquel on aurait fait la blague d’inverser la pente de la zone de réception !

Je m’empare des cabillots scratchés sur les élévateurs et je me mets face au vent. Sans effet apparent, mais au moins j’aurai fait le maximum pour ralentir ma progression vers cette ravine là-bas où le sol est plus tourmenté. Je tente d’extrapoler ma trajectoire. À priori, il n’y a pas le choix : je devrais arriver à contre-pente et dans les arbres.

Ça m’inquiète, car c’est un domaine inconnu, bien différent de mon expérience des atterrissages sur sol plat et dégagé, et par vent faible. À ce stade, mon raisonnement est brouillé. Je ne dois même pas raisonner d’ailleurs, car lorsque je me rends compte à l’approche de la pente que je me dirige à peu près vers une petite trouée dans la forêt d’épicéas, j’adopte l’idée de m’y poser. Il suffit de remettre en service mes souvenirs de précision d’atterrissage ! J’ai dû chercher à me rassurer inconsciemment en me raccrochant à quelque chose que je connaissais. Après quelques corrections, je sais que je vais arriver dans cette trouée et j’en suis (bêtement) satisfait ! Sauf que je n’ai pas réfléchi un instant à ce qui pouvait m’y attendre...

Violente douleur dans le dos !
Je me mets face au vent pour pouvoir surveiller mes arrières, et le bord de la trouée arrive vite, très vite. Dedans, j’aperçois une souche d’arbre à moitié déterrée, informe et agrémentée d’un reste de tronc secondaire d’environ 2 m de haut. Ça me glace, mais il est trop tard pour tenter quoi que ce soit. Je ne suis plus que le spectateur d’un film en accéléré. Le sol se précipite vers moi. Je passe à 1 m de la souche, et je percute violemment la planète. J’ai essayé d’absorber au maximum le choc avec les jambes, mais ça n’a pas suffi.

Presque instantanément, ce sont mes fesses qui percutent. Je ressens une violente douleur dans le dos et je me retrouve à plat dos, le souffle coupé par le choc. Il n’y a pas eu d’amorce de roulé-boulé, car j’ai tapé perpendiculairement à la pente, en bout d’un balancement qui m’a entraîné en arrière dès l’entrée dans la trouée (une dévente ?). Je mets quelques instants à récupérer ma respiration. La douleur s’atténue et je constate que je peux bouger.

Zone du crash                                                                                                               Ma zone de crash (DR)           

Je suis sonné, mais content d’être vivant et entier. Et comme pour me le prouver, je me dépêche de replier le parachute après avoir décroché les suspentes prises dans le petit tronc raté de justesse, puis je me mets à descendre. Je trouve une route forestière et continue vers la vallée, tout en remerciant Celui qui tient mon carnet de route et qui avait décidé que ce n’était pas le jour pour moi. Car enfin, si le gag s’était produit au cours des 30 min précédentes où nous étions toujours près du sol, nous n’aurions jamais eu le temps de dérouler les procédures jusqu’à l’ouverture du parachute ! Puis il y a eu cette souche ratée, et non pas évitée !... Avoir échappé de si peu à deux scénarios catastrophes, croyez-moi, « ça vous interpelle fortement quelque part au niveau du vécu ».

Pendant que je marche, j’entends le bruit d’un hélico et du remorqueur qui semblent chercher quelque chose à flanc de montagne. Euh ! Je me sens un peu bête. Je n’aurais peut-être pas dû replier le parachute. Il faut que je me fasse voir. Les arbres sont partout, mais à force de grands gestes, je crois qu’on m’a quand même repéré.

Je marche environ 20 min, jusqu’à me trouver nez à nez avec l’ambulance des pompiers. Je plaisante en faisant le signe de l’auto-stoppeur, mais eux ne plaisantent pas. Quand je leur dis que j’ai mal dans le dos, il me font allonger, m’attachent sur le brancard et me posent force questions pendant le trajet, comme pour s’assurer que je suis vraiment normal. Ils avaient raison, car une radio à l’hôpital d’Embrun détectera une vertèbre (L1) explosée. J’apprendrai que c’est l’adrénaline qui m’avait permis de marcher en anesthésiant la douleur. Un mouvement malheureux et la moelle épinière aurait pu être touchée, avec toutes les conséquences possibles et irréversibles !

Après sept jours passés totalement à l’horizontale, une intervention chirurgicale stupéfiante a redonné son volume à la vertèbre écrasée, grâce à l’introduction d’un ballon gonflable, puis de résine pour combler le vide. Deux jours plus tard je rentrais chez moi, avec seulement un reste de douleur du côté des cervicales (déchirure musculaire ?). Vive les progrès techniques !

Épilogue
J’apprendrai que Fred, dont c’était le premier saut en parachute, est tombé dans les arbres, sans bobo, qu’il a été dépendu par les gendarmes de l’hélico, et que le soir il buvait un pot avec les copains pendant que j’étais à l’hôpital, malgré mon passé de 150 sauts. Cherchez l’erreur...

Parachute                                                                                                    Le parachute de Fred (DR)

Le DG libéré de ses deux occupants a dû prendre une trajectoire plus calme, car il s’est posé sans trop de mal dans les arbres. Il revolera, c’est sûr.

Dg 500
Merci à Daniel Badaroux et aux camarades de Saint-Crépin qui, par leurs conseils techniques et leur aide musculaire, ont rendu possible la récupération délicate du DG perché dans les arbres sur une pente à 30/40°.

Pie ce casse e
Mais le plus important, c’est que les enquêteurs ont pu trouver la cause de nos ennuis : rupture d’un petit axe de 6 mm de diamètre, en porte-à-faux, bien que supportant un renvoi de tringlerie essentiel vers la profondeur. L’enquête suit son cours...

                                                                                                                        Joseph DOMANGE

  > Origine du texte : "Le Piège" (n°197 - Juin 2009)

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 06/08/2017