- Pilote de la liberté

 

PILOTE DE LA LIBERTÉ

De la Luftwaffe à l'Armée de l'air

 

En juin 1940, la France s’effondre, les deux tiers de son territoire sont occupés et les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle sont rattachés au Reich. À partir d’octobre 1942, certaines classes d’âges vont être enrôlées dans l’armée allemande. On les a appelés les "Malgré nous".

- 132.000 ont été incorporés,
- 40.000 ne sont jamais rentrés,

- 30.000 ont été blessés ou diminués physiquement, et tous ceux qui sont rentrés
   sont ravagés moralement.

Pour ne pas avoir à rejoindre la Wehrmacht ou la Waffen SS, le "Malgré nous" René Darbois s’engage dans la Luftwaffe comme officier-pilote-ingénieur. Admis en école de pilotage, il est breveté en décembre 1943. Après sa transformation comme pilote de chasse, il rejoint la "Jagdgeschwader 4" en Italie. 

Dès le premier jour de son engagement, René cultive en secret l'espoir de pouvoir un jour rejoindre en vol la France Libre. Le plus difficile sera de quitter l'escadrille sans éveiller de soupçons, de disparaître comme évaporé, car il craint pour la vie de ses parents restés en Lorraine. Si les Allemands découvraient qu'il avait déserté, ceux-ci se livreraient à des représailles qui seraient terribles.

Le 25 juillet 1944, son heure était venue.

 

  > Le texte qui suit est extrait de "Pilote de la liberté" d'Oscar Gérard (Ed. Serpenoise)

Le 17 juillet 1944, René était arrivé à destination, à Maniago, à l'ouest d'Udine, où se trouvait la première escadrille du groupe de chasse 4. Il était très fatigué, car depuis trois semaines, il traînait son lourd paquetage à la poursuite de son unité. Quand il croyait l'avoir trouvée, elle était repartie, une fois en Allemagne pour défendre le Reich, une autre fois pour échapper à l'avance alliée. C'était pour lui une suite de joies et de déceptions. Joies quand le voyage s'en allait vers l'Italie, déception quand on le rappelait en Westphalie ! Tous ses espoirs étaient liés à son entrée en action en Italie. Le voilà donc dans cette première escadrille. […] 

insigne-jg4.jpgInsigne du "Jagdgeschwader 4" (DR)

Confortablement installé dans une villa réquisitionnée pour les pilotes, il avait un bon lit bien doux dans une belle chambre bien claire à grandes fenêtres. Une grande moustiquaire au-dessus du lit le défendait contre les moustiques qui faisaient rage dans le secteur. La malaria ou fièvre paludéenne était très redoutée. À chaque repas, il prenait une pilule d'atébrine, d'abord avec dégoût, puis avec résignation. Il lui suffisait de regarder l'un des anciens pilotes qui avait cette fièvre pour vouloir à tout prix éviter de l'attraper aussi.

Dès le 18 juillet, il apprit qu'un autre ancien, le petit Rüth, un Westphalien, s'était tué. Il le remplaça dans la 3e escadrille. Il échangea sa tenue bleue contre celle de l’Afrikakorps, de couleur kaki et très légère. Il toucha des effets de vol tout neufs, un browning tchécoslovaque dans une belle gaine jaune Mais il était interdit dans l'escadrille de porter les classiques foulards de soie jaune en usage dans la chasse, seuls ceux de couleur bleue étaient autorisés.

René n'eut rien de plus pressant à faire que de se procurer une carte d'Italie au 1/1.000.000e et d'étudier, à chaque instant libre l'itinéraire le plus sûr et le plus convenable pour son projet. Il mesura les distances, calculait la durée du vol et arrivait à la conclusion qu'avec l'essence du réservoir normal d'une contenance de 400 litres, il sera en difficulté. Il fallait donc un réservoir supplémentaire. Mais pour le moment, l'escadrille n'en utilisait pas. Elle s'entraînait pour accorder les bleus aux anciens. Les heures matinales et celles du soir étaient utilisées pour les vols, les heures chaudes pour l'instruction théorique au sol.

L'itinéraire, rapidement fixé, passerait au-dessus de l'Adriatique car là, il craignait moins la DCA et les chasseurs, concentrés au-dessus du front terrestre qui à cette époque passait d'Ancône à Florence.

Comme région d'atterrissage, il trouvait que la meilleure était celle de Rome, où se trouvaient beaucoup de terrains. Il n'aurait que l’embarras du choix, si tout le reste allait bien. Mais le plus difficile de l'affaire c'était de quitter l'escadrille sans éveiller de soupçons, de disparaître comme évaporé. Car ses parents, en Lorraine, étaient dans les mains de l'ennemi. Si les Allemands avaient la certitude d'une désertion de sa part, les représailles seraient terribles. Il les connaissait! C'était le seul point qui l'inquiétait vraiment, qui lui causait maintes insomnies. Il pensait aussi au temps d'incertitude qui suivrait le grand coup. À cause de la sécurité de ses parents, décoller clandestinement et fuir ouvertement était donc impensable.

Il fallait trouver le moyen de partir en douce pour que sa disparition ne soit remarquée qu'après l'heure de retour prévue et qu'on ne sache ni où ni comment il avait disparu. La meilleure possibilité se présenterait peut-être au cours d'une "prise en main" des nouveaux arrivés.

Cet ultime entraînement prévoyait trois séances de ce type-là. Il volait seul, à 3 ou 6.000 m mais toujours au-dessus du terrain. La difficulté majeure, c'était d'être suivi pendant ses évolutions par ceux du sol. Il fallait régler le problème des bagages et des boîtes de films. Une couche nuageuse était nécessaire. Mais le ciel d'Italie est presque toujours bleu ou alors complètement couvert pour quelques heures d'une pluie torrentielle sous laquelle les vols étaient supprimés. Naturellement, il y avait ça et là quelques cumulus solitaires mais ils ne pouvaient lui servir, car ils étaient très espacés et traversés en une fraction de seconde. Cette hypothèse soulevait de nombreux problèmes insolubles.

En patrouille, ils étaient généralement à quatre. La difficulté majeure était de pouvoir quitter les trois autres. Simuler des ennuis mécaniques. C'était un prétexte pour atterrir. Mais presque toujours, les trois autres accompagnaient l'avion en détresse. Encore une difficulté ! Décidément, ce n'était pas facile. Employer la force, il ne le voulait pas.

Les moindres instants libres lui permettaient de rechercher une issue. En attendant, il fallait que la première des conditions se remplisse : que les mécaniciens accrochent sous le fuselage ce réservoir supplémentaire de 300 litres. Celui-ci attendait couché au fond des alvéoles profondes, où se garaient leurs avions.

Bientôt l'escadrille serait de nouveau en état d'être engagée au combat. Mais depuis longtemps, la Luftwaffe refusait les engagements au-dessus du front. Ses pertes étaient trop grandes. Sur le front de l'Italie, les avions alliés, de haute qualité, étaient presque vingt fois plus nombreux que les siens. Il était donc pratiquement exclu que René puisse profiter d'un pareil combat pour aller se poser sur le ventre, quelque part au-delà du front. Les engagements prévus par la Luftwaffe devaient se porter presqu'uniquement contre les grosses formations de Fortress et de Liberator, en route pour bombarder le sud du Reich. Toute la chasse allemande était d'ailleurs concentrée en défensive, essentiellement à l'intérieur du pays. Mais elle n'arrivait pas à démolir les grosses formations alliées, tellement celles-ci étaient puissantes.

L'escadrille de René était un avant-poste de la défense aérienne du Reich. Quelle attitude René devait-il prendre, s'il se trouvait en face d'une pareille formation? Logiquement, il devait réussir à fuir, avant que son escadrille ne soit engagée au combat.

Le 20 juillet 1944, la radio annonçait le coup d'état d'une partie de la Wehrmacht contre Hitler. Malheureusement, il avait échoué. Les Allemands étaient remplis d'une crainte qu'ils n'osaient montrer. Ils commençaient à douter de leur Führer, mais sans rien dire ! Un seul mot défaitiste lâché pouvait irrémédiablement leur coûter la vie. Aussi, l'affaire du coup d'état baignait-elle dans le mutisme le plus complet. Si la divine providence leur avait conservé le Führer, c'est que Dieu était toujours avec eux. Les officiers semblaient devenus muets. Au rapport hebdomadaire, où René figurait comme aspirant-ingénieur, personne n'en parlait. Et ce rapport, en principe, existait pour commenter les faits militaires et politiques. Par contre, l'activité croissante des partisans italiens dans les Alpes et leur région, était commentée à fond. Le major Hôckner avait l'impression que l'armée régulière c'était la troupe des milliers de partisans italiens et que les aviateurs allemands, quelques centaines, étaient encerclés comme des bandits. Il s'étonnait de leur relative activité, car il les croyait capables d'écraser leur adversaire. Il pensait qu'ils manquaient d'organisation. Malgré cela, leurs petits tours de force, leurs embuscades, coûtaient cher aux Allemands.

René lui-même, avait failli être tué par eux. Un jour à midi, alors qu'il quittait le mess après le repas, deux balles lui sifflèrent aux oreilles.

Le major leur parlait encore de la situation de l'aviation de chasse. Il la trouvait assez mauvaise, autant pour la qualité que pour la quantité. Presque tous les chasseurs alliés étaient à son avis supérieurs aux ME 109 et FW 190. Et le rapport numérique était de 80 contre 1500 pour le front italien. Mais dans quelques semaines, ajoutait-il, nous aurons à notre disposition un ME 109 muni d'un moteur perfectionné par un compresseur à meilleur rendement. Dans quelques semaines aussi, annonçait-il d'un air triomphant, les Allemands sortiront un avion qui leur permettra d'abattre 90 % des bombardiers attaquants. La discussion portait aussi sur les mouvements aux fronts. Leur direction était depuis longtemps fixée : tous les fronts reculaient et convergeaient vers Berlin.

En attendant, la vie en cette partie de l'Italie était encore assez convenable, surtout en cette saison. Tous les jours, René mangeait au moins un kilo de pêches juteuses et de petites poires tendres comme du beurre. La glace aux fruits, ils n'en finissaient plus d'en déguster. Les repas au mess n'étaient pas bien fameux, bien que meilleurs qu'en Allemagne. Pourtant, de temps en temps, la table était richement garnie. D'où provenait cette profusion ? René avait appris que quelques soldats sous le commandement du chef-cuisinier, un ancien SS blessé en Russie, se mettaient en civil et la nuit s'en allaient piller une ferme isolée. Les uns veillaient, tandis que les autres tuaient les cochons à coup de hache, tordaient le cou aux oies, coqs et poules. Ensuite, ils traînaient le butin dans un camion. Tout le monde embarquait et se sauvait à toute allure. Si le fermier s'avisait de sortir, alerté par les cris des bêtes et mettait un pied devant la porte, il était accueilli par une rafale de mitraillette ou à coups de bâton ou de hache. Ces pillages étaient mis au compte des partisans pour exciter le peuple contre eux. René en était dégoûté, surtout qu'il mangeait aussi leur butin.

Les relations entre Allemands et civils étaient assez tendues. Aucune jeune fille ne parlait aux soldats, peut-être par crainte d'avoir les cheveux rasés par les partisans, ce que ceux-ci faisaient sans sourciller.

Maniago, petite ville campagnarde située aux pieds des Alpes s'élevant à pic derrière elle, s'animait de ses légères charrettes tirées par des ânes et de son marché multicolore où l'on achetait de tout. Les habitants de la montagne venaient s'y ravitailler. Mais ces derniers étaient, d'après les Allemands, tous des partisans. Beaucoup d'habitants de la ville, qui de jour semblaient être de paisibles ouvriers ou artisans, s'en allaient la nuit dans la montagne ravitailler leurs collègues ! Parfois, la nuit, on entendait une fusillade.

maniago-4.jpgX : Emplacement vraisemblable du terrain à cette époque (Google Earth)

À partir d'un versant des Alpes, les partisans tiraient sur les bâtiments de la ville occupés par les Allemands. En retour, les chefs de patrouille profitaient des vols d'instruction pour faire un "carton" sur les maisons de la montagne. Dès qu'ils en avaient trouvé une, ils piquaient dessus et lâchaient leurs rafales dans le bâtiment, sans se soucier des habitants. Les obus incendiaires y mettaient le feu et les survivants se retrouvaient sans abri. Ils s'excusaient de ces actes en affirmant que tous les habitants des Alpes étaient des partisans et qu'il fallait les traiter comme tels. Maxime criminelle bien nazie.

Tous les deux jours, le major faisait un cours sur la tactique de la chasse. Chose étonnante pour ce type de nordique, il n'en finissait pas de parler, mais ce qui était grave, il recommandait une conduite parfaitement odieuse. Aujourd'hui, il leur disait : 

- « Si votre adversaire saute en parachute, descendez-le d'une rafale, au bout de ses ficelles ! Mais
     faites attention que l'on ne vous voie pas. Cela pourrait faire du bruit. Cela vaut toujours mieux que
     de le laisser atterrir et accueillir par les partisans. Une semaine après, il volera de nouveau contre vous ! »

 II avouait même :

- « Du côté des alliés, pareil fait n'a pas encore eu lieu. Les chasseurs alliés sont assez gentleman pour faire
     un tour d'honneur en agitant la main quand les pilotes allemands se balancent au bout du Fallschirm,
     du parachute. »

Ces paroles révélaient l'état véritable de la Luftwaffe, son infériorité. Tant que l'on se sentait fort, on rejetait de pareilles méthodes, surtout dans l'aviation qui se voulait depuis "l'autre guerre", l'arme la plus chevaleresque. La guerre dégénérait. Cela ne pouvait plus continuer longtemps. Certains Allemands, par ces mouvements désespérés, voulaient arrêter la lame du poignard qui s'enfonçait irrésistiblement dans le cœur du Nationalsozialismus.

Le 24 juillet, l'ordre officiel du proche retour de l'escadre de chasse n°4 en Allemagne, pour être remontée complètement, leur avait été communiqué. La veille déjà, à voix basse, ils se le disaient. Ils avaient même dû signer individuellement une déclaration de tenir cet ordre secret, alors que déjà des Italiens leur demandaient la date exacte du départ ! En apprenant cela, René se décourageait complètement. Voilà une semaine qu'il méditait le moyen d'évasion et maintenant ce serait le retour en Allemagne, d'où la chance d'échapper était réduite à zéro. Décidément, il lui semblait qu'il était écrit qu'il ne réussirait pas.

Le matin du 25 juillet, on leur transmit tout à coup un ordre complémentaire spécifiant que les jeunes pilotes nouvellement arrivés resteraient en Italie, passeraient avec avions et bagages au groupe de chasse 77. Celui-ci, à l'insigne de l'as de cœur, se trouvait à Ghedi, près du lac de Garde, à 230 km vers l'ouest. Quelle joie !

Puis le chef d'escadrille précisait l'ordre de leur départ : décollage à 15 h 30 avec réservoir supplémentaire. René avait toutes les peines du monde à se contenir, à rester calme. Les bagages nécessaires seraient pris dans l'avion, le reste serait amené à Ghedi par camion. Il tria soigneusement toutes ses affaires, brûla tout ce qui était inutile. Il savait que ce qu'il emmènerait avec lui serait dorénavant tout son bien.

Quelques mois plus tôt, il avait écrit une lettre pour ses parents, destinée à leur être remise en cas d'accident mortel ou de disparition de sa personne. Il la mettait dans sa grande valise bleue, destinée à être transportée par camion. Il espérait que valise et contenu arriveraient malgré tout à destination. Enfin, son premier vol avec réservoir supplémentaire, en même temps, le dernier dans la Luftwaffe. Il l'espérait.

Un dernier repas au mess de Maniago, et il attendait le car qui allait les amener au terrain, à 4 km de là. Il passa encore dans une épicerie pour y acheter quelques sachets de bonbons, provision importante pour le cas où il sauterait en parachute dans les Apennins.

Il était bien chargé. Toutes les poches de sa combinaison étaient pleines : un gros pistolet signalisateur et un tas de fusées destinées à se faire repérer plus facilement, s'il se blessait en sautant. Il n'oublia pas le sifflet et avait même l'intention de tirer une fusée rouge au-dessus du terrain où il voudrait atterrir. Sa carte était pliée de façon à voir sans difficulté l'Italie du nord jusqu'au sud d'Ancône. Arrivé là, il faudrait qu'il la déplie pour continuer.

Et son cerveau travaillait pour savoir comment il se séparerait du reste de l'escadrille. Par signes, il ferait comprendre au chef d'escadrille qu'il se sentait mal et dans l'obligation d'atterrir au plus vite. Il espérait qu'ils continueraient leur chemin et ne le convoieraient pas jusqu'au terrain...

Pour cela, il préparait déjà cet incident psychologique en faisant part à ses camarades qu'il ne se sentait pas trop bien, mais que malgré tout, il volerait quand même. Il avait assez souvent de violentes crampes d'estomac, ses équipiers le savaient. Il était assez nerveux au cours de cette attente, car c'était son avenir tout entier qui en dépendait.

Quelques coups de klaxon les avertirent que le car attendait devant la porte. Les camarades chantaient Adieu Maniago sur l'air Adieu Hawaï. Lui aussi, il disait adieu à Maniago, mais d'une autre façon. Devant le refuge en bois, enfoncé dans le sol pour être protégé contre les bombes, le car était arrêté et ils s'alignèrent, les bagages derrière eux pour recevoir les derniers ordres, les numéros des avions qui leur étaient attribués, la consigne de rassemblement, l'altitude et le sens de virage. Le chef d'escadrille, du nom de Meyer, un jeune sous-lieutenant de moins de vingt ans, leur donna d'abord les renseignements généraux : fusée rouge du poste de commandement, démarrage des moteurs, ordre de décollage, répartition des pilotes en trois patrouilles à quatre. René était désigné pour la patrouille de tête, celle du sous-lieutenant, comme troisième équipier et sous-chef de patrouille.

me-109-g-12.jpgME- 109 G-12, biplace (DR)

Puis, ils reçurent les numéros des avions. Un ME 109 biplace, type G12, exigeait pour le transfert une attention spéciale à cause de son très petit réservoir ne suffisant que pour 35 minutes de vol. Il lui fallait un pilote qui réfléchissait ; le sous-lieutenant avait choisi René pour cet avion, car il était l'un des plus anciens et connu comme pilote assez sûr. Il n'avait jamais eu d'accident à part un atterrissage forcé sur l'île de Rugen, et c'était un cas de force majeure puisqu'il avait été causé par une panne de moteur. Lorsqu'il s'agissait d'amener un mécanicien sur un terrain de fortune des alentours, où l'un des leurs s'était posé, c'était toujours René qui était désigné. Les mécanos avaient tous confiance en lui, tandis qu'avec d'autres pilotes, ils auraient refusé de les accompagner. René fut donc désigné pour le ME 109 biplace. Il ne devait pas faire une figure réjouie, l'évasion aurait été impossible avec ce G12 qui malgré le réservoir supplémentaire, avait 200 l d'essence en moins que les autres appareils et pas de bouteille à oxygène.

109-belly-a.jpgME 109G avec réservoir supplémentaire. (DR)

Le SLt lui avait demandé s'il voulait un autre appareil. René avait de la peine à lui dire qu'il préférait un G6, sans trahir l'extrême importance qu'il y attachait. Parcourant le rang d'un regard rapide, le sous-lieutenant s'arrêta sur le plus vieux d'entre eux, un adjudant et le désigna à la place de René qui avait de la peine à dissimuler sa joie. À la place du G12, il avait un G6, le n° 1, rouge, la "voiture" du Kommodore ! Le meilleur avion du terrain, avec armement spécial, un canon central de 30 mm que les autres n'avaient pas. Dernière recommandation :

- « Faites-y bien attention ! »

Avec cet appareil, il était sûr de ne pas avoir de panne. L'instruction terminée, les pilotes rejoignirent leurs avions. René avait peur que le sous-lieutenant, voyant ses bagages : il en avait bien plus que les autres - bien de trop pour la petite soute du G6 - ne revienne sur sa décision. Le commandant de l'escadrille remarqua le chargement et lui ordonna de mettre la moitié dans le G12. René respira. Il avait son sac tyrolien bleu contenant papiers et objets personnels et un autre paquet fait avec sa capote roulée autour de son linge de corps. Ce dernier était abandonné au G12. Tant pis, il ne le reverrait plus.

L'alvéole de son avion était assez éloignée, cachée au milieu de buissons, difficile à repérer. Il voyait tout juste le bout des pales .d'hélice, qui dépassaient comme des feuilles de cactus. Il faisait les préparatifs de démarrage en attendant la fusée rouge. Mais la première commande qu'il touchait lui refusa son service. Il n'était pas possible de brancher l'interrupteur du circuit général, ses ressorts étaient cassés ! Quelle poisse !

Il courut vers l'appareil du commandant de l'escadrille pour lui signaler l'indisponibilité du n° 1 rouge, quand déjà la fusée rouge décrivit sa parabole en l'air. Il entendait les sifflements de plus en plus aigus des démarreurs lancés à la main et les moteurs partaient dans d'infernales pétarades. Il intercepta le sous-lieutenant au moment où il quittait l'alvéole. Par la petite fenêtre du côté droit, René lui cria en quelques mots ce qui lui arrivait.

- « Prenez le n° 4 jaune. Nous vous attendons au-dessus du terrain ».

Pendant qu'il courait au n° 1, chercher ses bagages pour les transférer dans le n° 4, la patrouille de tête décollait déjà à trois. Au plus vite, il voulut les suivre. Il donna en vitesse quelques paquets de cigarettes au mécanicien réjoui.

Moteur en route, René roula vers la bande de décollage tout en préparant plan fixe et volets, radiateurs et commande d'hélice. Pas besoin de faire chauffer le moteur, l'huile était très fluide. Lentement, il poussa la manette des gaz à fond. Le moteur ronflait. Les 1500 CV déchainés le pressaient contre le dossier de son siège. Le long nez du 109 descendait progressivement sur l'horizon, dégageant la visibilité devant lui. La vitesse augmentait. La pression au pied droit compensait la tendance de l'appareil à tourner à gauche. René tenait solidement son engin en ligne droite. Mais il lui fallait plus longtemps que d'habitude pour quitter le sol. Sous le ventre, s'accrochait un gros réservoir de 300 litres C'était tout à fait comme les décollages qu'il faisait en Allemagne, quand il allait lancer des bombes à l'entraînement.

Enfin, les deux roues du train ne tournaient plus que par leur inertie. Les quatre tonnes qui écrasaient les petits pneus à très haute pression étaient portées maintenant par les deux ailes. Une pression sur le bouton rouge, le train s'escamota, l'avion gagna sensiblement de la vitesse.

René rentra les volets, réduisit les gaz et compensa le plan fixe pour une montée normale, sans pression sur le manche. Un coup d'œil sur les instruments, tout était en ordre. Les lumières rouges s'étaient allumées, le train était rentré.

Le vol était normal. Virage à gauche, montée à 200 m où il rejoignait sa patrouille. Le troisième s'écartait et lui laissait prendre sa place. La patrouille complète maintenant continuait à décrire des cercles au-dessus du terrain en attendant que les deuxième et troisième patrouilles soient placées à gauche et à droite derrière elle. Après cinq minutes, un temps qui lui semblait énormément long, voilà l'escadrille en place. Elle partit en ligne droite vers l'ouest. Le compas électrique affichait 260°.

Tout à coup, il se rappela avoir oublié de sortir sa montre de la poche de son pantalon. El il lui fallait absolument cette montre, le tableau de bord n'en portait pas et il n'avait pas de montre bracelet. Or, savoir l'heure, pour faire le point, calculer son rayon d'action restant... était vital. À tout prix, il fallait sortir sa montre de la poche. Ce n'était pas facile, car en patrouille serrée, il fallait les deux mains pour piloter. Cette poche droite était impossible à atteindre de la main droite, à cause de l'exiguïté de la cabine, son coude se heurtait au blindage du siège. Il était donc obligé d'essayer d'arriver à la montre avec la main gauche et il devait lâcher la manette des gaz.

Il avait à peine tiré la fermeture éclair de sa combinaison, que son avion restait une dizaine de mètres en arrière. D'un geste rapide, il remettait un peu de gaz et continuait l'extraction. Mais son avion fonçait vers l'avant et dépassait la patrouille. Vite, il sortait la main de la poche pour réduire. Et il n'arrivait toujours pas à toucher la montre entortillée malheureusement dans son mouchoir.

Il travaillait déjà depuis un bon moment, son avion était une fois en avant, une fois en arrière de la patrouille. Il transpirait et s'énervait. Enfin, il accrocha la chaîne avec son index. Il tirait … résistance ... tirait plus fort. La chaîne lui gicla dans la main mais sans la montre. La boucle s'était arrachée. Cette montre qu'il avait eue lors de sa première communion, il croyait ne jamais arriver à la sortir de sa poche.

Le chef d'escadrille devait se demander ce qui se passait chez René. Son avion n'était jamais en place, alors que d'habitude ses réflexes étaient si précis. Son équipier ne devait pas être content. Il se voyait déjà réduit à faire son vol sans savoir l'heure, autrement que d'après l'indication du jaugeur d'essence. Enfin, il la tint dans ses doigts, après avoir déchiré la poche. Il ne pouvait l'accrocher au collimateur, la boucle étant arrachée, perdue au fond du fuselage. Il la tenait en main. Son gant fourré gauche, qu'il avait dû enlever pour ce travail et poser sur ses genoux, était tombé au fond de la carlingue. Impossible de l'atteindre. Il avait en définitif une main gantée et l'autre nue.

15 h 53. Au loin, la bande blanche du lit de cailloux du Piave desséché. À leur gauche, une vingtaine de km au sud, Trévise. C'était là, qu'il quitterait l'escadrille. Il fixait un moment précis : 15 h 55. Encore 30 secondes.

Ça y était, 15 h 55. Il réduisit un peu, vira à droite du SLt Meyer, tout près de lui, l'aile encastrée au maximum. Il lui fit signe en passant la main ouverte devant son visage, qu'il était en difficulté, sans en préciser la raison. Le pouce dirigé vers le sol, il lui expliquait qu'il voulait atterrir immédiatement. Heureusement qu'il y avait interdiction formelle de se servir de la radio, à cause du repérage possible du côté des alliés, qu'on disait avoir des stations en Corse.

Le commandant de l'escadrille, après avoir pris sa carte, regardé le sol, comparé, souleva sa carte et lui montra du doigt Trévise, le terrain où il devait atterrir. Ayant fait signe d'avoir compris, il réduisit et laissa avancer l'escadrille, tout en virant lentement à gauche vers le sud, comme s'il s'en allait vers Trévise. Mais la patrouille de tête ne comprenant que deux Messer, où était le troisième? L'aurait-il suivi? Il tourna la tête vers la gauche et constata la présence de son équipier, qui, fidèle au règlement de chasse, ne l'avait pas quitté. René aurait dû penser à cette consigne, qu'il avait lui aussi apprise.

Mais ses idées étaient ailleurs. Son évasion, si bien commencée, serait-elle rendue impossible, par la présence de cet équipier? Il fallait se défaire de lui. En battant des ailes, signe convenu, il l'appela tout près de lui. Comme au commandant d'escadrille, il lui expliqua par signes qu'il allait atterrir, qu'il n'avait pas besoin de lui et que le coéquipier pouvait suivre les autres.

D'abord ce dernier s'y refusa, marque de fidélité bien ennuyeuse dans ce cas précis. René était désespéré. Trévise fonçait vers eux à 450 à l'heure. Après avoir impérativement insisté, il réussit à convaincre son coéquipier. Ce dernier acquiesça d'un mouvement de tête, mit plein gaz et vira devant René vers la droite, laissant une large traînée noire derrière lui, effet normal du Daimler Benz 605 à puissance maximale.

Si René avait voulu, une pression sur ses boutons et le 605 explosait. Mais jamais il n'aurait été capable d'une pareille vilenie. Le 605 filait en direction de quelques points noirs disparaissant à l'horizon. Le voilà donc seul. Il s'en assura en faisant quelques virages serrés pour voir ce qui se passait derrière lui, s'il n'avait personne dans sa queue. Oui, le cordon ombilical était tranché. Oui, il était vraiment seul !

Maintenant son évasion commençait...

Sentiments mêlés chez le fuyard, crainte d'échouer, mêlée à la joie de bientôt être retiré des griffes de ces monstres qui, depuis quatre années, terrorisaient l'Europe entière. Mais le plus incertain était encore devant lui. Dans son cerveau se bousculaient toutes les possibilités : panne de moteur, DCA, chasseurs alliés, panne sèche avant le terrain, saut en parachute ou atterrissage sur le ventre.

Il ne craignait pas d'être poursuivi par les Allemands. Son avance était difficile à rattraper. D'ailleurs, le commandant de l'escadrille ne se doutait pas de ses intentions, son jeu avait réussi. Mais il ne prendrait pas immédiatement le cap vers le sud. Il voulait dérouter les guetteurs aériens allemands. À l'altitude à laquelle il se trouvait 200 m, ils le reconnaissaient avec facilité. René savait que la difficulté de reconnaissance croissait avec l'altitude. Il arrivait un moment, où il n'était plus possible de reconnaître par les moyens visuels la nationalité ou le type exact d'un avion. Les ondes ultra-courtes du Würzburg, émises par une station terrestre, entraient alors en fonction. Si donc à cette altitude, René coupait ses appareils radio, son émetteur ne répondrait plus. Il serait pris pour un avion ennemi et enregistré comme tel. Il n'y avait pas grand danger à cela. La Flak ne tirait pas sur des avions solitaires si éloignés. La chasse ne se laisserait pas inquiéter par un seul intrus qui aurait vraisemblablement une mission de reconnaissance à effectuer. L'alerte simple serait donnée aux terrains sur lesquels rien ne devrait bouger pour ne rien trahir.

Il virait vers le nord, vers les Alpes, fonçait dans les vallées étroites, sans forcer le moteur pour économiser l'essence. Il grimpait. Il savait que la consommation variait entre 250 et 550 litres à l'heure et que le meilleur rendement s'obtenait à 8000 m d'altitude. Décrivant de grands cercles, il laissait les observateurs terrestres dans l'incertitude sur sa direction. Les chiffres 1 000, 1 500, 2000, 3000, 4000, 5000 défilaient successivement derrière la fenêtre de son altimètre. La terre s'éloignait, les hommes disparaissaient. Même les Alpes perdaient de leur majesté, car il était au-dessus d'elles.

Sa respiration était devenue rapide et profonde. Il fallait toute la capacité de ses poumons pour trouver dans l'air ambiant l'oxygène vital qui faisait défaut. Seule la respiration d'oxygène artificiel sous pression permet de dépasser les limites que la nature nous a fixées. Les masques à oxygène étaient restés à l'ancienne escadrille. Le vol de transfert devait s'effectuer à 500 m d'altitude. À ce niveau, la respiration ne présente aucune difficulté. Il ne lui avait pas été possible d'en garder un pour son évasion. Au dernier moment, ils avaient été retirés. Seule solution : prendre le tube d'arrivée du distributeur automatique dans la bouche et le sucer, comme s'il buvait à un goulot de bouteille. Mais c'était trop désagréable. Le tube était très gros et trop court et portait à son bout un clapet à ressort qu'il fallait tenir ouvert, rabattu sur le côté, en mordant dessus. De plus, le goût du caoutchouc synthétique était écœurant. René devait y mordre fortement pour le retenir. Pour supporter la traction, il était obligé de baisser la tête. Son menton touchait presque le manche. Il essayait de n'aspirer que par la bouche, mais l'écartement de ses mâchoires ne permettait pas un jeu normal des organes et il était obligé de se pincer le nez de la main gauche. Une pince à linge lui aurait rendu de bons services. Après deux minutes à peine, il avait déjà des crampes dans la mâchoire. L'altimètre ne cessait de tourner, 6000 m maintenant.

Après quelques minutes, il avait une gorge sèche, brûlante, car il ne pouvait avaler la salive. L'oxygène très sec n'était pas fait pour y remédier. Le goût du caoutchouc provoquait de violentes contractions des muscles de son estomac, si bien qu'il était contraint de retirer le tube, d'y coller ses lèvres et d'aspirer. Les lèvres artificielles de l'instrument de contrôle sur le tableau de bord, s'ouvraient et se fermaient à chaque aspiration, indiquant le bon fonctionnement du distributeur.

6000 m, c'était le moment de débrancher les appareils radio, en enfonçant deux petits boutons rouges du tableau e droite. Le circuit TSF, téléphone sans fil, était coupé. Le bruit de fond, les grésillements et signaux morse qui animaient encore à l'instant ses écouteurs cessèrent. Il venait de trancher les derniers fils invisibles qui le reliaient encore à la Luftwaffe.

Maintenant, il était seul, bien seul. Il ne recevait plus d'ordres de personne. L'avion irait là, où sa seule volonté voudrait qu'il aille. Il éprouvait un sentiment noble, celui d'être enfin maître de soi-même, maître incontesté.

Depuis quatre ans, les Allemands, ou plutôt les nazis, voulaient l'obliger de force à épouser leur cause. D'esclave qu'il était, il retrouvait toute sa liberté. Il redevenait un homme libre et retrouvait sa vraie nationalité, la française. Si maintenant le radar le repérait, ce serait comme avion ennemi, car son FUG 25 ne réagirait pas au contact du bras invisible avec lequel la Luftwaffe le toucherait. L'altitude croissait toujours : 7000 m  La puissance du moteur avait un peu diminué, la pression d'air devenait de plus en plus faible ! Il avançait un peu la manette des gaz pour corriger l'admission.

L'altitude lui paraissait suffisante pour prendre le cap vers le sud, non direct, mais approximatif. Son champ visuel s'était étendu avec l'altitude. Il voyait la côte adriatique et Venise, toute petite. Cette ville était bientôt à sa gauche. Il l'avait visitée, il y avait à peine une quinzaine. Il admirait ses belles constructions, reflétant mille ans d'histoire. Il s'était promis d'aller la revoir, le jour où il ne serait plus seul dans la vie. Il passait à sept km au-dessus d'elle, devenue si petite, si insignifiante. Il était seul, bien seul, en route pour sa liberté, se fiant à sa bonne étoile. D'ailleurs, qui pouvait savoir ce qui l'attendait dans le Sud.

7500 m maintenant. Il était toujours au-dessus de l'Italie occupée par les Allemands. À cinquante kilomètres au sud de Venise, il pointa cap est vers l'Adriatique, jusqu'à une trentaine de km de la côte, pour rendre toute observation terrestre impossible. Puis il prit la direction parallèle à la côte italienne.

Il se demandait si c'était bien la vérité, s'il ne rêvait pas d'être à 8000 m, filant à 450 à l'heure vers la France Libre qui l'attendait là-bas, les bras ouverts. Vers son pays, dont il avait été séparé de force. Vers la France, alors que les Allemands avaient tout fait pour qu'il la haïsse. Était-ce possible ? Tout ce qu'il avait vécu depuis quatre ans, lui semblait-il, n'était qu'un affreux cauchemar. Ce dernier lui avait d'un côté fait beaucoup de mal, mais de l'autre, réveillé des sentiments qui dormaient en lui, des sentiments dont il n'aurait jamais eu conscience.

Pour la réussite de son entreprise, il avait confiance en Dieu. Il l'avait prié assez souvent pendant cette période d'oppression et la cause en était sincère et pure. Ce qu'il faisait, ce n'était que pour son pays natal, auquel il estimait tout devoir. Aux yeux des Allemands, dès que cela serait connu, il serait sacrilège, traître. Ils le condamneraient à mort. […]

Le jour où, à Oschatz, il avait dû prêter serment de fidélité à Hitler, il avait remué ses lèvres en disant :

- « Mon Dieu, non ! Jamais, jamais, jamais ».

La seule chose qui l'inquiétait et lui causait une peine terrible, c'était le sort de ses parents, si les Allemands découvraient son évasion. […]

Il revint à lui-même. Sa main gauche dépourvue de gant était violacée, toute raide de froid. Même sa main droite et ses pieds commençaient à le faire souffrir. Il n'était pas équipé pour ce vol de haute altitude, où il régnait dehors un froid de -40°. Sa combinaison d'été, très légère, ne protégeait pas contre le froid. Jusqu'à 3000 m, il transpirait, au-dessus la température intérieure devenait agréable, puis fraîche, et maintenant glaciale. La chaleur du moteur était insuffisante à cette altitude, alors qu'elle le faisait transpirer près du sol. Mais il fallait qu'il reste à cette hauteur, l'altitude c'était la sécurité, la vie. Mieux valait souffrir un peu du froid qu'être pris dans le feu de la DCA, d'un Spitfire ou d'un Mustang.

Constamment il bougeait pieds et mains pour leur éviter de geler. Les légères souffrances abdominales, ressenties à partir de 7000 m, disparaissaient lentement. La pression intérieure du corps se compensait peu à peu et devenait égale à la pression extérieure.

Comme une flèche, son avion filait vers le sud, dans cet air pur, sec et glacé. Son compas affichait 150° environ. Un coup d'œil sur la côte lui apprit qu'il se trouvait à 180 km d'Ancône. De là-haut, malgré cette vitesse appréciable, l'on n'avait pas conscience du déplacement par rapport à la terre. On croyait nager dans une légère brise qui emportait l'avion comme un ballon. Un coup d'œil sur la carte ramenait à la réalité : la terre défilait. Comme d'habitude, le ciel était bleu d'azur. Au loin, à l'ouest au-dessus de la péninsule quelques cumulus solitaires se gonflaient, se boursouflaient en attendant que la nuit les dévore. Au sud-ouest, dans la direction de Rome, à des centaines de kilomètres, stationnait une masse lourde et noire à l'horizon. Une zone de mauvais temps! Ce jour-là, la visibilité était très bonne. À l'est, il distinguait la côte dalmate et à l'ouest, vaguement estompée, la Méditerranée. […]

Tout à coup, il sursauta. Un bruit, un mouvement troublait la marche normale du moteur. Un frisson courrait du gros nez de son ME 109 jusqu'à la dérive. Tout son être se crispait. La cabine vibrait légèrement, puis de plus en plus fort. C'était comme si quelque chose accrochait dans le moteur. Grippage ? Pourtant, tous les instruments, difficiles à lire à cause des vibrations, indiquaient un état normal. Malheur, fallait-il que ceci lui arrive aujourd'hui à 150 km du front et presqu'autant de sa base !

Tout son corps, et particulièrement ses yeux, se mettaient à vibrer. Il réduisit complètement le régime, volant au ralenti, presqu'en vol plané. Son projet allait-il être pulvérisé, réduit à néant? À chaque instant, il s'attendait à une explosion dans le capot. Que faire si elle se produisait? Essayer d'atteindre le littoral italien? Impossible, se trouvant si loin de sa base et de son itinéraire. Les Allemands verraient clairement son dessein d'évasion. Sauter en parachute pour avoir une chance minime assurément d'être recueilli par un navire allié, plutôt cela, mais il n'avait pas de veste de sauvetage et il se noierait certainement. Normalement, les pilotes portaient la veste de sauvetage pour tous les vols, mais ce jour-là, elle était restée à l'escadrille, comme son masque à oxygène.

Il se trouvait dans une impasse, une situation désespérante.

Ces deux possibilités rejetées, il n'en restait qu'une : essayer de continuer le chemin à régime réduit. Espérer que le moteur tiendrait jusqu'à Ancône, pour sauter en parachute sur la terre ferme en cas de panne décisive. De sa précieuse altitude, il avait déjà perdu 800 m en vol plané. Il s'agissait de garder au moins l'altitude de 7500 m et même si c'était possible, de remonter lentement à 8000 m. Avec précaution, millimètre par millimètre, il remettait les gaz. Les vibrations avaient repris, tout de même un peu plus légères. Il se rappelait alors un conseil de l'un de ses moniteurs :

- « Si le moteur vibre, changez de régime, de pas de l'hélice ».

Passant la commande de l'hélice sur "manuel", il mit un pas plus petit. Le régime augmentait et miracle ! Les vibrations diminuaient ! Il sentait les traits crispés de son visage se détendre. Son cœur soulagé battait moins vite. Les chances d'arriver étaient revenues. Il était content, malgré une certaine crainte que cela puisse reprendre. Qu'aurait-il fait en cas de panne du côté allemand ? Il était froidement résolu de faire un piqué à 900 à l'heure, droit dans l'Adriatique. Cela aurait été la fin, mais non un suicide. Aux mains des Allemands, l'attendraient les tortures les plus atroces. Il ne pouvait les éviter que de cette manière. […]

À vitesse réduite, il continuait son chemin, mais il avançait, c'était le principal. Le moteur marchait à peu près normalement. À chacun de ses ratés, son cœur battait plus vite, plus fort. Mais rien d'extraordinaire ne se produisit. Il regagnait même de l'altitude. Petit à petit, l'avion montait. Déjà 7600 m, la moitié de la perte était déjà regagnée. Il n'avait même plus froid. Cet incident l'avait réchauffé. Encore 80 km jusqu'à Ancône.

Au loin, il distinguait la proéminence de la côte où se logeait la ville. Il avait hâte d'y arriver, car au sud de la ligne Ancône-Florence, il était sauvé. Il fallait faire attention aux chasseurs maintenant. Il se tordait le cou pour scruter l'espace derrière et au-dessus de lui. De là viendraient les attaques... Il avait beau chercher, le ciel bleu restait désert.

À croire que lui seul était en l'air en ce moment. La DCA n'était pas à craindre au-dessus de la mer, à cette distance de la côte et surtout à cette altitude ! Sa gorge desséchée le brûlait de plus en plus. Il était obligé d'enlever de plus en plus souvent le tube à oxygène. D'ailleurs à 8000 m il n'avait plus besoin d'aspirer, l'oxygène arrivait sous pression dans sa bouche. Il ne pinçait plus son nez. Les lèvres du contrôleur restaient écartées, c'était l'échappement continu.

Les contours d'Ancône se dessinaient de plus en plus nettement. Encore quelques minutes, et ce point serait à sa droite. À 16 h 30, il doublait ce cap qui marquait dans son évasion un moment décisif.

carte-evasion-1.jpgLe trajet de René Darbois (Google Earth)

Il était passé dans l'espace aérien du territoire occupé par les alliés. C'était là que se trouvait le front. Les Allemands reculaient constamment, impuissants devant la force qui les assaillait. […]

Malgré la surveillance attentive de l'espace derrière lui, il s'attendait à voir filer à chaque instant des balles traçantes le long de sa cabine, car il y avait un angle mort qu'il ne pouvait observer.

Tout à coup, il aperçut un large sillage sur l'Adriatique très calme et, à la pointe de ce sillage, un cigare flottant : un navire. Un peu plus loin, encore un autre. Il sursauta. N'avait-il pas vu un obus traçant le dépasser à sa gauche ? Il regarda attentivement, pas de fusée d'explosion. Une hallucination? Ou bien lui avait-on tiré un obus spécial, l'incitant à se faire reconnaître? Il en doutait. Mais plus rien ne se produisit. Depuis quelques minutes, il avait dépassé les paysages de sa carte repliée à quelques kilomètres au sud d'Ancône. Il devait la replier autrement pour voir le mollet de la botte italienne. Ce n'était pas facile. D'abord, il était obligé d'enlever le tube à oxygène qui le gênait, après avoir respiré profondément pour accumuler une réserve d'air dans ses poumons. Il tenait le manche entre les genoux pour avoir les deux mains libres. Dépliée, la carte encombrait toute la cabine.

II s'efforça de la replier au plus vite, car il sentait déjà les effets précurseurs du manque d'oxygène : chaleur interne, sueur froide. Il se hâta de remettre le tube dans sa bouche et il se sentit immédiatement bien mieux. Sa carte couvrait un secteur allant jusqu'à une centaine de km au sud de Rome. C'était largement suffisant, puisqu'il voulait atterrir à Rome.

Il suivait toujours le littoral italien. À la hauteur du parallèle de Rome, il virerait à droite, vers l'ouest, pour avoir le plus court chemin au-dessus de la terre. Il n'était plus qu'à cinq km de la côte. De cette altitude, en cas de panne, il rejoindrait facilement la terre en vol plané. Son réservoir supplémentaire devait bientôt être vide, après plus d'une heure de vol.

Voilà Pescara. C'est là qu'il devait virer vers l'ouest. Le mur noir qu'il avait déjà vu du nord de l'Italie, se dressait devant lui et barrait le chemin vers Rome. Les pics des Apennins se dressaient dans ces gros nuages, il ne pouvait passer en dessous. Pour passer au-dessus, il aurait fallu faire un PSV, un pilotage sans visibilité, mais un élément essentiel de ce procédé lui faisait défaut, la liaison radio pour le guidage. Les alliés travaillaient sur d'autres fréquences que celles de son appareil. En tout cas, il mit son horizon artificiel, l'indicateur de virage, en marche. En même temps, il constatait le passage de bulles d'air dans le tube de verre sur le côté droit de la cabine, contrôlant le débit du réservoir supplémentaire. Quelques secondes après, celui-ci était vide. Cet engin tellement précieux jusqu'alors, devenait inutile, un frein à sa vitesse. Il tira la manette du largage des bombes et son réservoir se précipita dans le vide. L'avion gagna sensiblement en vitesse. Il aurait voulu faire encore une spirale pour le voir tomber, mais cette quantité d'essence perdue serait peut-être précieuse dans une heure vingt, quand son réservoir toucherait à sa fin, s'il n'avait pas encore atterri.

Le mur noir était maintenant tout près, devant lui. Des éclairs, sillonnaient ce pot au noir menaçant. Il s'agissait d'un gros orage. Impossible d'y passer. Il devait le contourner par le sud.

De 270°, son cap revenait à 180°, 190°. Il frôlait les bords de cette masse d'eau électrisée. Il pleuvait. Des gouttes s'écrasaient, s'atomisaient en touchant son pare-brise. Durant quelques secondes seulement, René vola dans cette masse sombre, pour se retrouver dans un soleil radieux. Cette zone de mauvais temps était très étendue. Après une demi-heure de vol, il ne l'avait toujours pas dépassée.

Il ne volait plus au-dessus de la mer mais au-dessus de la terre ferme. Il avait réduit son altitude à 5000 m, puis à 4000. La DCA lourde n'avait pas encore tiré. Elle ne tirera pas, se disait-il. Mais il se méfait des pièces légères de 20, 37 et 40 mm. Il maintenait cette altitude à cause d'elles.

Il se trouvait en plein dans les Apennins, bien au sud de Rome. Mais où ? Il ne savait pas exactement, car sa carte ne pouvait plus lui servir. Toute l'étendue qu'elle dessinait du nord au sud était parcourue. À cause de cet orage inattendu, il l'avait dépassée. C'est au jugé qu'il voyageait, il pensait qu'il devait traverser la botte au plus étroit, ensuite tâcher de trouver un terrain sur la plaine côtière. Devant lui, se dressait la dernière chaîne. D'après ses calculs, il devait bientôt arriver dans la région de Naples. Contre toute apparence, le "pot au noir" au-dessus de Rome, lui avait peut-être facilité l'évasion. Si loin du front, les servants de la DCA ne s'attendaient pas du tout, en plein jour, à une attaque de la Luftwaffe. René les surprendrait, probablement.

À peine le dernier pic dépassé (Monte Tifata), deux terrains se présentaient. Quelle chance! L'un n'était qu'une simple piste en sable, l'autre avait deux pistes croisées en dur. Il retint le dernier, le meilleur. C'est là qu'il se poserait si tout allait bien. Bien sûr, il entrait maintenant dans la zone de tir de la DCA légère. Tous les terrains en étaient garnis. Le moment était critique, le plus délicat de toute l'évasion. René prépara l'avion à l'atterrissage : moteur réduit, train sorti, volets et radiateurs ouverts. De loin, il se mit désespérément à battre des ailes en piquant sur le terrain. Direction d'atterrissage? D'où venait le vent? Un nuage de poussière soulevé au sol par un véhicule le lui indiquait. Il soufflait dans le sens opposé à sa trajectoire. Trois bimoteurs en vol serré apparaissaient à sa gauche, à la même altitude que lui. Il piqua plus fort pour s'en défaire, tout en battant des ailes. S'ils se mettaient à tirer? Les croix noires sur le fuselage et gammée sur la dérive, les avaient certainement surpris. Rien. Ils continuaient tranquillement leur vol, comme si de rien n'était. Avaient-ils compris son battement d'ailes ou vu son train sortir? René avait chaud. Des gouttes de sueur perlaient à son front. Il manœuvrait pour se présenter correctement à la bonne piste. Pas de DCA. Il était déjà en dessous des 1000 m. Voulaient-ils lui jouer un mauvais tour? Lui tirer dessus au moment où il se poserait? 

Là, il serait irrémédiablement perdu, 500 m, 400, 300, 200, 100 et rase-mottes. Quelques centaines de mètres devant la piste, il passa au-dessus d'une route à circulation intense. Sur le capot des moteurs, il voyait une grande étoile blanche, dans un cercle blanc. Il était bien chez les alliés. C'était leur premier signe de nationalité que René apercevait.

Voilà la piste, ralenti, arrondi, le 109 se posa élégamment et roula, fila à 180 à l'heure, passa devant une tour en bois où s'affaira quelqu'un. René craignait la mitrailleuse. Mais rien, rien... Il se recroquevillait derrière son épais blindage.

feu-vert.jpg                        Le Caporal Davies, considera qu'en donnant le feu vert à Darbois pour l'atterrissage,
                    il avait "capturé" son avion. Il inscrivit le symbole de "sa" victoire sur sa lampe. (Coll. Ken Wakefield)
 

Freinant fortement, il arrêta son "bolide", juste au croisement des deux pistes, où aboutissait une ligne de stationnement à droite. Il remit un peu les gaz et roula vers cette rangée d'avions alignés, pour dégager la piste. Il rangea son avion au bout de la file et arrêta le moteur.

Une poussière dense avait été soulevée par le vent de l'hélice. Quand elle se dissipa, quelques soldats américains casqués émergèrent d'un trou sous un arbre. Par un petit volet, René leur faisait des signes. Mais ces soldats ne voulaient pas s'approcher de l'appareil. Que craignaient-ils ? Il essayait d'ouvrir la cabine pour sortir. Impossible. Elle était trop lourde avec son épais blindage et en plus elle coinçait quelque part. À l'entraînement en Allemagne, un mécanicien aidait toujours à ouvrir le "couvercle du cercueil". Mais ces gens là, ne se doutaient pas de cette difficulté. Par la fenêtre droite, René faisait signe à l'un d'entre eux de s'approcher :

- « Do you speak French ? »

- « Yes. »

C'était un Canadien francophone qui parlait très bien le français. Puis il lui expliqua qu'il devait l'aider à basculer le couvercle qui l'enfermait. Il comprit et la cabine s'ouvrit. René défit ses bretelles, enleva son serre-tête et s'apprêta à sortir. Au gars qui lui avait prêté main-forte, il expliqua qu'il fallait immédiatement prendre de la peinture et camoufler le numéro 4 sur le fuselage.

La foule grossissait sensiblement autour de lui. Tout le monde le regardait comme s'il était le shah de Perse, mais personne n'avait sorti un pistolet ou une arme quelconque. Le soldat canadien, leur avait expliqué que le pilote était français, malgré l'uniforme allemand qu'il portait et le chasseur allemand avec lequel il était arrivé.

René sauta à terre et demanda au Canadien qui lui servait d'interprète de l'amener chez le commandant du terrain. Par un sentier taillé dans de hautes herbes, plus hautes qu'un homme, tous deux débouchèrent dans une clairière. Ils étaient suivis par un long cortège de curieux. D'abord René ne voyait presque personne. Maintenant, ayant la certitude que l'avion ennemi n'allait pas les mitrailler de partout, ils sortaient des tranchées.

arrivee-6j.jpgArrivée du "4 Jaune" au parking (Coll. RC)

Son guide l'amena sur une grande place, sur laquelle se trouvaient deux rangées de tentes. Celle du major Percy, se trouvait au fond, à la tête de cette ville en toile. Dans la tente ouverte, René distingua un homme assis, écrivant... C'était le commandant du terrain. Le soldat lui expliqua la présence d'un pilote français habillé en Allemand, venu en ME 109. René le salua en se mettant au garde-à-vous, ayant la tête découverte.

L'officier américain lui répondit d'un imperceptible mouvement de la tête. Puis, il lui demanda, par l'intermédiaire du Canadien :

- « Ses nom, âge, n° matricule, unité et cause l'amenant ici ».

Il nota le tout par écrit et marqua, en fin de ligne : "deserted".

René tentait de lui faire comprendre "qu'il n'était pas un déserteur mais un évadé, ce qui n'était pas comparable". Le mot déserteur lui faisait mal au cœur. Il pardonnait au major de ne pas comprendre. Qu'est la Lorraine pour un Américain? Rien du tout. La grande majorité des Américains ignorait ce qui s'y était passé, ignorait comment se présentait l'écheveau des diverses « Lorraine » que l'histoire avait pu fabriquer. [...]

René insista auprès du major pour que le n° 4 de son appareil soit camouflé avec de la peinture, car la vie de ses parents était en jeu. Si les Allemands apprenaient qu'il s'était évadé avec le ME 109G n° 4 chez les alliés, ce serait leur mort. De fait, une simple toile de tente, jetée par dessus l'appareil, camoufla le n° 4.

me-b.jpgLe "4 Jaune" après son atterrissage à Santa Maria Capua Vetere (DR)


Pour le major Percy, René portait l'uniforme allemand, venait d'Allemagne en Messerschmitt des rangs allemands. Pour lui, il ne pouvait être qu'un déserteur.

Arrivaient d'autres officiers. Ils l'emmenèrent dans une tente, lui firent maintenant seulement rendre ses armes et enlever sa combinaison de vol. Ils le fouillèrent pour voir s'il n'avait pas d'armes cachées.

René demanda un couteau pour couper l'aigle à croix gammée de sa chemise kaki. Il voulait s'en débarrasser. Cette attention leur suggéra l'idée de l'échange contre une chemise américaine. Le voilà en tenue mixte : pantalon Afrikakorps et chemise américaine.

Il fut ramené à la tente du major Percy, devant laquelle avaient été déposés entre temps tous ses bagages. Au dernier moment, il remarqua qu'on allait le photographier, ce qu'il voulut éviter en se retournant. Trop tard. Deux officiers fouillaient méticuleusement ses bagages, scrutant attentivement un objet après l'autre. De nouveau, une foule de soldats s'était attroupée devant la tente pour le voir. Toutes ses affaires étaient passées en revue. Cette exposition lui déplaisait souverainement. Il demanda à l'un des officiers, de faire partir tous ces badauds. Ils n'allèrent pas bien loin !

Tout, tout, passait dans les mains de ces hommes, ses photos souvenirs, son appareil photographique qui les intéressait tout particulièrement.

C'était un petit bijou, un Reyna 24x36, avec les derniers perfectionnements. Son nom était gravé sur le boitier avec une grande Croix de Lorraine. Il avait mis six mois à le payer. Les Américains lui proposaient de le lui acheter. René refusa. Se défaire de ce petit appareil aurait été la dernière de ses pensées. Il y tenait tellement.

 Parmi ses bagages, il y avait encore une boite de quinze pellicules neuves et une autre de onze pellicules exposées à développer. Il les avertissait de ne pas ouvrir les capsules. Ses photos les intéressaient aussi, plusieurs portraits réalisés pendant sa permission de Nouvel An. Ils lui demandèrent de leur en faire cadeau. Il refusa encore.

 Ils cherchaient l'insigne de pilote. Enfin, cette formalité subie à contrecœur était terminée et toutes ses affaires étaient mises dans un grand carton. René se rappelait avoir laissé sa montre dans sa combinaison et leur demanda, rassemblant les quelques bribes d'anglais apprises à la Oberschule, de la lui donner :

- « Give me my watch ! »

II avait dû prononcer ceci d'une façon assez correcte, car le major Percy se retourna et lui demanda s'il parlait anglais.

- « A little »

On lui rendit de suite sa montre. Entre temps, il était 18 h 30 et on l'amena au mess des officiers, en plein air, à l'ombre d'un arbre au feuillage épais et large. Il mangea royalement parmi les officiers. Le pain était blanc comme la neige. Il n'en avait plus vu de pareil depuis quatre années. Mais il était trop énervé pour en profiter. Il goûta de tout un peu. La soirée, il la passa dans la tente du Major Percy, assis sur une chaise pliante. Il discutait tant bien que mal avec les pilotes américains qui s'intéressaient beaucoup à lui. En pensée, il était en Lorraine à Cocheren. Il était obsédé par le destin de ses parents.

Mais quelqu'un s'était avisé de le faire surveiller. Un soldat était mis devant sa porte, assis en face de lui. Le colt armé en main, sur les genoux. René lui dit :

- « Ce n'est pas la peine de faire des chichis pareils, mettez votre "gun" en poche ».

Mais le gars ne réagit pas. Apparemment, il avait du plaisir à sentir le métal du pistolet entre ses mains. L'interprète canadien vint accompagné d'un grand gars qui brandissait, menaçant, une mitraillette et lui posa une question dont il faillit rire :

- « On entend dans votre avion, de temps en temps, à espaces réguliers, un petit craquement. Dites-nous
      s'il y a quelque chose de dangereux, un dispositif de destruction ? »

René lui répondit : 

- « Ne vous inquiétez pas. C'est le moteur en se refroidissant qui produit ce bruit, comme le ferait un tuyau
     de poêle

Les Américains se méfiaient de tout ce qui venait des Allemands et ils avaient raison. Mais dans le cas présent, leur méfiance était tout à fait inutile. Lentement la nuit tomba. René discutait avec un pilote américain, un géant sympathique, l'air bon enfant. Ce dernier lui apportait toutes sortes de friandises : bonbons, chocolat, cigarettes, sans oublier le chewing-gum ! L'Américain était pilote de P47 Thunderbolt, la merveille américaine et le questionnait sur les rapports entre cet avion et le 109, vitesses, maniabilité, méthodes d'attaque. Avec plaisir, René lui indiqua toutes les faiblesses du P47 mises à profit par les Allemands. Quand il faisait encore clair, il lui avait montré les avions dans le ciel, indiquant leur type : Mustang P51, Aircobra P39. Par bonheur, aucun d'entre eux ne l'avait pris en chasse à son arrivée. Dieu l'avait vraiment protégé ce jour-là. À sa question sur le chasseur le plus redouté des Allemands, René lui avoua franchement :

- « C'est le Spitfire, surtout le 9 et le 12. »

II remarqua que cela ne faisait guère plaisir au pilote américain. Mais le fait était difficile à nier. Le Spitfire, avion anglais, était le meilleur. Sa grande maniabilité lui donnait un avantage indiscutable. Les moniteurs en Allemagne conseillaient de ne point engager le combat individuel avec les Spit, si possible, sa supériorité était telle que le 109 et le 190 étaient irrémédiablement perdus, à moins que le pilote ne fût qu'une poire. Mais des poires en Spit, il y en avait peu, avaient constaté les Allemands...

Les moustiques commençaient à embêter René. Il demanda sa moustiquaire de tête. En même temps, on lui donna un flacon d'huile spéciale de protection pour les mains, d'un arôme très fort. On lui prépara un lit de camp dans une de ces grandes caisses à avions destinées à leur transport. Cette caisse était pourvue de portes et de fenêtres, comme une petite maisonnette. Il y faisait très chaud. La porte fut cadenassée derrière lui. Dehors une sentinelle faisait la ronde ! Pour la première fois, il était prisonnier. Il s'étendit sur son lit, mais le sommeil ne venait pas. Il pensait à ses parents, à ce qui allait leur arriver, maintenant. Toute la nuit, il n'arriva pas à fermer l'œil. Il se tournait et se retournait sans cesse. Ses nerfs bouillonnaient. Il avait mal à la tête.

« N'aurait-il pas dû attendre le jour où il ferait une mission sur le front pour se poser au-delà des lignes? Ses parents n'auraient pas été compromis. Dieu l'a voulu ainsi, supportons-en les conséquences ».

Ardemment, il souhaitait le matin qui mettrait fin à cette torture morale, mais la nuit semblait infinie. De temps en temps, les rayons d'une lampe de poche tombaient sur lui, à travers la petite fenêtre d'en face. La sentinelle contrôlait sa présence. Les pas lents, réguliers de ce soldat autour de sa cage semblaient compter les secondes. Ce fut une nuit affreuse. Tout près de sa "prison", marchait un moteur de génératrice électrique fournissant le courant au camp entier. Le bruit de l'échappement lui martelait le cerveau. Allait-il continuer toute la nuit ?

Tout à coup, le moteur s'arrêta, plongeant en même temps le camp dans la semi-obscurité du clair de lune et un silence ne s'interrompant que par les pas réguliers plus prononcés maintenant...

Les sentinelles se relevaient. Il s'en rendait compte, car chaque fois la nouvelle arrivée armait sa carabine et contrôlait la fermeture du cadenas de la porte. Son mal de tête empirait. Enfin, la faible clarté de l'aube lui annonça la fin tant désirée de cette terrible nuit. Le camp se réveillait.

René se leva et demanda à la sentinelle de le laisser sortir, désir auquel elle répondit immédiatement. Du savon et une serviette lui furent prêtés pour sa toilette. Personnellement, il avait bien tout ce qu'il lui fallait. Mais ses affaires étaient enfermées dans le grand carton, resté dans la tente du major Percy. L'eau fraîche qu'un soldat américain lui apporta dans son casque, lui fit du bien. Il était content d'avoir cette nuit derrière lui, la plus terrible qu'il n'ait jamais passée. Un à un, les officiers arrivaient, lui souhaitaient le bonjour et lui demandaient comment il avait passé la nuit. Il leur avoua qu'il n'était pas trop à son aise. Ils l'emmenèrent au mess, où il prit le breakfast avec eux.

Puis, un officier du service secret arriva pour le questionner. Après une heure, son cerveau ne réagissait presque plus. Il fallait qu'il réfléchisse longuement pour pouvoir donner les renseignements souhaités.

Le voyant en difficulté et comprenant son état, cet officier lui proposa de venir avec lui dans sa tente, pour le distraire un peu. Il l'y amena en jeep, cette fameuse voiture légère américaine, tous terrains, dont il lui vanta les qualités au cours du trajet. Comme la tente se trouvait de l'autre côté du terrain, ils croisèrent la piste. Un avion de chasse y stationnait, c'était le Mustang P51, lui apprenait-il. Les formes de cet appareil paraissaient assez fines, mais le gigantesque radiateur qui s'accrochait sous son ventre, devait être un puissant frein à sa vitesse.

Les voilà dans la tente. L'officier le fit asseoir et lui offrit même un petit verre de vin. Ils discutèrent librement de tout ce qui leur venait à l'esprit. René lui fit part du désir de prendre une douche froide, l'officier était d'accord pour retourner avec lui au camp principal et prendre une douche avec lui. Le camp était vraiment bien installé : lumière électrique, installation de douches, il n'y manquait que l'eau courante. Cette douche le ramena à lui, fit disparaître ses maux de tête. Il se sentait à nouveau frais et dispos, malgré un soleil ardent qui brûlait, brûlait. Il faisait bien plus chaud ici qu'en Italie du Nord. C'était un changement de température un peu brusque pour lui. Le paysage avait, lui aussi, un aspect vraiment exotique.

L'officier du 2e bureau lui avait fait cadeau d'un livre en français : Le serpent jaune de William Scott.

Ensuite, René fut remis à la disposition du major Percy. Celui-ci le voyant circuler nu-tête sous un soleil torride, lui fit donner un calot américain. Avec le pilote de la veille, il alla retrouver son ME 109, qu'on  avait  amené tout près de là. Son numéro, le 4, n'était pas camouflé par de la peinture. Cette partie du fuselage était simplement entourée d'une toile de tente.

sta-maria-a-2.jpgUne autre vue du "4 Jaune" après son atterrissage (Coll. Oscar Gérard)

Un petit Italien qui servait au mess des officiers, était là  aussi,  regardant  avec beaucoup de curiosité cet avion de ses "alliés". René se demanda, non sans crainte, s'il n'allait pas raconter ce qu'il avait vu. Le pilote américain s'étant assis dans la cabine, il lui expliquait le rôle de toutes les commandes et manettes.

sta-maria-e.jpgLe cockpit du Me 109G (DR)

Sous le capot ouvert  du moteur, des techniciens s'affairaient et en photographiaient toutes les pièces en détail. Les mécaniciens présents étaient incapables de démonter le canon central. C'était un travail très dangereux.  

me-109g-engine.jpgLe DB605 du Me 109G (DR)

René, lui aussi avait beaucoup de peine à le faire. Ce canon était très difficile à atteindre. Il fallait plonger la tête en bas dans la cabine jusqu'au palonnier. D'ailleurs, il ne s'y connaissait pas trop bien non plus. Il mit plus d'un quart d'heure pour trouver le moyen de déverrouiller le boîtier du canon, et les nombreuses gouttes de sa sueur tombaient dans le fuselage.

Profitant de l'occasion, il essaya de retrouver la boucle de sa montre, vainement. Il aurait fallu faire un peu de vol sur le dos, cela l'aurait fait tomber dans le toit de la cabine, mais ce n'était plus à lui de voler avec cet avion.

Après une demi-heure de dur labeur, il put enfin retirer des ailes, une bande de cartouches de 20 mm, longue de près de 3 m. Elle était colorée comme des œufs de Pâques, tellement les obus étaient différents les uns des autres. Pendant ce temps, les techniciens avaient désarmé les deux mitrailleuses supérieures, faciles à atteindre et à manipuler. Toucher les tôles extérieures de l'avion, c'était se brûler les mains tellement il faisait chaud.

La matinée était passée. Le déjeuner au mess était de haute qualité, bien qu'il ne se composât que de conserves. Depuis qu'il était sorti de la "caisse d'avion", il ne se sentait plus du tout surveillé. Il faisait la sieste ou plutôt il essayait de la faire, car il n'arrivait pas à dormir. Puis, se rappelant le livre qu'il avait reçu en cadeau, il tenta de le lire, peine perdue. Nerfs tendus, il ne saisissait pas la signification des mots, malgré toute sa volonté. Il n'arrivait pas à se concentrer et pensait à autre chose, tandis que ses yeux couraient machinalement sur les lignes. Il était incapable de répéter un mot de ce qu'il croyait avoir lu.

Après quelques minutes, il cessa aussi cette vaine tentative. Tout à coup, il eut de la visite : un général américain vint le voir. Il lui posa, par le truchement de l'interprète, quelques petites questions générales, puis s'en fût. L'officier du secret service du matin revint et l'interrogatoire continua, un peu plus facilement. Il lui dit qu'au courant de l'après-midi un officier de l'aviation française viendrait lui parler. René se réjouit à cette nouvelle, car ce dernier comprendrait beaucoup mieux son cas. En effet, l'interrogatoire terminé depuis quelques minutes, une jeep s'arrêta devant la tente, un officier français, en tenue bleue de l'armée de l'air, en descendit. René ne savait de quel grade, car il ne connaissait pas les galons français. Au cours de l'entretien, il le lui demanda. C'était un capitaine, de plus un alsacien, qui lui dit qu'après avoir subi toutes les formalités, il serait incorporé dans l'armée par les soins du capitaine Altdorfer, service spécialement créé à cet effet.

Lui souhaitant bonne chance, il repartit.

René regrettait de rester seul parmi les Américains. Ils avaient beau être nos alliés, il aurait préféré, et de loin, être parmi les siens. On lui dit qu'un colonel américain viendrait le chercher pour la ville de Naples, d'où il repartirait le lendemain pour Rome. En effet, vers 5 heures, il prit place dans une jeep avec son sac tyrolien contenant tout juste une paire de souliers, ses objets de toilette et sa correspondance. Lorsqu'il demanda son appareil photographique et tout le reste, on lui répondit que cela ne pourrait lui être rendu qu'après la fin de toutes les formalités.

Avant son départ, le major Percy lui demanda encore un autographe sur une bande de billets de banque de différents pays, collés l'un à l'autre. Voyant cela, tous les pilotes accoururent et lui en demandèrent autant. René exprima encore au major ses vifs remerciements pour l'accueil qui lui avait été réservé et lui demanda de garder son évasion confidentielle pour la sécurité de ses parents. Le colonel l'emmena, laissant derrière lui l'avion qui l'avait arraché des mains des Allemands. Ce dernier portait maintenant l'inscription : Captured. II ne devait plus le revoir.

Le voilà emmené par le colonel sur la route de Naples; une circulation très dense y régnait. De nombreux camions montaient et descendaient. Quelle profusion de matériel ! Ils passèrent devant plusieurs parcs à véhicules, où stationnaient des centaines et des centaines de camions. Maintenant René comprit que les Allemands parlaient d'une Materialuberlegenheit, d'une suprématie matérielle des alliés. Il s'étonnait même que les Allemands aient résisté si longtemps à ce puissant assaut mécanique. Brusquement, devant lui, en contrebas, la ville de Naples. Dans la baie, de nombreux navires de transport et de guerre étaient ancrés. Chacun avait largué son ballon de protection contre l'aviation ennemie. Vue superbe sur la ville, cette cité vantée dans maintes chansons :

- « O, mia bella Napoli ! »

À savoir si cela correspondait à la réalité ! La circulation en ville était extrêmement intense ; aux carrefours, de longs arrêts étaient nécessaires pour laisser écouler le flot des voitures dans les différentes directions. Des tramways circulaient, chargés comme il n'en avait jamais vus. Tout autour des wagons, les gens s'accrochaient aux moindres aspérités. Chaque rebord de fenêtre, chaque rivet, chaque tampon servaient de support à quelqu'un. Les tramways avaient l'air de gigantesques grappes de raisin multicolores. Les trottoirs étaient bourrés de monde, partout la foule grouillait. Pour le moment, ils longeaient le port, puis remontèrent dans la ville haute par une route en serpentins et redescendaient un peu plus loin, en dehors du port, par une route périlleuse, très étroite et en épingles à cheveux, jusqu'à une grande maison au bord de l'eau. Le colonel lui fit encore remarquer une ombre au loin dans la baie, l'île de Capri.

Un officier anglais le reçut et le colonel repartit. Tout de suite, René put se restaurer. À nouveau il était surveillé. Essayant de sortir dans la rue pour s'orienter un peu, il fut repoussé par la sentinelle à la porte, mitraillette en main. Enfin, il se retrouva dans un bureau dans lequel un lit de camp avait été installé pour lui. Des officiers anglais lui tinrent compagnie jusqu'à 21 heures, puis il fut seul. Dormir? Impossible. Lire? Encore moins, victime comme hier d'une grande nervosité et d'une impossibilité de se concentrer. Il était donc réduit à se tordre sur la toile de son lit. D'autre part, il pensait alternativement à ses parents et aux démarches que les Allemands étaient sans doute en train de faire en ce moment pour découvrir le secret de sa disparition. […]

À 5 h 40, le réveil ! Toilette, un bon bol de thé. Dans une main, il tenait son sac tyrolien, dans l'autre, un papier avec deux sandwiches au corned-beef qu'il allait manger en route. A 6 h, son camion partit pour Rome. Il faisait froid, dans le courant d'air de ce camion découvert qui filait à belle allure. Pour ne pas grelotter, il tira une toile de tente sur ses épaules. En face de lui, était assis un lieutenant américain. Il avait un gros colt au côté.

Les Américains n'avaient toujours pas confiance en lui. Plutôt étonnant ! Ce voyage, ces deux cents km vers Rome, n'étaient pas du tout agréable, dans ce courant d'air et surtout l'état des routes. Ils croisaient beaucoup de vestiges des combats passés : champs défoncés, villages entièrement détruits, chars allemands renversés, voitures grillées, dépôts de munitions. Les ravages devenaient de plus en plus importants en s'approchant des montagnes. Là, les routes défoncées étaient dans un état indescriptible; il en avait les reins brisés.

Il respira quand enfin, vers midi, Rome la sainte s'étendait devant lui. La ville ne présentait pas de ruines. Son camion s'arrêta devant un grand bâtiment entouré de barbelés. C'était là que les Américains voulaient le mettre ! À Naples, devant un officier anglais, il avait pourtant dit et redit avec force qu'il ne voulait pas retrouver l'ambiance germanique. Malgré cela, on l'y amenait. Quelle déception ! Pour rien au monde, il n'aurait voulu revoir les uniformes à croix gammée. Cela lui rappelait trop de souffrances. À contrecœur, il fallait bien qu'il entre dans ce camp de prisonniers de guerre.

"Instituto Sperimentale Cinematografitoétait marqué en grandes lettres sur la façade du bâtiment. René fut conduit dans une petite chambre à fenêtre haute et large, fermée au dehors d'un réseau de barbelés. Deux lits l'encombraient presque entièrement : plutôt deux caisses en bois, montées sur des pieds, sans matelas, des planches nues. Il devait montrer tout ce qu'il possédait encore. Sa montre, son argent, 745 lires et 70 francs ; tout ce dont il n'avait pas absolument besoin était retenu contre quittance. Il put garder : le savon, le rasoir, la serviette, les brosses, le cirage et la moustiquaire de tête. Un infirmier contrôla son état de santé pour s'assurer qu'il n'avait aucune maladie contagieuse. Gamelle, cuillère et fourchette lui furent apportées. Il se retrouvait seul et la porte était fermée à double tour.

Prisonnier !

Heureusement qu'il y avait un lavabo. Il allait bien se laver, ensuite se reposer des fatigues endurées. De plus, il avait les reins cassés. Il posa ses affaires sur l'un des lits et se coucha sur les planches de l'autre. Le bruit de la clef dans la serrure l'obligea à se lever. Le gardien lui apportait à manger : un gros morceau de pain blanc et une écuelle de soupe aux haricots et corned-beef. C'était bon. Il lui donna également deux couvertures.

À peine avait-il commencé à manger, que la porte s'ouvrit de nouveau. Un fantassin allemand, grand et maigre, entra. Il était barbu et mal soigné. Ce nouveau compagnon de chambre lui débita une histoire fantastique pour expliquer de quelle manière il avait été fait prisonnier. René, qui comptait rester seul, n'écoutait ces racontars que parce qu'il ne pouvait faire autrement et restait muet. Voyant cela, le fantassin lui dit :

- « Je sais pourquoi vous ne dites rien. Vous me prenez pour un espion. »

- « Et même si vous en étiez un, cela ne changerait rien à la situation ! »

René voulait se débarrasser de cet intrus, retrouver sa solitude. Il ne pouvait souffrir un uniforme allemand près de lui. Il sonna pour sortir. À la sentinelle, il expliqua qu'il ne voulait personne avec lui et lui demanda de sortir l'Allemand au plus vite. Dix minutes après, il était de nouveau seul. Plus personne ne le dérangeait dans ses méditations. Se sentant fatigué, il s'allongea sur l'un des lits, celui qui était à l'ombre, car le soleil chauffait violemment la chambre. Il n'arrivait pas à dormir. Le temps passait. Il ne savait pas quelle heure il était, n'ayant plus sa montre.

Un bruit de clefs l'arracha à la torpeur qui l'avait le gagné […]

Un soldat vint le chercher pour l'interrogatoire. Dans une chambre, un officier américain l'attendait déjà, assis derrière une table pliante couverte de papiers. Après quelques formules de politesse la "question" commença. Il répondait, l'officier écrivait, ne s’arrêtait que pour lui poser une autre question. Puis il sortit de sa serviette un petit carnet bleu que René ne connaissait que trop bien. C'était son carnet de notes contenant toutes les adresses et dates remarquables que des indications sur certains avions allemands, la liste des en avion effectués par lui au cours de son entraînement, des schémas radios... […]

René voulait rentrer en possession de son carnet. L'officier lui expliqua voulait d'abord contrôler son contenu avec lui, mais il l'aurait dans quelques jours. Cela le tranquillisa. D'autres officiers, américains ou anglais, étaient venus. Chacun d'eux l'interrogeait sur une question différente. L'un sur l'organisation de la chasse, l'entraînement, l’équipement, les pilotes, le commandant. L'autre, sur la technique des avions, leurs performances, les centres de réparation, les usines. Le suivant sur les effets des bombardements sur l'Allemagne, en particulier Berlin et d'autres grandes villes où il était passé. Un autre encore, sur les chasseurs à réaction, la radio, les liaisons des codes, etc, etc. L'aviation étant un domaine inépuisable, les questions qui s'y rapportaient l'étaient aussi. René débitait, les officiers écrivaient. […]

René se demandait s'il était un traître, pour raconter tout cela. Non. Par contre, si un soldat allemand faisait la même chose, il en serait un très exécrable. Mais René ne se prenait pas pour un soldat allemand, prétendait ne jamais l'avoir été. Comment pouvait-il prétendre n'avoir jamais été soldat allemand, alors qu'il s'était engagé volontairement dans la Luftwaffe comme aspirant-ingénieur, alors qu'il avait porté pendant dix-sept mois l'uniforme allemand, dont il portait encore le pantalon, alors qu'il avait reçu l'instruction complète d'officier de la Luftwaffe à l'école militaire aérienne de Tülln?

Bien sûr, il avait porté l'uniforme allemand, bien sûr, il avait suivi l'instruction d'officier de la Luftwaffe, bien sûr, il avait le brevet de pilote de chasse sur ME 109, mais toutes ces réalités étaient superficielles, se cantonnaient à la peau du caméléon. C'était le cœur et l'âme qui décidaient de ce que l'on était vraiment. Sous cet uniforme bleu clair à croix gammée et galons d'argent se cachait un soldat français, français par conviction, par amour de sa patrie, à laquelle il avait été arraché de force.

En 1940, la médiocrité française et la puissance allemande l'avaient mis sous cette camisole de force à croix gammée. Ceux qui la lui avaient mise, n'avaient pas prévu qu'un homme réduit en esclavage, tôt ou tard se révolterait. Par son évasion, René avait totalement rompu avec eux. Non, pas totalement. Car, si le vrai coupable leur échappait, les nazis avaient la sale habitude de s'en prendre aux plus proches de la famille. Dans une rage froide, il leur jurait une vendetta sans trêve, s'ils devaient toucher à sa mère ou à son père. […]

Le 27 juillet à midi, il était entré au camp de prisonniers spécial de VInstituto Sperimentale Cinematografico. Combien de temps allait-il y rester? Jusqu'à l'aveu de tout ce qu'il savait, pressé comme un citron, jusqu'à la dernière goutte. Lorsque la garde venait le chercher pour l'interrogatoire, il était content. Cela lui passait le temps. C'était une distraction dans sa vie de prisonnier solitaire. […]

René se cherchait des passe-temps où il le pouvait. Il se soignait les ongles, pendant des heures, pire qu'une femme. Cinquante fois par jour, il se peignait, prenait de petits bains de soleil dans la chambre, le matin quand le soleil ne brûlait pas trop fort. Il lisait le communiqué du jour, polycopié et glissé sous la porte, ou bien il nettoyait son lavabo. Quand l'impatience le prenait, il se mettait à tourner dans sa chambre comme un tigre dans sa cage. En quatre pas, il l'avait traversée. Ses souliers neufs, touchés à Maniago quelques jours avant son évasion, criaient à chaque pas.

Le premier jour, à 5 heures de l'après-midi, un soldat anglais ouvrit la porte et dit :

- « Exercice ! »

Quoi, ils veulent lui faire faire de l'exercice ici, mais ils sont fous ! II en avait marre de l'exercice. Rien que d'entendre ce mot lui faisait mal au cœur. Exerzieren ! L'expression militaire allemande, ou plutôt prussienne, avait un son terrible pour ses oreilles. Il savait trop bien pourquoi : genoux et coudes sanglants, bras paralysé à Noël 1943, sueur, épuisement, masque à gaz, tyrannie cynique, sans pardon, tout cela lui était suggéré par ce mot. Il préférait ne pas y penser.

Croyant à une obligation, il suivit l'Anglais. Celui-ci le conduisit dans un espace carré d'une dizaine de mètres de côté, entouré de barbelés de 3 m de haut et bien gardé, dans lequel se promenaient plusieurs Allemands en conversation.

René avait envie de faire demi-tour. Ils l'avaient vu et le dévisageaient curieusement. À contrecœur, il entra dans cet enclos-promenade. Parmi la dizaine d'Allemands, il reconnut son compagnon de chambre. Il fit semblant de ne pas l'avoir vu car il ne voulait en aucun cas entrer en conversation avec eux. Il s'arrangea pour ne jamais les croiser. Parmi   ce   petit   groupe d'Allemands, il y avait un jeune lieutenant de l'infanterie, mais aussi un adjudant de la Luftwaffe, probablement un pilote.

D'après quelques bribes de phrases qu'il surprit de temps en temps, René crut pouvoir reconstituer son histoire. Les mots abgeschossen, Flak, nein Leuchtspur, Nachtjàger, in den Bach gefallen, lui expliquaient qu'au cours d'une mission nocturne, il avait été abattu par un chasseur de nuit, au-dessus de la mer.

Les Allemands devaient trouver drôle que René ne parle pas avec eux, surtout le Feldwebel qui portait le même pantalon que lui. Durant tout le temps qu'il dût encore passer au camp, René ne retourna plus à la promenade, que l'Anglais avait appelée exercice.

Il avait dit au major Percy que si les Allemands apprenaient son évasion, ce serait la mort de ses parents. Les officiers de renseignements n'en avaient pas tenu compte. Ils lui avaient envoyé un fantassin allemand comme codétenu. Ils l'avaient fait se promener avec des prisonniers parmi lesquels se trouvait un pilote qui aurait pu le reconnaître. Ces officiers ignoraient ce qu'était la situation des Mosellans. Ils ne savaient rien du problème des Malgré-Nous. Ils ne connaissaient qu'un certain Renatus Peter Darbois et l'interrogeaient sans se rendre compte qu'il était honnête, simple et droit.

Malgré son impatience grandissante, il préférait la solitude de sa chambre. Sur le mur à la tête de son grabat, un autre prisonnier avait commencé un calendrier gratté dans la peinture avec une pointe de couteau. René continuait : 27, 28, 29, 30 juillet.

L'inactivité forcée lui devenait chaque jour plus insupportable et il ne dormait presque pas la nuit. Il cherchait occupation et distraction où il le pouvait. L'envie d'écrire le prenait. Avec un petit bout de crayon découvert au fond d'une poche, il écrivait au verso des feuilles de communiqués qu'il avait collectionnées, l'histoire de ses voyages, du 26 juin, quand il avait quitté l'école de chasse pour le front, jusqu'au 17 juillet, où il était arrivé à destination à Maniago.

La nuit, il dormait une ou deux heures. Puis il montait doucement sur le rebord de la fenêtre ouverte, contemplant les étoiles ou comptant les bombardiers glissant dans l'air, tous feux allumés, tels des monstres géants. Ils revenaient de leurs missions sur le front ou sur l'Allemagne.

Il y restait sur cette fenêtre, derrière le barbelé qui lui écorchait les bras, jusqu'à ce que la sentinelle l'y découvre et le fasse descendre. Certaines ne disaient rien, d'autres le menaçaient de leur baïonnette. Puis, il fumait, car les officiers lui apportaient des cigarettes. Il n'y trouvait pas de plaisir, mais un simple passe-temps. Un commandant anglais désirait que René lui fasse un rapport écrit de tout son entraînement aérien. C'était deux jours de travail et il en était content.

Un officier américain lui rapporta la boîte de pellicules exposées et développées. Le contrôle des épreuves prit toute la journée. Il y en avait quatre cents ! Les photos étaient presque toutes bonnes. On y voyait de tout, depuis le ME 109, le FW 190 par-dessus les décombres de Berlin, de Munich, des usines secrètes camouflées de VI et V2, les paysages de la Poméranie et des Alpes jusqu'en Italie, le Pô, la citadelle de Ferrare et le cloître de Vérone. Des sites magnifiques.

Le principal pour lui, c'était les photos de la maison paternelle prises le 2 juillet, quand il eut la chance d'y passer et de prendre une photo de son père assis à table, dans la salle à manger et lisant une lettre. Son père ne s'était douté de rien. Une valeur inestimable, ces photos... [...]

Le 3 août, enfin, vers 10 heures, un lieutenant français vint chercher René et le 31 août il rejoignait l'Afrique du nord par avion.

                                                                                                                                           René DARBOIS

sta-maria-b.jpgL'Unteroffizier puis Lieutenant Darbois (Coll. Oscar Gérard)
 

Après avoir séjourné à Alger puis à Blida, René Darbois rejoint  Meknès où il découvre le "Spitfire".
Dans les tout premiers jours de 1945, il est affecté au Groupe 1/3 "Corse" à Luxeuil sous le nom de Guyot.
Toujours sur "Spit", il effectue plusieurs missions au-dessus de l'Allemagne puis, pour lui éviter une mort
certaine en cas de crash ou de parachutage en Allemagne, il est muté au Groupe 2/18 
"Saintonge"
qui opère sur le front de l'Atlantique. 

Après la guerre, il devient pilote de voltige et fait partie de la Patroulle d'Etampes. En octobre 1953, il part aux USA
en stage de formation de pilote d'hélicoptère. A son retour il est affecté en Indochine où il se distinguera
en évacuant par air 561 blessés.

René Darbois nous a quittés le 14 février 1955.

 

 


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DOCUMENTS DIVERS

> Sauf indication particulière, toutes  les photos présentées proviennent de la collection de M. Oscar Gérard.


RENÉ DARBOIS DANS LA LUFTWAFFE
rd-3.jpg René Darbois sur "Bücker" à la Luftkriegschulle 7 (SHAA)

rd-en-sg-38.jpgRené sur planeur SG-38

rd-eleve-pilote.jpgA Tulln en 1943

rd-ecrivant-1.jpgMes chers parents ...

rd-en-uniforme-1.jpgL' Unteroffizier (Sergent) René Darbois

rd-1-1.jpg

rd-dans-me-109.jpgRené dans le cockpit d'un ME-109

rd-cockpit-profil.jpg



À LA PATROUILLE D'ÉTAMPES

 

sta-maria-c-2.jpgPatrouille d'Etampes : le Lt Darbois à la gauche du Cdt Perrier

rd-1.jpgRené devant un Stampe
 

rd-2.jpg                                                                               René avec son ami Yves Kerguelen
 

pilotes-etampes.jpgKerguelen, Perier, X, X, Michaud, Darbois (DR)

pilotes-d-etampes.jpgDarbois, Michaud, Kerguelen (DR)

 
rd-assis.jpg

520-rd-copie.jpgRené sur "Dewoitine" 520 (Coll. M. Charollais)

rd-a-moto-1.jpg

 

 

AU GC 1/3 "CORSE"

rd-sur-caisse.jpg

etampes-a.jpgPilotes du groupe "Corse" (DR)

rd-dans-cockpit.jpg                                                                           Guyot (Darbois) sur son "Spit"



EN INDOCHINE

 

rd-ha.jpgLe Capitaine Darbois et son escadrille

hd-hc.jpgLe chef à son bureau (DR)


                                                                                             

helico-3.jpg

helico-2.jpgEvasans à Diên Biên Phù (DR)


 

NOTE SUR LE "4 JAUNE" 

4-jaune-couleur.jpgLe "4 Jaune" tel qu'il a été peint par Gaël Elégoët (DR)

- Type : Me 109-G6
- Werk Number : 160756
- Code affecté : KT + LL (mais non peint sur l'appareil).
- L'avion de René Darbois fut transporté aux États-Unis mais, faute de documents, il resta plus de 40 ans anonyme,
  et cet épisode de la WW2 resta inconnu jusqu'en 1988.
Depuis, cet appareil est  exposé au Smithsonian National
  Air and Space Museum 
à Washington DC, mais avec le camouflage et l'immatriculation d'un appareil du JG27.

me-109-wash.jpgLe "4 Jaune",  tel qu'on peut le voir au Smithsonian National Air and Space Museum, à Washington DC  (DR)
 

 

DOCUMENTS DIVERS

 

legion-d-honneur-1.jpgInscription à la Légion d'honneur de René Darbois (DR)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 20/02/2014