- Témoignage d'un jeune pilote de chasse en juin 40

 

TEMOIGNAGE D'UN JEUNE PILOTE DE CHASSE EN JUIN 1940

 

Jean Sarrail […] appartient à la catégorie des "mousquetaires" qu'après une guerre plutôt brillante, dans différents groupes de chasse, sont passés aux essais en vol, dès 1945. Nous pensons aux Rozanoff, Goujon, Receveau, Maulandi, Guignard, Dellys Littolff, Monier entre autres. Il a reçu récemment une lettre d'un jeune passionné de l'aviation de chasse, qui consacre ses recherches aux chasseurs dont les unités furent équipées de Bloch 152 à 157. Sa réponse, qu'il nous a communiquée, est le reflet des sentiments qu'éprouvèrent les jeunes pilotes qui se "morfondaient" dans les écoles, pendant la "campagne de France" en mai et juin 1940. Voici donc cette réponse à Serge Doanni, domicilié à Bouilland 21420.

 

Le jour de la déclaration de guerre, j'avais 20 ans, l'âge où l'on se sent l'étoffe des héros. Admis au concours d'Istres de juillet 1938, breveté pilote militaire avec à mon actif 60 h de vol sur Simoun, avion très moderne à l'époque, je brûlais du désir de prendre part au combat.

simoun.jpg                                                                                              Caudron "Simoun" (Coll. Pyperpote)

Hélas, un repli "stratégique" de l'école d'Istres nous relégua d'abord à Issoudun, puis Châteauroux, puis Avord, en août et septembre 1939.

Nous avions baptisé notre promotion qui succédait à la promotion Carlier La promotion des armoires. Je vous livre quelques extraits de mon maigre carnet de vol de cette époque, et vous comprendrez notre déception et notre rage impuissante.

A Avord, l'école de chasse était dirigée par le commandant Curriaque, classé chasseur en janvier 1940. En attendant mon affectation au CIC (Centre d'Instruction Chasse) de Montpellier, j'avais effectué 5 vols sur Morane 225, 7 vols sur Dewoitine 500, 2 vols sur Morane 406 et de nombreuses séances de voltige sur Morane 230.

maurane-225.jpg                                                                                                                                      Morane 225 (DR)

morane-406.jpg                                                                                                                                        Morane 406 (DR)

dw-500.jpg                                                                                                                        Dewoitine 500 (DR

Au CIC de Montpellier, il était prévu que nous ferions 60 h en deux mois.
Extraits de mon carnet de vol :

- Mars : 6 h 05 - 3 vols sur Dewoitine 501
- Avril : 4 h 05 - 3 vols sur Morane 406
- Mai : 1 h 40 - 2 vols sur Morane 406
- Juin : 9 h 00 - 2 vols sur 406, 1 vol sur Bloch 151-3 sur Spad 510
- Juillet :3h 15-2vols sur 406.

Vous noterez, pour le sujet qui vous intéresse, l'arrivée d'un Bloch 151 au CIC de Montpellier, replié alors à Lézignan. Au CIC, priorité était donnée pour l'entraînement, aux pilotes Tchèques et Polonais. Ce qui nous réduisait à la portion congrue. Nous étions une quarantaine disséminés dans des mas, aux alentours du terrain. Trois jeunes sous-lieutenants du "Piège", Faby, Godde et Zévalta s'y morfondaient comme nous.
bloch-151.jpg                                                                                                                                    Bloch 151 (DR


L'arrivée du premier Bloch 151 au CIC mérite d'être contée. Début juin 1940, le capitaine Lamboley, commandant une escadrille aurait désigné le sergent chef Bourthommier dit Bourette, moniteur et moi-même, pour ramener 2 K 15 de Tours. Le message n'était pas plus explicite.

Il nous fallut deux jours, par le train, pour rejoindre Tours. Un bombardement très récent avait alors provoqué des dégâts importants sur le terrain. Bourthommier eut les pires difficultés pour obtenir des renseignements sur les avions à convoyer. Nous finîmes tout de même par avoir accès au code secret. Les 2 K 15 étaient des SPAD 510 et se trouvaient non pas à Tours, mais à Rennes-Saint-Jacques où nous arrivâmes, le 10 juin au matin.

De Spad 510, il n'y en avait qu'un seul, en bout de champ, un pneu à plat et apparemment abandonné. Bourthommier partit rendre compte de sa mission, tandis que j'attendais près de l'appareil, déjà résigné à prendre le train pour le retour sur Lézignan.
spad-510.jpg                                                                                                                                          Spad 510 (DR

Nous avions pris ce convoyage à la légère pensant entreprendre un aller et retour de 24 h. Nous n'avions emporté ni ravitaillement, ni vêtement de rechange, et le voyage aller par le Massif Central avait duré deux jours.

Bourthommier me rejoignit en fin de matinée. J'avais contacté, entre temps, un mécano qui me permit de me familiariser avec la carlingue du Spad N° 48. Mon moniteur m'apprit qu'il avait touché un Bloch 151 à ramener au CIC.

 "Tu prends le Spad, me dit-il. Je convoie le Bloch !"

Nous avions quand même deux jeux de cartes, et ce 10 juin, vers 15 h, les pneus gonflés paraissant tenir la pression, le point fixe effectué, je décollais en direction de Rochefort. Le mécano, très sympa m'avait utilement conseillé, car il n'y avait aucune notice d'utilisation à bord.

En cours de route, je remarquai le rougeoiement du ciel sur fond de nuages, à l'Est vers Paris. Sombres pressentiments. Je me posai à Rochefort, peu avant le crépuscule. Il fallait effectuer le plein d'essence. J'ignorai où se trouvait le bouchon du réservoir. Autour de moi, l'équipe n'en savait pas davantage. Elle s'affaira longtemps avant de découvrir, sous le palonnier gauche et cachée par une plaquette repliable, l'ouverture recherchée.

Le lendemain 11 juin, décollage pour Bordeaux. Là, le plein complété, je mis le cap sur Toulouse. Cette fois, c'est la météo qui me jouait des tours, ciel couvert, stratus bas. Je suivais le cours de la Garonne, mais la visibilité devenant de plus en plus exécrable, j'envisageais un atterrissage en campagne.

Au premier essai, je faillis capoter dans un champ de blé ! Le train fixe, au contact des épis, avait provoqué un sérieux mouvement de tangage vers l'avant. Je remis les gaz in extremis. Ma seconde présentation fut réussie. Je finissais de rouler quand j'avisai, pointant derrière les arbres, plusieurs canons de fusils de chasse dirigés vers moi. La 5e colonne hantait les esprits. Les chasseurs intrigués par mes manœuvres s'étaient précipités sur leurs armes.

Après de prudentes approches, ils finirent par admettre que j'étais bien Français. J'avais atterri près de Golfech. Le maire, Monsieur de Ricard me convia chez lui. Son épouse m'invita à prendre un bain que j'appréciais et me fit les honneurs d'une table bien garnie.

L'après-midi, réconforté et la météo s'étant amélioré je décollais pour Lézignan où j'arrivai sans encombre. Je m'enquis aussitôt de Bourthommier. Il avait décollé avant moi de Rennes et n'était pas encore arrivé.

Nous apprîmes qu'il était aux arrêts de rigueur à Bordeaux. Il avait, comme moi, remarqué le rougeoiement du ciel à l'Est, mais en avait tiré de loin, des conclusions un peu hâtives. Posé à Bordeaux, il avait répandu le bruit que Paris flambait, d'où arrêts de rigueur pour "terme de propos défaitistes"...

Les 2 K 15 avaient bien fini par rejoindre leur destination et l'un d'eux était le premier Bloch 151 affecté au CIC en juin. L'armistice mit fin à son activité.

Pour ma part, affecté au GC 2/1, je rejoignis ce groupe sur le plateau de Valensole où le commandant Robillon, dit "tut-tut" le dirigeait. Le groupe fit mouvement vers le Luc. Il avait pour mission d'assurer la couverture du cuirassé Richelieu, ancré près d'Hyères.

                                                                                                                              Jean SARRAIL

 

> Extrait de "Pionniers" n°131 de janvier 1997

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 13/09/2012